I»7IJ SITUATION DE L'ÉGLISE SUÉDOISE
en prison les preuves de l'orthodoxie la plus pure; et, lorsque Éric XIV l'avait accusé de papisme, il avait repoussé cette accusation avec indignation, et appelé sur lui-même et sur les siens la colère céleste, si jamais il se laissait aller à un changement de religion qu'il qualifiait d'acte infâme et sacrilège (1).
Gustave V^y devenu protestant, avait imposé à son peuple les nouvelles doctrines ; mais, comme il n'était pas cruel et qu'il voulait avant tout éviter les actes de violence, il avait recommandé à ses agents de pactiser plutôt que de rompre avec les consciences timorées, et de conserver des anciens dogmes tout ce qui ne serait pas formellement condamné par les saintes Écritures* Aussi, faisant fléchir son orthodoxie devant l'humanité, avait^il ordonné qu'on laissât vivre et mourir en paix les vieux prêtres dans leurs presbytères, malgré leur fidélité à Rome. Il en résultait dans FËglise une con* fusion qui, aujourd'hui scandaleuse, pouvait demain devenir funeste. Gustave n'en était pas alarmé, parce que le sentiment qu'il avait de sa force lui donnait de la confiance dans l'avenir. Mais, arrêté dans sa jcourse, il avait chargé son successeur de porter la dernière main à cette œuvre de toute sa vie qu'il n'avait eu, malgré tous ses efforts, que le temps d'ébaucher. Hélasl que pouvait-on attendre d'Éric XIV? 11 n'avait pas plus de fixité en religion qu'en poli^ tique. Calviniste de sentiment, il était incapable d'ad^rainistrer ou d'organiser une Église luthérienne ; et celle-ci, à peine née, portait dans son sein des germes de dissolution qui remplissaient de douleur et d' effroi les nouveaux adeptes qu'elle avait faits»
(1) Geyer^ Hist. de Suède, chap. VII, pi 217;
2i2 . JEAN III. [IHTIT
Un grand nombre d'églises jadis catholiques, à moitié démolies par le peuple à la suite d'une prédication passionnée, et que le manque d'argent avait empêché de reconstruire ; d'autres, converties en temples, mais après avoir été pillées et laissées dans un tel délabrement que, faute d'argenterie, on se servait de vases de terre pour la distribution de la sainte cène; des seigneurs qui gaspillaient en dépenses profanes les revenus des biens d'églises donl ils s'étaient emparés; de là les esprits d'élite écartés de la carrière évangélique, et remplacés par des hommes ignorants, libertins, ivrognes, meurtriers même (1); les uns, portant sur leurs vêtements les marques de Taffreuse misère à laquelle ils étaient en proie, les autres cherchant dans le trafic et dans l'usure le pain de leur famille qu'ils auraient dû tirer de l'autel (2) ; des laïques trou vaut dans la vie scandaleuse du clergé une excuse pour se livrer h tous les débordements, un prétexte de s'affranchir de tous les devoirs : tel était le spectacle que présentait TÉglise de Suède à la chute d'Éric XIV. Il semblait que Jean III n'avait qu'à souffler dessus pour renverser cet édifice vermoulu et qui craquait de toutes parts. Hé bien! nous allons voir qu'une vie réelle existait dans cette mort apparente.
L'archevêque, pour remédier au mal, avait imaginé
(1) On leur reprochait de donner les sacrements avec des mains malpropres, de ne songer aux sermons qu'ils devaient prêcher qu'en entrant dans rôglise, et, an lieu de réciter un discours préparé , d'ouvrir un recueil de sermons et de lire le premier qui se présentait, que le sujet fût ou non en rapport avec l'Évangile du jour.
(Geyer, Uist. de Suède, chap. XII, p. 217.)
(2) Souvent ces malheureux se mettaient sur le passage du roi avec leurs habits en guenilles; et celui-ci, par pudeur ou par pitié, les recoeilkiit et les faisait habiller de neuf.
Il»7ll CONCESSIONS FAITES AU ROI PAR LE PRIMAT. 2<3
de publier et de donner à tous les prêtres une nouvelle édition du rituel d'Olatis Pétri, revue par lui, et augmentée de commentaires et de notes explicatives. Il y avait ajouté un historique deTÉglise de Suède, dans
lequel il spécifiait la nature des relations des prêtres avec les évêques, et des évêques avec le roi ; le mode d'élection des prêtres par les évêques, et des évêques par les prêtres ; et la sanction de tous les élus par le roi. Il y avait ajouté une profession de foi, un catéchisme, une règle de conduite disciplinaire envers les fidèles scandaleux, et enfin une statistique de toutes les paroisses de Suède et de tous les prêtres qui les desservaient. Jean 111, appelé comme chef de l'Église à donner son avis sur cet ouvrage officiel, avait abusé de l'ascendant que sa position lui donnait sur ce vieillard affaibli parla maladie qui le conduisait lentement au tombeau, pour obtenir des concessions qui pouvaient à la rigueur passer pour une rétractation de tous les actes de sa vie. Par complaisance^ par faiblesse et par peur, Laurenfius avait fini par y déclarer qu'Anschair et les apôtres chrétiens venus après lui en Scandinavie y avaient apporté la vraie doctrine de l'Évangile (or personne n'ignorait qu'ils ne fussent tous des serviteurs soumis et dévoués à l'Église de Rome, qui avait mis la plupart d'entre eux au nombre de ses saints); que les écrits des Pères de l'Église étaient nécessaires à l'intelligence de la parole de Dieu, doctrine toute contraire à celle de la Réforme, qui admet que tout homme, en état de grâce, quelle que soit son intelligence, peut comprendre par un miracle qui se renouvelle sans cesse les passages les plus abstraits de la Bible; que la foi était inséparable des œuvres; que la
214 JEAN III. [l»7tj
confession auriculaire devait être employée, et que le titre d'évéque, remplacé depuis la Réforme par celui d'ordinarius, devait être remis en usage; qu'on devait, en conférant le baptême, se servir du sel^ des ciei^es, des habits blancs, faire le signe de la croix et ne pas oublier Texorcisme; qu'un cierge devait être allumé devant les agonisants; qu'il devait y avoir plusieurs autels dans chaque église paroissiale, et enfin que, dans la célébration de la messe, on devait parler du sacrifice de la croix et y faire l'élévation de l'hostie (1).
L'œuvre de l'archevêque, ainsi arrangée ou plutôt dénaturée par le roi, fut présentée au clergé réuni à Upsal en synode provincial. Plusieurs de ces théologiens furent surpris de Tétrangeté de pareilles doctrines; mais, comme ils étaient tous sans défiance, ils donnèrent, san« marchander, leur approbation à ce nouveau et bizarre formulaire. Ces soldats peu subtils, qui avaient laissé introduire dans la place qu'ils défendaient cette formidable machine de guerre destinée à battre ses murs en brèche et à les ruiner, discutaient avec autant de violence que d'acharnement l'innocente question de savoir si l'Église autorisait ou défendait les mariages entre cousins germains. Le savant archevêque, qui était pour la prohibition, avait apporté à l'appui de son opinion tant de textes tirés des Livres saints que la majorité de l'assemblée s'était rangée à son opinion. Cependant, toujours faible, il avait fini par approuver le mariage d'Éric Gustafsson Stenbock (2), qui avait enlevé une fille de sa tante, et l'avait
(i) Puffendorf, Hist. de Suède, tom. II, p. 12.
(3) Gui prsBbttit occasionem disputationi prsenobiUs vlr Ericus Gustaiâus^
[ItfTi] ASCENDANT DE JEAN HERBST SUR LE ROI. 2i5
épousée malgré Topposition de sa famille et la défense de son évoque.
On finit par tomber du côté où Ton penche ; en religion la chute ne se fait pas longtemps attendre. Jean, qui n'avait dans le principe d'autre but que d'amalgamer et de fondre ensemble les deux religions, ébloui par la pompe du culte catholique, s'y rallia tout à fait, lorsque Jean Herbst (Johannes Herbestus), le confesseur de la reine, lui eut fait entendre que le principe d'examen, contenu dans la Réforme, portait les peuples à scruter l'autorité du roi autant que celle de Dieu, et, les poussant vers les institutions républicaines, rompait cette antique union du trône et de l'autel, aussi utile au bonheur des peuples qu'à la sécurité des souverains.
J'ai déjà dit que la reine Catherine était catholique de sentiment plutôt que de raisonnement, retenue dans le giron de l'Église par l'habitude, le respect du passé et surtout la crainte de l'avenir. Elle soutenait Rome, parce qu'elle voyait en elle la clef de voûte de la société ; elle avouait cependant qu'elle avait laissé introduire dans son sein de nombreux et graves abus ; aussi avait-elle adopté la doctrine de la grâce, communiait-elle sous les deux espèces et se rendait-elle sans répugnance dans les églises luthériennes où l'appelaient sans cesse ses fonctions de reine. Son directeur, Jean Herbst, qui affectait la même mansuétude, la même tolérance, nourrissait au contraire contre les
qui raptam m^terterflB fillam sibi conjagem junxisset; et at fiaclnus, quod plerisque in regno videbatur exeorabile, quodam modo excusaret^ ab evangelicis Germanise academiis, sententiam suo patrocinantem connubio^ impetrasset. (Messenins, Seand, illuttr,, tom. VH^ p. 15.)
216 JEAN ni. [^»7i]
idées nouvelles une haine implacable, et n'aspirait pas à d'autre but qu'à leur ruine dans le Nord. Il avait su prendre sur Jean III un ascendant immense; et c'est lui qui le poussait avec autant d'adresse que de persistance dans la voie de réaction où il l'avait engagé. Mais, pour ne pas exciter la méfiance du clei^é, il affectait d'avoir adopté la plus grande partie des principes du protestantisme et de n'être retenu dans l'Église ^e Rome que par des liens qui, s'affaiblissant chaque jour, ne tarderaient pas à se rompre. C'est gvkce à ces manœuvres peu délicates qu'il put s'introduire et jouer un rôle dans le synode d'Upsal. Ce fut un malheur pour lui. Dans l'ardeur de la ktte, sous le feu des contradictions, il perdit sa prudence ordinaire. Il était avant tout théologien, c'est-à-dirç ergoteur. Il ne put garder plus longtemps des arguments composés lentement dans le silence du cabinet, appris par cœur et destinés, selon lui, à foudroyer ses adversaires. Son amour-propre égara sa sagesse et mit en défaut sa prudence habituelle. Il leva le masque trop vite dans l'intérêt de sa cause ; il osa dire que les prêtres de l'Église de Suède, ordonnés par des gens qui n'avaient pas le droit de le faire, ne pouvaient administrer d'autre sacrement que celui du baptême ; que la sainte cène pouvait être prise sous une seule espèce aussi bien que sous deux ; que l'invocation des saints était utile dans les prières; et beaucoup d'autres propositions^ qui devaient être très-malsonnantes à des ^oreilles suédoises. Le vieil archevêque répondit avec les écrits de Luther et de Ghemnilz aux arguments du confesseur de la reine, qui, effrayé des conséquences du tumulte qu'il avait soulevé, ne poursuivit
[1571] JEAN HERBST AU SYNODE D'UPSAL. 2i7
pas la discussion entamée, mais ne rétracta aucune de ses paroles. Il eut même l'audace, à Tissue du sy-* node, d^ répandre à profusion de petits écrits où les doctrines qu'il avait émises étaient défendues avec passion. Les prêtres suédois, voyant pour la première fois les oreilles du loup passer à travers le chapeau du berger, conçurent de vives alarmes. Ils découvrirent les rets dont on voulait les enlacer, et se repentirent d'avoir adopté, sans le discuter, le rituel préparé » par l'archevêque, mais dénaturé par des ennemis secrets.