‹ La Suède au XVIème siècleChapitre 45 sur 142 · MAUVAIS TRAITEMENTS INFLIGÉS A ÉRIC · texte numérisé non relu

MAUVAIS TRAITEMENTS INFLIGÉS A ÉRIC

lérée à Stockohim, à Abo, à Gastelholrn et à Gripsholm dans les commencements. Mais Jean, de qui le cœur s'endurcissait dans la prospérité et qui déjà était obsédé de pensées fratricides, sépara les deux amants, d'abord par intervalles, et puis pour toujours. C'est en 1574, trois ans avant sa mort, qu'il fut permis à Finfortuné Éric de voir pour la dernière fois cette jeune et aimable femme qui, attachée à sa destinée par des liens indissolubles, était noblement résignée à partager aujourd'hui ses malheurs, comme elle avait autrefois joui de sa prospérité. La dureté chaque jour croissante de Jean envers son frère doit laisser sur sa mémoire une tache inefifaçable. J ai parlé plus haut de Taffreux taudis dans lequel Eric était enfermé à Gripsholm et qui contrastait si fort avec la prison de Jean, vaste, bien aérée et ayant une vue charmante sur le lac. Ce malheureux était non-seulement livré aux intempéries d'un climat terrible; mais, ce qui était pire encore, il était incessamment exposé aux regards de gardiens indiscrets, grossiers , goguenards et qui, n'ayant d'autre chose à faire qu'à parcourir armés la galerie circulaire qui entourait son cachot, manquaient rarement de lui montrer, en passant, leur tète odieuse. Éric avait laissé à son frère prisonnier non-seulement la société d'une épouse chérie, mais des valets pour les servir, des livres, des instruments de musique pour les récréer. Jean, au contraire, séparant son frère de sa douce et belle Catherine, l'obligeait à rester constamment seul, en face de lui-même et en proie aux sombres idées que le souvenir du passé faisait naître dans son esprit si facilement troublé. A la fin il n'avait plus pour distraction que lesBhapsodiœ historicœ jEneadmiy

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par Antonius Gocciu8 Sabellinus. Les laides maires de ce vieux in-quarto, pieusement conservé dans la bibliothèque de Stockholm, et que j'ai eu entre les mains, sont remplies de notes et de réflexions écrites de la main du roi, avec une encre blanche qu'il faisait lui-même en délayant de l'eau dans de la poudre de charbon. A côté de ces écrits se trouvent des dessins très-habilement faits, parmi lesquels abondent des portraits de femmes, ou plutôt de la même femme, de sa Catherine, dont le visage ravissant était constamment présent à son esprit exalté* Elle a presque toujours la couronne en tète et le sceptre en main, ces attributs que Dieu lui avait donnés par lui et que, d'après lui, personne ne pouvait plus lui ravir. Quelquefois la femme est sans tète ; mais la couronne n'en est pas moins au-dessus du cou coupé. D'autres fois la tète a roulé par terre à ses pieds; qu'importe? dans sa chute, la couronne n'a pas quitté le front. A côté de celui de Catherine on voit souvent son propre portrait. Il est en pied comme elle, vêtu en roi, mais presque toujours sans tète. On voit aussi des chevaliers, des soldats, les hallebardiers chargés de sa garde , et enfin des chocs de cavalerie; à d'autres pages, la tète de la Méduse, des poignards, des haches, des tètes coupées et des corps mutilés, soit par pressentiment du sort qui lui était réservé, soit par remords des crimes qu'il avait commis.

Ces dessins, faits d'une main hardie et sûre par un homme qui avait au plus haut degré le sentiment de l'art, inspirent les plus tristes réflexions. Ce sont de navrants et éclatants témoignages de l'infirmité de l'homme. Comment I voilà un prince à qui le latin est

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familier ; de qui la mémoire est ornée des passages les plus beaux des écrivains antiques et modernes; qui, en se jouant, est passé> maître dans un art le plus difficile de tous, celui de reproduire les œuvres de Dieu I Hé bien ! cet homme, qui parait si bien doué, n'est guère au-dessus de la brute qui paît l'herbe des champs, puisque Dieu, dans sa colère, Ta privé de l'intelligence, de ce don céleste qui nous rapproche tant de lui.

Quelle chute! tomber du trône dans un cachot I Quels malheurs! après la fortune, après la puissance, après la liberté, perdre la raison ! Il semble que ce triste Eric devrait inspirer de la commisération à tout homme qui sent un cœur battre dans sa poitrine; oui, il excite la pitié de tous, excepté d'un frère timoré, méticuleux, inquiet et méchant, qui persiste à voir un compétiteur dangereux dans ce malheureux être, qui est de fait le plus inoffensif des hommes, puisqu'il n'a plus même l'esprit de suite nécessaire à l'accomplissement d'une mauvaise action. Il en fait l'instigateur de troubles qui lui sont à coup sûr inconnus ; il lui attribue des trames, des machinations qu'il n'est pas capable de concevoir, et, poussé par une sorte de monomanie fratricide, il fait transporter cette infortunée victime du sort le plus cruel du donjon de Gripsholm, où le caractère du duc de Sudermanie le couvrait comme d'un bouclier, dans le château de Westeràs, où il sera tout à fait livré à sa merci.

U convient de dire cependant que si Éric XIY, dans l'état où il se trouvait , n'était pas du tout redoutable , il n'est pas moins vrai que des esprits ardents, turbulents et audacieux ont profité de son nom pour attaquer l'autorité de Jean, dont la popularité était

n% ji!:an m. [1575]

chaque jour plus compromise. Charles de Mornay, revenu d'Ecosse et d'Angleterre avec cinq mille soldats, avait formé le projet de l'assassiner, d'aller ensuite délivrer Éric XIV et le porter sur le pavois. Le crime devait être consommé par des Écossais dansant devant le roi une sorte de gigue, appelée dans leur pays la danse de l'épée. Le roi, prié d'assister à ce spectacle, s'était rendu à leur appel. Soit qu'au dernier moment le courage ait manqué aux conjurés, soit que Jean III, naturellement poltron, ait été épouvanté de voir tous ces sabres levés et si près de sa poitrine, et que, peu récréé par ce singulier spectacle, il se soit retiré brusquement avant que le signal de frapper ait été donné par Mornay, soit encore, ce qui est plus probable, que le complot n'ait jamais été complètement formé , le fait est que ce projet de meurtre n'eut pas même un commencement d'exécution (1).

A quelques jours de là, un Écossais, nommé Cahun, puni par Mornay, l'accusa de régicide; mais, n'ayant pu prouver son accusation, il fut décapité, malgré la protection du roi, parce que Mornay avait déclaré qu^il ne marcherait à l'ennemi qu'après que son honneur aurait été lavé dans le sang du calomniateur. Ces bruyants sentiments d'indignation n'avaient point fait prendre le change à Jean III, toujours prompt à con-* cevoir des soupçons ; et il s'était empressé d'envoyer en Liyonie ces dangereux défenseurs. Mais comme, avant de partir, ils voulaient être payés, le roi, malgré ses penchants catholiques, fit enlever de l'église d'Upsal et de celle de Wadstena> les châsses d'argent

(1) Messenios, Scom/. t7Ai«/.> tom. vif ^ p« 34*

[itf751 DESTRUCTION DE SAINTES RELIQUES. 239

contenant les ossements et les reliques de saint Éric et de sainte Brigitte. C'étaient des œuvres d'art admirables, et qui avaient été respectées par Gustave et par Éric. Jean les fit convertir en pièces de monnaie et les distribua sans scrupule à des soldats hérétiques. Le savant Messenius, toujours amoureux du merveilleux, prétend que la table où ces deux objets sacrés avaient été déposés le soir fut trouvée, le lendemain, par les ouvriers de la monnaie, toute couverte de sang.

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