I»7S] CANDIDATURE DE HENRI DE VALOIS
socki était insinuant, amusant, plein d'esprit; il avait beaucoup vu et pouvait beaucoup raconter; aussi étaitil de toutes les fêtes, de tous les divertissements, très* nombreux chez ce peuple passionné pour le plaisir. Partout il ne cessait de vanter l'éclat, la magnificence, la bravoure, l'honnêteté, la distinction, la générosité du duc d'Anjou, que quelques succès faciles contre les calvinistes avaient dans toute FEurope posé en héros. Il ne songeait pas à faire un roi dé ce brillant prince. Le parti catholique y songea pour lui. Grasocki, envoyé çn France, en revint avec l'assentiment du prince; et sa candidature fut soutenue avec autant d'adresse que d'énergie par le légat du pape, par Charles Dantzai, ambassadeur de France à Copenhague, et par l'évêque de Valence, Jean de Montluc, homme doux, affable, éloquent, poli, insinuant, qui avait été un des promoteurs de la Réforme en France, et s'en était prudemment retiré, quand il l'avait vue repoussée par les Valois. Ces trois hommes, grâce à leurs habiles manœuvres, avaient fini par rallier au duc d'Anjou la grande majorité des suffrages ; et son élection était assurée, lorsque la nouvelle de la Saint-Barthélémy, répandant dans le monde entier, jusqu'au pôle, l'horreur du nom français, vint tout à coup compromettre le résultat de leurs intrigues (1). Jean Firley et son parti se portèrent en masse du côté de l'archiduc Ernest, et celui-ci aurait sans doute remporté la victoire, sans l'indiscrétion des Allemands, assurant que le premier acte de leur
(i) Choisnin, qui accompagnait Montlnc, dit que tontes les dames de Pologne, en parlant du massaci;^ de la Saint-Barthélémy, versaient des larmes, et qae la plupart avaient pris des habita de deuil.
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maître serait de rendre la couronne héréditaire en Pologne, comme ses pères avaient fait en Bohème et en Hongrie. De l'archiduc on se tourna vers le roi de Suède; il eut en un instant les chances Jes plus favorables. Lorick^ son agent, qui ne quittait plus Warsovie, par ses libéralités et par des promesses tout au moins incon^dérées , avait eu Tadresse de grossir beaucoup le nombre de ses partisans. Il est de fait que Jean III, comme époux de Catherine Jagellon et père d'un fils issu d'elle, avait plus de droits qu'aucun des autres prétendants. Lorick ne cessait de vanter son érudition, sa sagesse, sa bonté, son habileté, lui attribuant la direction de la révolte qui avait renversé Éric XIV; il insistait sur ses grandes manières, sa haute taille, sa belle figure, enfin sur tous ses avantages physiques, qui avaient séduit la jeune princesse Catherine et produit une si vive impression sur les gentilshommes accourus à Wilna pour assister à son mariage; il faisait aussi remarquer très-sagement et très-adroitement que si Jean III, simple roi de Suède, était capable de tenir tète en Livonie au grand-duc de Moscovie, du jour où il disposerait des forces de la Pologne, il aurait bien vite repris à ce barbare refoulé dans ses déserts glacés les provinces de Smolensk et de Polosk, détachées si malheureusement du duché de Lithuanie; enfin il faisait espérer la restitution de l'Esthonie à la Pologne et la renonciation de son maître reconnaissant à la dette contractée par Sigismond II.
Cependant l'élection avait été fixée au mois d'avril 1573; In pospolite était convoquée pour le T, dans la' plaine de Prag, auprès de Warsovie. Ou avait cons-
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truit un pavillon immense qui pouvait contenir de huit à dix mille personnes. Les électeurs étaient divi* ses par palatinat, et chacun devait exprimer son suffrage par écrit. Les Polonais sont un peuple avant tout versatile et léger. L'impression est vive, mais elle a peu de durée. Ils sont ensuite d'humeur querelleuse ' et brouillonne. Commendoni, Montluc et Dantzai, deux prêtres et un diplomate, n'eurent pas de peine à mettre la zizanie dans les rangs de Firley, de Radziwill (1) et de Sborowski, les trois chefs des protestants; et la majorité des suffrages fut, enfin de compte, obtenue par le duc d'Anjou . Cependant les protestants ne voulurent pas laisser proclamer son nom, avant que ses ag^ts eussent promis pour lui la liSerté religieuse, la confirmation des privilèges de la noblesse, et pris plusieurs de ces engagements que les nouveaux élus ne manquent jamais de prendre, mais qu'ils tiennent rarement (2).
On nous blâmera peut-être de nous être trop étendu sur une élection de roi étrangère à la Suède; nous répondrons à cela que Jean III était, avec l'archiduc d'Autriche, le concurrent le plus sérieux de Henri de
(1) D'après Messenius, tom. Vtl^ p. 25^ Radziwill se montra Tenneml acharné du roi de Suède, auquel il prodiguait toutes sortes d'injures.
(2) Le diplôme de réiection fut offert par les ambassadeurs polonais, en l'église Notre-Dame de Paris, à Henri de Valois, duc d'Anjou. L'évéque Karnkowski,^se sentant fort de l'appufde la cour de France, protesta, au commencement de la cérémonie, contre l'article du serment qui garantissait la liberté religieuse. Le duc d'Anjou paraissait approuver le prélat, lorsque Sborowski, le plus influent des magnats protestants qui se trouvaient dans l'ambassade, lui dit d'une voix haute et ferme : « Sire, si votre ambassadeur n'avait pas accepté la condition qui garantit la liberté des cultes en Pologne, nous aurions empêché votre élection, et, si en ce moment vous ne confirmez pas les promesses qui ont été faites, vous ne serez pas roi. »
( Krasinski, Bsioi sur l^hist, relig, des mtimu slaves, chap. IX, p. 237.)
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Valois, et que, sans la fuoeste division' des calvinistes et des luthériens, son succès était assuré. Nous dirons aussi que le moment approche où un prince de Wasa réunira dans sa main au sceptre de Gustave 1" celui d'Uladislas lY, et que, lorsque nous transporterons notre lecteur en Pologne^ il convient qu'il ne soit pas étranger à l'histoire et aux mœurs de ce pays.
La ligne droite, même en politique, est la plus courte et la plus sûre. Jean III, en faisant promettre par son représentant à la pospolite polonaise la cession de TEsthonie, et en lui faisant dire qu'il se réservait « de professer le culte qu'il lui plaira » et qu'il entendait « que ce droit passât intact à ses descendants, d'autant plus qu'il ignorait quelle religion ils choisiraient quand ils seraient arrivés à l'âge mûr,» Jean III, di&-je, avait blessé profondément le sentiment patriotique et religieux des Suédois. Eric XIY gagnait en popularité tout ce que son frère perdait. Le mécontentement était général et assez peu contenu pour inspirer de l'audace et de l'espoir aux partisans du prisonnier. Une révolte éclata dans le Sm&land. Pehr Berg, un paysan, en était le chef. Le nom d'Eric était dans toutes les bouches ; sa délivrance était la cause ou le prétexte du soulèvement. Jean, écrivant à ce sujet au duc de Sudermanie, lui demande avec angoisse ce qui arriverait « si les ennemis du dehors se joignaient à ceux du dedans. Quant à nous, nous pensons que, tant qu'Éric sera vivant, le pays ne sera pas tranquille. » Charles répond avec fermeté « que ces bruits sont exagérés ; qu'il ne faut pas s'inquiéter de quelques soulèvements de paysans; qu'il suffit d'avoir à Gripsholm une garnison sûre et assez bien approvi-
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sionnée pour soutenir un siège de quelques mois. »>
Par malheur, la garnison dont parlait Charles, et^ qui était sous le commandement d'un sénateur, gardien responsable du prisonnier, n'étant pas payée, se révolte. Jean Iliperd la tète, au point d'écrire dans le même jour sept lettres aux gardiens d'Éric (15 mai 1573). Glas Fleming et Henri Mattsson sont adjoints à Éric Gyllenstjerna, Christophe Torstensson et Pehr Ribbing. Us apportaient Tordre de faire périr le prisonnier. Cet ordre ne fut pas exécuté, parce que le barbier et chirurgien André, qui était chargé de lui ouvrir les veines, était absent, et que, dans cette délicate besogne, personne n'était aise de prendre sa place. Jean III, averti de ce contre-temps, envoya chercher le barbier, qui accourut très-disposé à agir. Mais les gardiens n'étaient plus décidés à laisser faire ; ils redoutaient, avec juste raison, le ressentiment de Charles ,. dont ils deviendraient les justiciables, s'ils coopéraient à uîi crime commis dans le duché. Le malheureux Éric , condamné par l'un de ses frères, ne fut sauvé que par la crainte qu'inspirait le caractère juste mais sévère de l'autre.
Dans l'antiquité, les prêtres qui rendaient des oracles avaient une originalité voisine de la folie. Dieu a parfois donné à des cerveaux troublés une plus sûre intuition des choses de l'avenir qu'aux esprits les plus positifs et les plus sages. Éric avait lu depuis bien longtemps dans les astres que son frère Jean occuperait son trône dans le château de Stockholm, tandis que lui irait le remplacer dans le donjon de Gripsholm. 11 avait eu aussi le pressentiment de ses souffrances et de sa fin tragique ; et, hélas I toutes ses prévisions s'é-
talent réalisées. J ai vu le lieu sinistre où fut enfermé le monarque déchu. C'est une petite pièce, située sous les toits, dans la tour, dont elle a la forme circulaire. Elle est enveloppée d'une galerie, dans laquelle se promenaient nuit et jour les soldats chargés de la garde du prisonnier. Elle est éclairée par deux croisées qui donnent sur le corridor dont j'ai parlé, garnies de barres de fer, mais dépourvues de vitres et de contrevents. L'une de ces croisées, située en face de celle destinée à éclairer la galerie, permettait aux yeux du prisonnier de s'étendre sur la campagne. Â une courte distance s'élève une colline. La chronique dit que Catherine Mânsdotter, quand la porte du donjon lui était refusée, allait s'asseoir sur ce point culminant et présenter ses traits charmants aux regards du prince. Les briques qui recouvrent le point d'appui de la croisée sont encore tachées de noir. On m'a dit que ces taches proviennent des coudes d'Éric appuyé sur elles, et passant des journées entières à contempler le visage de la femme aimée.
Rien n'est plus touchant que l'amour inspiré à ce monarque par une fille du peuple. Né dans' la prospérité, il ne fit que s'accroître et se purifier dans l'infortune. Il a dicté au prisonnier les lettres les plus tendres, les plus passionnées, et des vers erotiques qui nous permettent d'apprécier à leur juste valeur son instruction et son esprit. Éric, précipité des splendeurs du trône dans les ténèbres d'une prison, ne pouvait trouver que dans les caresses de sa Catherine une consolation à tant d'infortunes. Aussi, quoique son mariage eût été cassé par les juges qui l'avaient privé de sa couronne et de sa liberté, Catherine avait été to-.