CHAPITRE II
Wé^mmkmHmmm mt ékéwnmwmUem fioiir le- mariage du rel. DémeMibreaieiit de la MTenie. Ceaquête fie ReTel.
Éric XIV ne voulait pas que les dépenses énormes, causées par la négociation de son mariage avec la reine Elisabeth, fussent faites en pure perte. Ensuite la vanité, mauvaise conseillère, le poussait avec passion à la conclusion de ce projet chimérique, conçu et poursuivi contre la volonté de son père et blâmé par les plus sages esprits. Je conviens qu'Éric était léger et peu clairvoyant; mais bien des gens plus graves et plus subtils que lui auraient été les dupes d'une jeune reine, belle, adroite, dissimulée et artificieuse. Elisabeth à toutes les qualités d'une reine de génie unissait les travers et les ridicules d'une coquette de comédie. Son amour-propre de femme l'emportait sur son orgueil de reine. Elle était plus flattée de voir les souverains de son époque épris de ses charmes que tremblants devant sa puissance. Elle avait le cœur trop froid, trop faux et trop dur, le caractère trop altier, trop entier et trop dominateur, pour n'être pas instinctivement éloignée du mariage. D'ailleurs les duretés et les tracasseries que dans son enfance elle avait eu h souffrir de son père et de ses marâtres, les dangers qu'elle avait courus sous le règne de son implaca-
ble sœur, et auxquels l'avaient soustraite une prudence et une dissimulation extraordinaires, avaient fait naître en son cœur un amour passionné d'indépendance. Sentant qu'elle n'avait pas besoin d'un protecteur, elle ne voulait pas prendre un époux, de peur de se donner un maître. Cependant, dans un intérêt dynastique et en haine des Stuarts, ses héritiers naturels, elle s'efforçait de vaincre ses répugnances et de se rendre aux vœux de son conseil. Dans ces moments elle inclinait vers Éric XIV dont on ne connaissait encore que la beauté physique et les aimables qualités, et qui avait donné à ses amours un caractère romanesque, un air de passion et de désintéressement qui, par bizarrerie, avait enchanté la femme la plus positive, la plus froide et la plus intéressée qui firt au monde. Ensuite les protestants de tous les pays avaient les yeux fixés sur elle. Le grand Calvin, désespérant des Valois, et désireux de voir se former une vaste monarchie protestante autour de laquelle les États secondaires seraient venus se grouper, et qui aurait contre-balancé l'influence que les deux grandes puissances de l'époque, l'Espagne et la France, restées catholiques, exerçaient en Europe, poussait vivement à l'union du chef des Wasas avec la dernière des Tudors. Il avait écrit aux parties intéressées pour leur faire sentir les avantages d'un mariage qui non-seulement semblait assurer leur bonheur domestique, mais augmenter la prospérité de leur pays, et assurer le triomphe de la religion. 11 avait été toujours favorablement écouté, parce qu'Elisabeth ne suivait que les mouvements de son cœur, et Éric ceux de l'intérêt et de la vanité. Beurrée était à Londres depuis 1558. En prodiguant
[l»Olj PROJETS DE MARIAGE DU ROI AVEC ELISABETH. 23
de l'argent à la noblesse, il avait formé autour de lui et pour son mattre un parti puissant, ayant à sa tête le comte d'Arundel qui d'abord s'était mis au rang des prétendants indigènes à la main d'Elisabeth, mais qui s'était retiré devant l'ascendant chaque jour croissant de lord Dudley. Je ne doute pas, quant à moi, que ce séduisant seigneur qui avait connu Elisabeth enfant et prisonnière à la Tour de Londres ne soit devenu son amant à la barbe de Beurrée et de Gyllenstjerna; mais la reine avait trop hérité de l'orgueil de son père pour descendre jamais à épouser un sujet, et puis elle avait trop de clairvoyance, pour ne pas découvrir chez cet homme, derrière des dehors brillants, une âme vile et un esprit borné. Aussi, dès qu'elle n'était plus sous le charme de son regard, avait-elle honte d'elle-même et revenait7elle à Éric qui ne valait certes pas davantage, mais qui avait le prestige de l'inconnu et l'éclat du rang suprême. Elle était dans un de ces moments, lorsqu'elle écrivit la lettre (1) que Beurrée vint remettre en triomphe à Éric, pendant la diète d'Arboga. On y retrouvait bien les réticences habituelles, mais cette fois elles étaient mêlées à de tendres aveux. La reine ne dissimulait pas son éloignement pour le mariage. Mais elle reconnaissait avoir de l'estime, de l'admiration, de l'attachement pour le roi de Suède. De tous les prétendants c'était le préféré. Si elle hésitait encore, c'est que, pour se décider, elle avait besoin de le voir, étant bien résolue de n'accorder sa main qu'à un homme dont elle aurait pu juger elle-même la valeur personnelle. Éric, persuadé de n'avoir, comme César, qu'à se montrer pour vaincre, forma le projet,
(1) Datée du 4 mai 1561.
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aussitôt lecture faite, de se rendre à Londres; et les Ëtats, croyant comme lui au succès de sa démarche, lui accordèrent, sans marchander, les grosses sommes nécessaires à l'accomplissement de son voyage. 11 convient ici de dire que l'amour sentimental du roi pour la reine d'Angleterre ne l'avait pas détourné des goûts obscènes dont il n'avait pas épargné le spectacle à son chaste père, et qui avaient rempli d'amertume ses derniers jours, et que ses ministres, en l'éloignant de la Suède, espéraient surtout le soustraire à l'influence des femmes de mauvaise vie dont il était entouré.
A cette époque il était imprudent à un roi de quitter son pays, sans être à la tête d'une armée. Quel sort serait réservé à Éric et aux siens, s'ils étaient jetés par la tempête sur les côtes d'Ecosse ou sur celles des Pays-Bas? Quels procédés pouvait-on attendre de Marie Stuart qui détestait Elisabeth, et de Philippe II qui affectait de l'aimer ? Avant le départ, des négociations furent entamées à ce sujet entre le gouvernement suédois et les cours d'Edimbourg et de Bruxelles. Toutes les précautions une fois prises, le duc de Finlande fut renvoyé dans son duché, au-delà du golfe de Bothnie ; des gouverneurs d'une fidélité à toute épreuve furent placés dans chaque province ; une escouade de brodeurs, de tailleurs, de serviteurs de toute espèce, conduite par le jeune Nils Sture, partit pour Londres, amenant avec elle dix-huit chevaux et toutes sortes de présents magnifiques destinés à la reine ; et enfin Éric, accompagné de deux de ses frères, le duc de Vestanstâng (1) et le duc de Sudermanie, et de deux de ses cousins germains, le duc
(1) Et d'Ostrogothie. Il portait alternativement l'un ou l'autre titre.
[luei] DÉPART DU BOl POUR LONDRES. 2;»
de Saxe-Lauenbourg el le comte Pehr Brahe, quitta Elfsborg, le 3 septembre 1561. Quatorze, vaisseaux, bien équipés, devaient mener tout ce monde à Londres, directement, sans relâcher nulle part. Mais les dieux n'étaient pas favorables à ce voyage. La flotte avait à peine traversé le Cattégat, et, entrée dans les eaux du Skager-Rack, se trouvait en face du port de Skagen, à la pointe septentrionale du Jutland, qu'il s'éleva une de ces tempêtes terribles et trop fréquentes dans ces mers voisines du pôle. En un instant, la flotte est dissipée; le vaisseau du roi, battu avec plus de fureur, est plusieurs fois sur le point d'être englouti. Les avaries étaient graves et nombreuses. On ne pouvait, sans imprudence, tenter d'aller plus avant. Les pilotçs décidèrent de retourner en Suède, et ce ne fut pas sans peine que l'on parvint à regagner le port d'où l'on était parti. Les princes qui étaient sur un autre vaisseau, jetés plus avant par l'orage dans le Skager-Rack, ne rentrèrent à Elfsborg que trois jours après le roi, sains et saufs, mais exténués de fatigue et épouvantés des dangers qu'ils avaient courus (1).
Éric était persévérant. Ces nouveaux obstacles, au lieu de le décourager, ne firent que l'irriter et le stimuler. Il désirait avec plus d'ardeur aller en Angleterre depuis que les éléments semblaient s'être ligués aux princes pour l'en empêcher. Mais, redoutant la mer, il songea à la voie de terre. Gustave Stenbock et Ture Bjelke furent envoyés à Copenhague auprès de Frédéric qui promit de laisser passer librement son cousin à travers ses États, mais qui refusa de lui li-
(1) Lettre d'Éric XIV à Elisabeth d'Angleterre où il raconte sa mésaventure. Elle est écrite avec esprit. Elle porte la date du 12 novembre 1561.
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vrer les onze otages qu'il réclamait pour la sûreté de sa personne. Les princes allemands ne furent pas plus courtois; ils prétendirent qu'on devait se fier à leur parole, et ne voulurent point donner de passeport. La mauvaise saison avançait. Éric fut donc contraint de renvoyer à une autre époque ses projets de séduction.
Les absents ont tort. Le chancelier Gyllenstjerna ne remplaçait son maître que très-imparfaitement. Quoiqu'il fît de son mieux et qu'il eût pris une grande position à Londres, il ne pouvait empêcher le beau Dudley d'étendre chaque jour davantage son empire sur Fesprit prévenu de la reine. Éric, jaloux de cet aimable favori, Tavait provoqué (juin 1562), en vrai paladin, à un combat singulier, organisé d'après les règles de la chevalerie et qui aurait lieu soit en France, soit en Ecosse. Dudley avait, comme de raison, repoussé ce défi impossible. Éric, au comble de la fureur, s'était oublié jusqu'à donner de sa propre main Tordre écrit de faire assassiner par un sbire ce rival dangereux. Il était disposé à sacrifier 10,000 tha- 1ers pour ce mauvais coup, et, pour le justifier auprès de ses contemporains, il accusait sa victime d'avoir envoyé en Suède des brigands chargés d'attenter à sa vie.
Cependant Éric , qui voulait une femme et surtout une reine, expédia le comte Brahe (1) en Ecosse, auprès de la belle Marie Stuart. Pendant que ce seigneur faisait le galant par procuration à Holyrood, Gyllenstjerna jouait le même rôle à Hampton-Court ;
(1) Il avait avec lui Charles de Mornay et Mârten Helsing^us. Il avait reçu 5^000 thalers pour le voyage. 11 apportait à la reine^ comme moyen de séduction^ des fourrures admirables, des colliers et des bracelets.
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des historiens ont \u dans cette démarche un moyen adroit d'exciter la jalousie d'Elisabeth. Le moyen pouvait en effet être ingénieux ; mais il ne réussit pas. Marie Stuart ne voulut pas des restes de sa cousine qui, de son côté, fut blessée d*un si prompt découragement. Gyllenstjerna, plus froidement accueilli, se • décida à quitter Londres (mai 1562). Les négociations avec Marie Stuart furent alors poussées avec un surcroît d'énergie. Éric écrivit tour à tour à Charles IX, à Catherine de Médicis, au cardinal de Lorraine. Mais il en fut pour ses peines et ses frais d'esprit. La reine d'Ecosse resta inébranlable, et les négociateurs, pour ne pas perdre leur temps, mirent en avant le duc d'Ostrogothie, Magnus, qui était le plus bel homme du royaume, et qui, sans doute, à cause des charmes de son physique, fut moins mal accueilli.
Éric avait rompu ^ regret avec Elisabeth. Il hasarda une lettre passionnée. La réponse qu'il reçut ralluma ses feux et ranima ses espérances. Gyllenstjerna fut sur-le-champ renvoyé à Londres (21 juillet 1562). Par bonheur le versatile Éric changea d'idée pendant que son chancelier était en route. En le rappelant d'Elfsborg, il évita à celui-ci beaucoup de désagréments et à lui-même beaucoup de ridicules. -
Nous avons dit dans les dernières pages du volume consacré à Gustave P par quelle série de sinistres catastrophes la Livonie avait disparu du livre des nations. Pour donner plus de clarté à notre récit, nous allons reprendre les faits d*un peu plus haut et tracer à grands traits les principaux événements dont ce malheureux pays fut le théâtre. Walter de Plettenberg,' un des grands hommes de guerre de son épo-
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que, était le grand maître des chevaliers Porte-Glaive. Après une série d'éclatantes victoires remportées sur les Russes, il avait profité de la puissance qu'il avait acquise et de son prestige sur les masses pour rendre son ordre indépendant des chevaliers de Tordre Teutonique dont il avait été jusqu'à ce jour le vassal. Plettenberg avait ensuite embrassé la réforme et l'avait imposée à son peuple. Par malheur il était mort en 1 535, avant d'avoir accompli son œuvre. Tout était à refaire dans un pays qui venait de passer de la domination des prêtres au protestantisme. Il fallait, pour opérer, sans trop de secousses, ce changement, la tête et le bras de Plettenberg. Furstenberg, son successeur, n'était pas à la hauteur de cette tâche. Il fut à peine élu qu'il vit s'élever contre son autorité l'archevêque de Riga et l'évêque de Kokenhausen. Le premier était margrave de Brandebourg, et le second, duc de Mecklembourg. C'était deux grands seigneurs que l'intérêt retenait dans le catholicisme. Ils préférèrent se révolter plutôt que de se soumettre à un chef hérétique. La guerre civile éclata avec fureur. L'archevêque et l'évêque, sans appuis dans un pays devenu tout entier luthérien, furent vaincus et faits prisonniers. Ils n'en étaient pas moins embarrassants. Ils étaient alliés à tous les souverains de l'Allemagne qui, par esprit de famille, se crurent obligés d'embrasser leur querelle, ou tout au moins de leur donner leur protection. Sigismond-Auguste, demandant leur liberté, envoie au grand maître un sabre nu, lui disant que, s'il fait le récalcitrant, avec une clef pareille il aura bien vite ouvert la prison de ses parents. Lorsque le pays se trouva affaibli, épuisé par cette lutte fratricide, le
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graad-duc de Moscovie, Iwan Basilowitch, qui, de son rocher de Moscou, avait ses yeux d'aigle constamment fixés sur la Baltique, traversa la rivière de IJfarva, s'avança jusque sous les murs de Revel, incendiant les villes, pillant les villages, dévastant les campagnes, massacrant les hommes, et amenant les filles en captivité.
La terreur, inspirée par Finvasion de ces barbares, avait fait nommer Gothard Kettler pour coadjuteur à Furstenberg. Gothard Kettler n'était pas un homme ordinaire. Il avait du courage, de Tintelligence et une grande aptitude pour les affaires; mais les ressources dont il disposait étaient trop inférieures à la tâche qui lui était imposée. Lorsque le malheureux Furstenberg eut été vaincu et fait prisonnier par les Russes à Fellin, Kettler comprit l'inutilité de ses efforts contre ces formidables adversaires. Reprenant de vieilles négociations entamées avec Sigismond-Auguste , il lui abandonna la Livonie, proprement dite, TEsthonie et File d'Œsel, se réservant pour lui-même le duché de Courlande dont il serait reconnu souverain héréditaire par la couronne de Pologne^ et protégé par elle contre tous ceux qui lui contesteraient son nouveau titre et ses nouveaux droits. L2S chevaliers Porte-Glaive, comme les chevaliers Teutons, étaient dans l'origine des vassaux de la Pologne. Us avaient été mis là par les rois polonais pour protéger ces pays devenus chrétiens contre les invasions des Lithuaniens et des Fiunois, restés idolâtres. Us avaient jusqu'à présent rempli dignement leur mission. Mais, aujourd'hui qu'ils étaient tombés au-dessous de leur tâche, ils ne faisaient que continuer leur devoir, en rendant à leurs maîtres primitifs des provinces
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dont ils n'avaient le droit de jouir qu'en ayant le pouvoir de les défendre de leur épée. Donc rien de plus naturel et de plus équitable que leur héritage, tombé en déshérence, échût à Sigismond. Mais Tadversité qui relève, qui ennoblit les grandes natures, toujours rares, abaisse et avilit les {>etits caractères, toujours nombreux, dont se composent les multitudes. Il y avait en ce moment chez les malheureux habitants de ces contrées ce trouble dans les esprits, cette anarchie, ce malaise qui s'empare d'une nation que Dieu va rayer du livre de l'humanité. Les États, réunis à Dorpat, virent avec appréhension leur destinée dépendre d'un souverain catholique. Kettler, en s'adjugeant la Courlande, avait donné le signal de la curée. Les ÊtatSy imitant le chef, ne se firent pas plus de scrupule de morceler la patrie que de la livrer à l'étranger. L'Esthonie préféra la domination de la Suède, et la Livonie celle du Danemark. Les deux monarchies Scandinaves étaient en ce moment gouvernées par deux princes qui, dans leur jeunesse, ayant conquis leur couronné à la pointe de leur épée et ne l'ayant conservée que grâce à une excessive sagesse, ne voulaient pas dans leur vieillesse perdre, en courant les aventures, tout le fruit d'une vie consacrée à l'établissement et à l'agrandissement de leur maison. Ils accueillirent donc très-froidement les ouvertures qui leur furent faites à ce sujet, n'ignorant pas que des peuples qui aiment mieux céder leur patrie que mourir sous ses décombres sont tombés au dernier degré de la démoralisation, et qu'il est imprudent de faire sur eux le moitidre fondement. Cependant Christian II, cédant aux sollicitations de ses fils, ambitieux et té-
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méraires, comme tous les jeunes princes, avait fini par entrer en marché avec Jean Munchausen, évèque souverain d'Arensboui^, dans Tîle d'Œsel, et de Pilten, en Courlande; mais la mort, le surprenant au milieu de ces tiraillements et de ces hésitations, avait coupé court à la négociation qui fut reprise et conclue par Frédéric II, son fils et son successeur. Le prince Magnus, frère du jeune roi, reçut pour sa dot les pays vendus par Munchausen. Ce jeune homme, aussi imprudent qu'inexpérimenté, abandonna pour ces chimères tous les droits que le testament de son père lui donnait sur le Slesvig et le Holstein. La présence des Danois en Livonie avait fait cesser tout à coup les indécisions de Gustave. Épouvanté de voir ces éternels et redoutables rivaux en face de la Finlande, il avait tout à coup promis sa protection, ses secours, aux bourgeois de Revel qui les imploraient en vain depuis bien longtemps. Mais, toujours méticuleux et prudent à l'excès, comme Christian III, il était mort avant d'avoir rien entrepris. Konarski, envoyé auprès d'Éric XIV pour le féliciter sur son avènement au trône, profita de l'occasion pour demander au fils l'exécution des promesses faites par le père. Il étai accompagné de deux bourgeois influents de Revel, chargés par les bourgmestres de faire connaître les bonnes dispositions des habitants de cette ville libre, si riche et si puissante. Éric trouva avec juste raisou que de simples protestations de dévouement et d'amitié ne pouvaient compenser les dangers et les frais d'une expédition si aventureuse, et déclara très-nettement qu'il n'enverrait ses troupes à la défense de la ville assiégée par les Russes qu'après avoir reçu de
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ses magistrats la promesse de la soumettre à la couronne de Suède. Les ambassadeurs acceptèrent, sans hésiter, ces conditions qu'ils avaient prévues et qui étaient tout à fait de leur goût. Éric envoya alors en Esthonie Glas Christiansson Horn qui, à la tête d'une armée formée et recrutée par lui, n'attendait qu'un signal pour commencer une campagne qui devait le couvrir de gloire. A peine le général suédois eut-il paru devant Revel que tout le monde se prononça pour lui. La noblesse des districts de Harrie et de Wirie qui s'étendent autour de la ville prêta serment de fidélité à Éric XlV, de même que les bourgmestres qui excitèrent les habitants à chasser la garnison po*lonaise. Le château seul resta au pouvoir de Gaspard d'Oldenbourg, créature de Kettler et de Sigismond. Il le défendit vaillamment pendant six semaines; mais, se trouvant alors à bout de ressources, en face d'une garnison malintentionnée , et sans espoir d'être secouru, il obtint du généreux Hopn une honorable capitulation, et, le 28 juillet 1561, le général suédois se trouva le maître incontesté de la ville la plus opulente et la plus forte de ces vastes contrées.
Cette négociation, menée par le jeune roi avec autant de sagesse que de fermeté, avait valu un fleuron de plus à la vieille couronne de Suède. La présence inattendue de ces nouveaux sujets au couronnement du roi à Upsal non -seulement rehaussa l'éclat et doubla l'importance de tette fête nationale, mais encore, donnant à tout le monde le pressentiment d'un règne brillant et fécond, elle contribua grandement à la franche gaieté qui régnait dans tous les cœurs et se manifestait sur tous les visages.
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Sigismond n'avait vu qu'à regret et avec appréhension la Suède franchir le golfe de Finlande et prendre possession d'une province qu'il regardait déjà comme sienne. Teczin , comte palatin de Lublin , envoyé par lui à Stockholm , fut chaîné de faire comprendre à Éric que, au lieu de vouloir enlever à un prince allié une province qui lui avait été cédée en toute règle, qui du reste avait de tout temps relevé de sa couronne, et
qu'il ne cesserait de défendre tant qu'il lui resterait un homme et un écu, il ferait bien mieux de s'entendre avec lui pour refouler dans ses steppes ce farouche Iwan Basilowitch que ses conquêtes en Asie et dans l'est de l'Europe rendaient chaque jour plus formidable, et qui ne cachait pas plus ses prétentions sur la Lithuanie et la Finlande que sur la Livonie. Pour preuve et comme garantie des bons sentiments de son maître, Teczin, proposant une alliance entre les maisons de Jagellon et de Wasa, offrait à Jean, duc de Finlande, la main de la princesse Catherine , la plus jeune sœur de Sigismond-Auguste. Éric, qui n'avait jamais cessé d'être jaloux de son frère , n'était pas désireux de le marier aussi bien. N'étant pas mieux disposé à làcher sa proie, il répondit très-sèchement que Kettler, en cédant des pays qu'il ne possédait plus, avait autrepassé ses pouvoirs; qli'il garderait quant à lui les provinces que ses armes lui avaient conquises, mais qu'il respecterait celles dont Sigismond avait déjà pris possession. Il ne consentit même à prêter les 30,000 rixdalers qui lui étaient demandés qu'à la condition que Dunamûnde , Wolmar et Wenden, lui seraient livrés pour la sûreté de sa créance. Teczin cependant ne perdit pas tout à fait son temps en Suède ; il y devint l'a-
mant de la belle Cécile Wasa. 11 aspira même ouvertement à sa main , et poussa l'audace jusqu'à faire frapper une médaille , portant ensemble , accolées Tune à l'autre, son effigie et celle de la princesse.
Éric XIV avait raison de parler haut et ferme. Il avait un héros à la tète de ses troupes de Livonie. Aussi ce fut en vain que Gothard Kettler tenta un coup de main contre Revel (août 1561). Il fut repoussé avec perte. Mais par malheur, à ce moment, les Suédois, vainqueurs des hommes, firent vaincus par une maladie terrible qui ne s'attaquait qu'à eux, et qui, dans l'espace d'un mois, en enleva deux mille. Le gouverneur, Lars Fleming, baron de Sundholm, succomba au fléau et fut remplacé par le comte Svante Sture.
Pendant que l'intrépide Horn soumettait l'Esthonie à la Suède, le prince Magnus d'Oldenbourg était reçu avec enthousiasme dans l'Ile d'OEsel ; Henri Wolf , le gouverneur de Sonneburg , lui remettait les clefs de la forteresse, et Maurice von Angel, évêque de Revel, et ennemi des Suédois, lui cédait lous ses droits sur son diocèse qui dépendait 'de l'île. En même temps, les États, assemblés à Pernau, confiant leur destinée à ses jeunes mains, le proclamaient roi de Livonie. La présence des Russes, accourus de Dorpat à Fellin, rompit brusquement les délibérations de la diète qui prit peur et se dispersa. Magnus, au lieu de rallier et de maintenir autour de lui cette poignée d'hommes qui de fait composait toute la nation, céda lui-même à la terreur panique qui s'était emparée de tous les esprits; au lieu d'aller au-devant de l'ennemi plus nombreux que redoutable, il s'en retourna lâchement dans son ile sans essayer même d'une bataille, et de là en