S7«] ACTES DE FÉROCITÉ D'IWAN LE TERRIBLE
jeunes filles furent prises et plus tard vendues aux Turcs; et enfin, ce qui est le comble de Thorreur, le gouverneur, Hans Boje, et les principaux officiers de la garnison, fixés à des broches, furent mis devant des brasiers ardents et cuits tout vivants, comme pour être mangés par ces hordes de cannibales. Les désastres commis par ces dévastateurs s'étendirent jusqu'aux portes de Revel; les districts de Harrie et de Wirie furent saccagés, pillés, incendiés, et les habitants que le fer ou la flamme avait épargnés furent amenés en Russie, et vendus comme des serfs par leurs vainqueurs.
Iwan IV était Tami, le protecteur d'Éric XIV. Son apparition en Livonie ranima les espérances et surexcita l'audace des partisans du prince prisonnier. L'incendie d'Upsal et celui d'Enkôping, survenus le M et le 16 avril 1572, leur furent attribués et considérés comme le signal d'un mouvement heureusement avorté. Éric était alors dans le château d'Abo. Catherine Mâns-^ dotter avait obtenu la permission de l'y suivre avec ses enfants. Les Russes pouvaient, à la suite d'un coup de main heureux, parvenir jusqu'au prisonnier et le délivrer. Pour prévenir un événement si fécond en embarras, eu désastres peut-être, le roi déchu fut transporté
dans le fort de Gastelholm, bâti dans File d'Alaûd. Cette île est presque dépeuplée, isolée et mal défen- . due. On ne redouta plus les attaques des Moscovites, mais celle des amis d'Éric qui avaient conservé dans la flotte de nombreux adeptes; aussi l'infortuné monarque fut-il conduit, après quelques mois de séjour, de cette résidence dans le donjon de Gripsholm , situé dans un fief du duc de Sudermanie, qui fut char^é^
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comme seigneur du lieu, de la garde du prisonnier. Sigismond II Auguste était mort, le 18 juillet 1572, H Gnyscyn, en Lithuanie, au berceau de sa famille. Il était âgé de cinquante-deux ans, dont vingt-trois passés sur le trône. Sa santé était robuste ; cependant elle n'avait pu résister aux excès de femmes auxquels il avait été porté de tout temps, et surtout dans les dernières années de sa vie (1), lorsque la mésintelligence eut régné entre lui et la jeune femme impudique qu'il avait eu la faiblesse de faire asseoir sur son trône. Avec lui s'éteignit la dynastie des Jagellons. Depuis 1 386 jusqu'en 1 572 (2), pendant près de deux siècles,' ils avaient occupé, sans interruption et toujours avec éclat, le trône de Pologne, un des plus glorieux qui fût dans le monde. Leur caractère chevaleresque leur avait acquis Taffection de leurs peuples et l'admiration de l'Europe. Leurs victoires mystérieuses et éclatantes contre les Russes, les Turcs, les Tartares, enfin contre toutes ces hordes de barbares ou d'infidèles qui venaient, par centaines de mille, s'abattre dans leurs, vastes plaines, et de là menacer toute la chrétienté, comme autrefois les armées innombrables de Sennachérib mettaient en péril le pelitpeuple d'Israël, entouraient leur nom d'une auréole légendaire et mystique, et leur valaient le double prestige de héros et de saints. Aussi plusieurs de ces princes ont-ils été appelés à occuper les trônes de Bohème et de Hongrie; et c'est sous leur direction que la Pologne est parvenue à l'apogée de sa gloire et de sa puissance. Le premier Jagellon qui fut roi, en épou-
{[) La Pologne f par Charles Forster , p. 99.
(2) Essai sur i* histoire religieuse des nations slaves , par le comte Vali^rien Krasinski (traduit de l'anglais)^ chap. IX, p. 227.
[l»y«] CONVERSION AU CHRISTIANISME DULADISLAS. 225
sant là reine Hedwige de Pologne, joignit aux États de sa femme le grand-duché de Lithuanie et de Kiev, et les immenses pays que traverse le Dnieper et qui en dépendaient. Jagellon était païen à cette époque. Avant de se marier, il reçut le baptême, et prit l'engagement de convertir son peuple à la foi chrétienne. Dans ce but Uladislas IV (c'était son nouveau nom) se rendit à Wilna, rassembla dans la plaine des multitudes de tout rang , de tout sexe , de tout pays, les divisa par groupes , les fit mettre à genoux et asperger par l'archevêque de Gnezne d'eau baptismale (f ) . 11 leur ordonna ensuite de se lever, et leur apprit qu'ils étaient devenus chrétiens. On comprend queces braves gens n'étaient, après cette cérémonie, ni pires ni meilleurs. Cependant Uladislas, en leur imposant la religion plus pure qu'il venait d'embrasser, ralluma dans leur âme le flambeau de la civilisation éteint dans les grossières et stupides pratiques d'un culte barbare. Il fit donc leur bonheur et s'acquit uiie gloire immense.
Après lui, Uladislas Y qui fut un héros, Casimir IV , Jean-Albert I", Alexandre et les deux Sigismond héritèrent des mérites et de la sagesse de leur illustre aïeul. Les deux derniers princes surtout, par leur générosité, leur esprit de justice^ leur tolérance, leur modération, leur bravoure, leur respect de la loi, leur amour de la représentation , avaient inspiré à leurs sujets un si vif attachement que le trône était à jamais assuré à leur postérité, quoiqu'il dépendît du peuple le plus ingouvernable» le plus versatile et le plus jaloux
(1) Massnet, HisU des rois de Pologne, t. I, pp. 106 et 107.
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de ses privil^es, qui Técût sous la voûte des deux. Il est à déplorer que Sigismond T' Auguste, qui avait de si grandes et de si belles qualités, ait été, par son amour passionné pour les femmes, détourné de la pratique de la religion, et jeté dans les plus coupables égarements. S'il avait eu la chasteté d'un Gustave I*', nul doute que» au lieu de protéger timidement la Réforme, vers laquelle son cœur inclinait, il ne l'eût franchement embrassée ; que par elle et avec elle il n'eût établi l'hérédité de la couronne, abaissé les nobles, relevé les paysans, inspiré à tous le respect des lois , mis de l'ordre dans l'administration, de la discipline dans l'armée, et que, au lieu de laisser s'obli* térer et se perdre dans des luttes stériles ou funestes les grandes qualités dont son peuple était doué, il ne les eût employées à sa gloire et à son bonheur.
Les Jagellons, ai-je dit, étaient si populaires que, tant que l'un d'eux aurait vécu , la couronne, de Pologne n'aurait pu passer sur un autre front. Mais Sigismond II Auguste venait de mourir sans postérité, et des deux sœurs qui lui survivaient Tune était déjà reine de Suède, et l'autre semblait, par son âge, par son caractère, par ses habitudes, vouée au célibat. Un interr^e survint donc; c'était le neuvième depuis Leck, le fondateur de la monarchie (1); et le pays se trouva plongé dans l'anarchie et en proie aux dangers inséparables du mode d'élection qui avait jusqu'alors prévalu. Il y a des pays où les peuples sont naturellement portés à l'ordre, comme par exemple la Hollande; d autres qui sont instinctivement enclins au désordre^ comme la
({) Massuet^ HUU dis rtds de Pologne, tom. l**, p« 297«
iSTÎJ PRETENDANTS AU TBONE DE POLOGNE. 227
Pologne. Là-bas les lois sont nettes, précises et obéies de tous. Ici elles sont confuses, embrouillées et méprisées. En Pologne , rien n'était déterminé même pour l'élection du prince , c'est-à-dire pour l'acte le plus important qui pût être fiaiit. La majorité des suffrages ne suffisait pas; il fallait l'unanimité. Aussi souvent un candidat était-il obligé , pour triompher, d'égorger tous les dissidents. On ne savait pas même quels étaient les électeurs. Pendant le moyen âge la haute noblesse, toute-puissante, avait accaparé le droit de nommer son roi. La masse de la nation était exclue du scrutin. Le jeune Zamoïski, qui, devenu chancelier, devait plus tard jouer en Pologne le grand rôle de Gabriel Oxenstyerna en Suède , et qui , quoique simple nonce de Belz, s'était acquis par son mérite une grande notoriété , émit et fît prévaloir l'opinion d'admettre tout gentilhomme à l'élection (1), d'après le principe que tout citoyen qui servait le pays de son bras ou de son argent devait participer au choix du souverain.
Les prétendants étaient nombreux. Outre les candidats indigènes, dont les plus importants étaient Jean Firley , palatin de Cracovie et maréchal de la couronne, et Jacques Uchanski, archevêque de Gnezne et primat du royaume , on comptait parmi les étrangers le duc Albert-Frédéric de Prusse, le margrave Ernest d'Anspach, Télecteur Maurice de Saxe, Jean 111 de Suède, Sigismond Wasa, son fils, Iwan IV, grand-duc deMoscovie, Ernest, archiduc d'Aytriche, fils de Maxi*
(1) Il ne ftit pas môme question des bourgeois ni des paysans qui ^ en i^ologne, comme à Venise» autre république oligarchique > n'étant pas considérés comme citoyens, n'avaient aucun droit à revendiquer
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milien II, et l'empereur lui-même. La Réforme, point combattue, presque protégée par les deux Sigismond, avait fait en Pologne dans les classes élevées des progrès immenses. La majorité des électeurs était protestante. Mais ceux-ci, divisés en calvinistes et en luthériens, formaient deux partis irréconciliables, et par le fait se trouvaient moins forts que les catholiques. Tous les candidats étaient protestants 'avérés, à l'exception de Tarchevèque Uchanski et de l'empereur Maximilien ; on les disait même convertis l'un et l'autre en secret, et n'attendant qu'une occasion de se déclarer. Aussi Jean-François Gommendoni (1), légat du pape à la cour de Pologne, et l'ambassadeur d'Espagne, qui n'en avaient patronné ni accepté aucun, accueillirentils, avec le plus vif empressement, la candidature de Henri do Valois, duc d'Anjou, qui fut mise en avant au dernier moment et de la façon la plus imprévue et la plus extraordinaire.*
Un petit homme, nommé Jean Grasocki, moitié gentilhomme, moitié valet, s'était fait remarquer à la cour de Charles IX parla vivacité de son esprit et par sa jolie figure. C'était un nain, et dès lors un bouffon. Mais il avait tant de grâce, tant de savoir-faire, tant de gentillesse, tant de beautés apparentes et cachées, que la reinemère et toutes les dames du Louvre à son exemple l'a* vaient adoré et s'en étaient amusées, comme d'un joujou. A ce métier le petit homme s'était enrichi, et, devenu un personnage, il était allé, comme la plupart des parvenus, étaler son opulence dans son pays, qui l'avait vu partir en un très-mince équipage (2). Cra-
(i) Gratianii Vie de Commendam, livre IV> chap. iri. (2) Forstcr, ia Pologne, p. 101.