CHAPITRE Xlll
Mmrt de l'arcltevêiiue IjAiurentiiui Pétri, mièree tentetlTee de cantre - rév^liitlaii reli- 9ieuffe.
Depuis sa candidature au trône de Pologne, les allures du roi concernant la religion n'étaient point franches. Elles choquèrent et effrayèrent tout à coup bien des gens qui, n'ayant jusqu'à ce jour qu'entrevu le danger, ne s'en étaient pas préoccupés. Le clergé, inquiet, se réunit à Stockholm. L'assemblée, très-nombreuse, reçut la confidence du livre de l'archevêque contre Jean Herbst, le confesseur de la reine. Les fines et mordantes critiques du prélat furent approuvées; néanmoins la peur de soulever le courroux du roi empêcha l'impression de cet ouvrage qui, pour le même motif, fut signé par maître Érasme, le prédicateur de la Qour. Ce fut. la dernière œuvre du vieux Laurentius Pétri. Quoique écrite d'une main défaillante et que la mort avait déjà comme frappée, elle était pleine de verve, de bon sens, d'érudition, et elle produisit sur l'assemblée un grand effet. Laurentius était un vieillard vénérable; il étftjit pieux, convaincu, modeste, probe, charitable, très-instruit et beau parleur. Il avait, par malheur, de la timidité, et il manquait de caractère. Les éminentés qualités. dont il était doué ne
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suffisaient pas à racheter ces défauts, qui, dans les temps de révolution, font commettre jusqu'à des crimes aux hommes les plus inoflensiCs. Échappé par miracle en 1519, sous le Néron du Nord, au massacre de Stockholm, il avait été, avec son frère Olaûs et Lars Andersson, un des instruments dont Dieu s'était servi pour introduire la Réforme en Suède. Il occupait, depuis quarante-deux -ans, le siège archiépiscopal dTpsal ; son nom avait été mêlé à la guerre de l'Indépendance. Il était le dernier survivant de cette grande épopée dont Gustave avait été le héros, et son front avait conservé une partie de l'auréole qui illuminait la mémoire du père de la patrie. L'attachement, la vénération qu'il avait pour Gustave avait poussé le vieux prélat à faire à Jean, au point de vue de l'orthodoxie, des concessions que sa conscience, toujours pure et toujours droite, lui reprochait amèrement. Si Laurentius était faible, il était encore plus perspicace. Il n'avait pas tardé à pénétrer les coupables projets du roi contre la religion établie , et l'on ne peut douter que ses derniers jours n'aient été non -seulement remplis d'amertume, mais abrégés par la douleur de voir Compromise la cause pour laquelle il avait dans sa jeunesse bravé le martyre, et à laquelle il avait consacré tous les instants de sa longue vie. L'espoir cependant ne sort jamais complètement du cœur de l'homme. On dit que, sentant sa fin approcher, il avait envoyé maître Ërasme auprès du roi, pour obtenir de lui la promesse de maintenir, dans toute leur pureté, les doctrines évangéliques, telles que Gustave les avait éta-» blied, et telles qu'il les avait prèchées, et que, ayant obtenu une réponse favorable, il était mort^ le sourire
[Itf75] L. PETRI EST ENSEVELI DAiNS LES CAVEAUX D'UPSAL. 243
aux lèvres, entouré des siens, et leur assurant que le fils de Gustave ne faillirait pas à la parole donnée à un mourant (27 octobre 1573) (1). Laurentius avait soixantequinze ans. C'était, après le roi, la plus grande individualité de la Suède ; il était honoré et aimé de tous. Il fut enseveli dans les caveaux d'Upsal avec une pompe vraiment royale (2). Sa femme lui survivait ainsi que trois filles qu'il avait eues d'elle. L'atnée fut mariée à Laurentius Pétri Gothus, la seconde à Olaûs Luth, tous deux professeurs à Upsal, et la troisième à Abraham Angermannus, recteur de Técole de Stockholm. Deux de ses gendres lui succédèrent sur le siège d'Upsal. Ainsi se formaient en Suède les familles épiscopales, comme dans l'empire romain aux premiers temps du christianisme.
Il était évident pour tout le monde que le duc d'Anjou, fils et frère de roi dans la monarchie la plus absolue de l'Europe, ne pourrait pas rester longtemps à la tête de la république la plus indépendante de l'univers. Son règne ne pouvait être qu'éphémère, et Jean, en prévision de l'avenir, confiait à un précepteur catholique l'éducation de son fils Sigismond (3); en même temps il prenait sourdement et subrepticement toutes les mesures, et ne négligeait aucune des précautions qu'il croyait favorables à la réussite d'une contre - révolution religieuse. Jean n'avait pas une
(1) Messenius, tom. Vll^ p. 26.
(2) Geyer^ HUt de Suède, chap. Xll, p. 219.
(3) Il avait préparé ses stgets à cette grave résoltttioa, quand 11 envoyait à Lorick, son agentà Warsovie, les instructions suivantes i « Nous nous ré^ servons de professer tel culte qu'il nous plaira, et nous entendons que ce droit passe intact à nos descendants, ignorant quelle religion ils choisiront, quand ils seront arrivés à Vâge mûr. » (Badus, Invenfarium Ecclesim sveo* goihicœ, p. 333.)
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tête assez forte pour mener à bonne fin plusieurs projets à la fois. Absorbé par les plans formés avec Jean Herbst pour changer la religion du pap et par les instructions données à Lorick dans le cas d'une nouvelle vacance au trône de Pologne, il négligeait les affaires intérieures de son royaume; non-seulement l'anarchie envahissait peu à peu toutes les branches de l'administration en Suède, mais chaque jour une nouvelle défaite restreignait l'étendue des possessions royales en Livonie. Les Écossais que Charles de Mornay était allé recruter lui-même, au nombre de cinq mille, dans leurs montagnes, avaient bien au début remporté de brillants succès contre les Russes qu'ils avaient forcés de se retirer derrière les murs de leurs citadelles / mais l'indiscipline qui régnait dans tous les rangs de l'armée engendra entre l'infanterie écossaise et la cavalerie allemande des rivalités qui poussèrent à des conflits sanglants ces hommes violents et passionnés. Après quelques échaufiburées, ils en vinrent à une bataille rangée et des plus meurtrières (17 mars 1574). Quinze cents fantassins écossais périrent, et parmi eux leur chef, Ruthvsren. Les autres, de dépit et pour venger leurs frères d'armes, passèrent dans les rangs des Russes (1). Malgré ces renforts inattendus, Iwan lY, découragé, consentit à traiter de pair à pair avec le roi de Suède. En réponse à ces avances, une brillante ambassade, conduite par l'amiral Clas Fleming et ayant dans ses rangs le gouverneur de la Finlande, se rendit à Sosterbeck. Après de longs débats, une trêve de dix ans fut conclue entre les deux pays. » Jean 111 avait à cœur surtout de faire réussir sa
[^i) Puffendcfrf, Hist, de Suède, t. i\, p. 76.
[Itf74] ARGUMENTS DU ROI CONTRE LA RÉFORME. 245
contre -révolution religieuse. Par hasard, les événements se présentaient d'une façon on ne peut plus favorable à ses projets. La mort des évoques de Westerâs et de Linkôping, survenue en même temps que celle du primat, avait mis à sa disposition trois diocèses qui comprenaient ensemble plus d*un tiers des églises de Suède. Jean, s emparant de toutes les attri-^ butions épiscopales, ne négligea aucune des occasions qui lui étaient offertes de détacher de TÉglise nationale et d'attirer dans son parti les prêtres des campagnes, en proie, pour la plupart, depuis la mort de Gustave , à la plus affreuse misère. Un de ses moyens de propajgande consistait à faire ressortir, en les exagérant, les désastres que la guerre civile causait en France et dans les Pays-Bas, et les querelles scandaleuses survenues en Allemagne entre les Synergistes et les Adiaphoristes (1); il avait soin d'ajouter que ces fléaux, . engendrés par la Réforme, devaient se reproduire partout où elle avait pris pied, et ne pouvaient cesser que le jour où Ton serait revenu à T unité de Rome; que leurs pères, révoltés contre des superstitions qui déshonoraient le christianisme, avaient, dans un moment * d'enivrement, porté sur des choses saintes leurs mains sacrilèges; que, dans leur précipitation, ils avaient non-seulement jeté le bouillon , mais la viande qui avait servi à le faire , de telle sorte qu'il n'était resté plus rien dans le pot ; qu'on aurait dû respecter les cérémonies extérieures du culte, si admirablement organisées au moyen âge, et si nécessaires au menu peuple dont elles frappent l'esprit et dont elles touchent
;i) PufTeDdorf, HM. de Suède, tom. 11^ p. 78.
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le cœur ; que de la liturgie de Luther à celle des Pms de TÉglise il y avait autant de différence que de la nuit au jour ; qu'il fallait donc, sans toucher aux dogmes nouveaux, rétablir l'ancienne manière de chanter, consentir à un nouveau formulaire de la messe, et la dire en suédois ou en latin, comme on voudrait, mais préférablement dans la langue des premiers martyrs.
Le roi, quoique l^er, était tenace, de plus remuant, bavard et rabâcheur. 11 n'y avait pas de prêtre, si infime qu'il fût, ni de laïque, comptant pour quelque chose en Suède, qui n'eût eu les oreilles rebattues des arguments qu'il avait trouvés en faveur de la cause dont il recherchait le triomphe avec tant de passion. Toutes ces personnes, par politesse, par déférence ou par peur, le laissaient dire et le laissaient faire; mais elles n'étaient pas pour cela persuadées. Jean III, suffisant comme tous les pédants, attribuait ce silence et cette inertie à son éloquence persuasive, bien moins qu'à la soumission respectueuse qui lui était duecomme souverain. Pour porter le dernier coup au clergé qu'il se figurait avoir ébranlé , il réunit l'ordre des prêtres *à Stockholm. Le but apparent était le remplacement des trois prélats défunts. La domination tracassière du roi, qui s'était emparé de toute l'autorité découlant de ces importantes fonctions, pesait à tout le monde. Aussi accourut-on eu masse à son appel. On voulait, même au prix des plus grands sacrifices, faire cesser un état de choses devenu tout à fait intolérable.
Le roi avait résolu de mettre à la tète de l'Église de Suède son cousin germain, Jean de Hoja (1). C'était
(1) Mesnenius , Scandia i/ltiêtraia, tom. VU, p. 30.
[ia74] MORT DE JEAN DE HOJA. 247
le fils de ce soldat de fortune allemand , à qui Gustave, pour quelques services rendus, avait donné la main d'une de ses sœurs, et qui , bassement envieux de la grande fortune de son beau - frère, s'était mis à la tète de toutes les conspirations qui avaient assailli le nouveau roi, encore mal assis sur le trône. L'exil avait été le châtiment de son ineptie et de son ingratitude. Le jeune Hoja, élevé en haine de son oncle dans le catholicisme , était entré dans les ordres , et avait en ce moment la haute main sur tous les couvents de Westphalie. C'était un homme instruit, insinuant, hardi au besoin, très-propre enQn au rôle difficile qui lui était destiné. Nul doute que, par Tin* fluence du roi, il n'eût été nommé au poste qu'il ambitionnait. Sa mort, survenue quelques jours avant l'élection, épargna une inconséquence et une bassesse au clergé suédois. Hoja disparu, un seul homme, par sa naissance, par sa fortune, par son mérite, pouvait aspirer à ces éminentes fonctions qui, malgré la Réforme , faisaient de celui qui les remplissait le. plus grand personnage du royaume après le souverain. C'était Laurentius Pétri Gothus, gendre du défunt archevêque, vivant dans son palais et devenu dans ses derniers temps, par la force des choses, son coadjuteur, sinon officiel, au moins effectif. Le prétendant ne fut autorisé à poser sa candidature qu'après avoir signé dix-sept articles (1), par lesquels il approuvait, entre autres choses, le rétablissement des couvents, le culte des saints, les prières pour les morts et les cérémonies extérieures, telles que les processions et les pèlerina-
(1) Gêyer, HisU de Suède, ehap. XII, p. 219.
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ges. Laurentius Pétri Gothus élait un homme d'un caractère faible, doux et l^er, très-versé dans Tétude des Pères de l'Église, beau parleur et écriyain élégant, ayant contracté auprès de son beau-père des- goûts de faste et des habitudes de coinmandement devenue nécessaires à sa vie, d'ailleurs d'un cœur droit, foncièrement honnête, dévoué à sa religion, confiant en son propre -mérite, et bien convaincu de pouvoir par son ascendant ramener l'esprit versatile du roi à des sentiments plus rapprochés de la vérité, et lui retirer, en temps de calme, les concessions qu'il était contraint de faire dans un moment d'orage. Aveuglé par le prestige de cette grande chaîne qu'il considérait comme un patrimoine de famille, ce malheureux avait oublié les angoisses des derniers jours de Laurentius Pétri. Il devait bientôt éprouver lui-même les tourments auxquels s'expose un honnête homme qui livre sa cons* cience aux caprices d'un despote. Laurentius avait été nommé à l'unanimité des suffrages. A son installation, la cérémonie de Fonction fut rétablie, et le prélat parut en public avec la chape, la mitre et le bâton paistoral, c'est-à-dire avec les insignes traditionnels de sa dignité. Après lui, maître Martin, recteur de Técole de Gefle, fut nommé évéque de Linkôping, et maître Érasme, prédicateur de la cour, évéque de Westeràs(l).
Les faciles succès de Jean accrurent son audace. Cette fameuse liturgie que le défunt archevêque ne s'était jamais consolé d'avoir signée ne satisfaisait plus son ardeur de néophyte. Le clergé, convoqué à Stock-
(1) Geyer» HiH, de Suède, chap, XII, p. 219.