MORT DE MORNAY ET DE SES COMPLICES
une imaginatioa déréglée, mais un oœur droit et honnête. Énergique et courageux comme il Tétait, il aurait certainement frappé tout homme dont il aurait bien résolument décidé la mort. Ses menaces contre le roi n'étaient que des rodomontades insensées. Qu'importe? elles suffisaient, à cette époque sinistre où les lois étaient impitoyables, pour que le dernier supplice fût réservé à l'imprudent qui avait osé les proférer.
La mort de Cahun, de Balfour, de Guningham et de Mornay ne suffisait pas à apaiser la terreur et la colère du roi. Tous les Écossais^ dans lesquels il voyait des complices de leurs chefs, arrachés de leurs régiments, furent séquestrés dans une lie du lac Mélar, désarmés et gardés à vue par des trabans. On craignit un instant de voir se renouveler contre ces malheureux les scènes d'horreur dont les lansquenets aljemands avaient été victimes sous Éric XIV, après la défaite de Svârtera. Par bonheur, le gouvernement écossais intervint, et, en arrachant ces braves soldats des mains de cet homme pusillanime et cruel, il empêcha que sa mémoire ne fût souillée d'un crime qui n'aurait pas été le moins exécrable de ceux qu'il a commis.
CHAPITII XI.
Contliaiuitlon des persécutions contre le elergéi
Kort d'IMe XIT.
Les États du royaume avaient été convoqués à Stockholm pour le mois de janvier 1577. Pendant que les trois ordres des nobles, des bourgeois et des paysans s'occupaient des affaires du pays, la chatnbre des prêtres était convertie en un concile national/ Le parti du roi, conduit ptr Kloster Lazse, réfuta tous les arguments formulés contre le livre rouge par les professeurs de Stockholm dans leur lettre à Jean IIL Je ne crois pas que les arguties, de cet habile docteur aient converti beaucoup de prêtres à ses principes. L'immense ma* jorité se méfiait, avant comme après ce discours, de la liturgie et lui était hostile. Cependant le scrutin lui fut favorable, tant il est vrai que le pouvoir a de Tinfluence sur les décisions des hommes. L'évêque de Linkôping lui-même, reniant tout son passé, accepta le nouveau formulaire. Cependant la minorité, con« duite par Abraham Angermannus^ montra une indomptable énergie. Jean III) à bout de raisons, chercha dans la violence des moyens de persuasion « Plusieurs des membres de l'opposition furent chassés de leurs chaires ; d autres ^ considérés comme plus
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mutins, furent jetés en prison ou exilés. Tel fut le sort de maître Abraham, relégué sur un des rochers des lies d'Âland (1).
La persécution religieuse est une arme dangereuse qui se tourne parfois contre celui qui l'emploie. La maladie du martyre est contagieuse. Elle a pour les âmes généreuses d'irrésistibles attraits. Non-seulement tous les prêtres présents au concile, et qui avaient été punis pour avoir résisté aux ordres du roi, n'avaient rien fait pour se soustraire à leur sort, mais les trois plus illustres théologiens de la Suède, Petrus Jonas, Olaûs Luth et Henri Gadelène, que leurs fonctions avaient retenus à Upsal pendant l'assemblée de Stockholm, avaient refusé, malgré les instances du roi, d'apposer leur signature au bas du livre rouge, à côté de. celle de l'archevêque. Leur refus très-énergique était motivé par des injonctions tirées des ouvrages de Luther, de Ghemnitz et des plus illustres docteurs de la Réforme. Devant cette résistance aussi énergique qu'inattendue, la colère du roi n'a plus de bornes. Les trois récalcitrants, malgré leur mérite, malgré leur popularité, sont immédiatement chassés de leurs chaires, et ne restent pas malheureusement les seules victimes de la tempête qu'ils ont soulevée. Un prêtre de Skara, nommé Mauritz, accusé d'avoir excité plusieurs de ses collègues' à rejeter la liturgie, fut décapité, comme coupable de rébellion contre les lois, et d'offenses envers le roi. Tous ceux qui avaient montré le plus de zèle à défendre la religion établie furent suppliciés .comme lui. D'autres furent emprisonnés ou
(1) Puifendorf, Hist. de Suède, tom. II, p. 89.
lt877J CRÉATION DTN TRIBUNAL ECCLÉSIASTIQUE. 273
exilés du royaume. Enfin les moins compromis furent privés des revenus de leurs cures, confisqués au profit de l'État ou de leurs délateurs (1).
Malheur aux persécuteurs qui n'ont pas avec eux l'opinion publique! Leurs violences ne font que sur exciter, au lieu d'éteindre, l'esprit d'opposition, qui, peu à peu, gagne les masses et devient invincible. Jean III, indigné d'abord, effrayé ensuite de l'opposition qui dans toutes les classes de la société se formait contre les jésuites démasqués, compose une espèce de tribunal sur le modèle du fameux jury du roi, imaginé, sous le règne précédent, par Jôran Perhsson. Il était présidé par Kloster Lazse, et chargé de juger les personnes accusées d'avoir mal parlé du roi ou de son œuvre. Ce tribunal, qui voulait répandre la terreur, fut impitoyable. C'était sur les pasteurs qu'il frappait avec le plus de furie : aussi la plupart des églises étaient*elles privées de leurs prêtres, dont les prisons regorgeaient en revanche.
Pour convaincre les autres, il faut être soi-même convaincu. Cette foi ardente et entraînante, qui faisait la force de Gustave, manquait tout à fait à son fils; dans ces délicates affaires de conscience, il faut montrer un détachement complet des choses de ce monde et n'être préoccupé que de celles du ciel. Or Ton sentait trop que la perspective d'une couronne, plutôt qu'e le salut de son âme, échaulTait le zèle du royal convertisseur ; et puis, quoique opiniâtre, Jean était versatile; ses convictions religieuses n'étaient pas d'ailleurs bien arrêtées. Il en résultait de l'incohérence
(i) Ge^er, Hist, de Suède, chap. XII, pp. 221 et 222.
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dans ses idées, et le peu d'énergie qu'il avait reçu de la nature s'en trouvait encore affaibli. Jean était aussi emporté, et sa colère, facilement soulevée, se tournait contre ceux-là même qu'il voulait servir. Son attachement à Rome, qui gisait dans son imagination plutôt que dans son cœur, n'était pas assez réel (1) pour lui mspirer de sérieux sacrifices. Au plus petit obstacle que le pape, toujours prudent, ennemi des concessions et méticuleux, opposait à sa douteuse orthodoxie, il éclatait en récriminations, en injures, et menaçait de passer à l'Église grecque. Ces boutades maladroites, qui faisaient voir le peu de conviction réelle du néo* phyte couronné, blessaient et décourageaient les personnes, toujours nombreuses, qui, par condescendance, par esprit d'imitation, et sous le prestige qu e donne le rang suprême, avaient subordonné leur opinion à la sienne, et le suivaient comme le chef naturel que Dieu leur avait donné. 11 n'y avait de sincèrement attachés à ces étranges doctrines que les théologiens étrangers, envoyés par Hosius ou par Possevin, et les quelques esprits forts ou indifférents qui faisaient passer leur intérêt avant leur conscience.
Ces gens-là ne formaient pas un parti. Si Jean avait eu tant soit peu de bon sens, il aurait vu son isolement, et, par prudence au moins, il aurait modéré son zèle. Mais il était tellement infatué de l'importance du rang suprême, qu'il était convaincu que tout un peuple ne devait agir que pour lui, et ne croire que
(1) Il avait espéré que, ea récompense de sa conversion, le pape l'ai* derait à obtenir les duchés de Naples, de Bari et Rossano^ sur lesquels la reine Catherine avait des prétentions, et même des droits réels» du côté de sa mère, Bona Sforza^
iS77] RECEPTION DES PASTEURS EXILES A NYKOPING. 275
comme lui. Aussi, à mesure que la persécution religieuse sévissait avec plus de fureur, la résistance s'organisait-elle et prenait-elle d'inquiétantes proportions.
Le duc de Sudermanie avait pris ouvertement fait et cause pouf TÉglise établie. En accueillant à sa cour les pasteurs exilés (i), en encourageant au devoir et même au martyre ceux qui étaient restés dans leurs paroisses, il attirait tous les regards et soutenait toutes les espérances. Dans les prêches on le désignait comme étant la colonne d'airain empêchant la ruine du sacré édi* fice que Gustave avait construit de ses pieuses mains. Si ce prince avait nourri réellement le projet de renverser son frère du trône et de l'y remplacer, jamais occasion ne pouvait se présenter plus belle. Charles avait l'esprit trop clairvoyant et trop juste pour ne pas avoir la conscience de sa force, et pour ignorer qu'il n'avait qu'à faire appel aux mécontents pour voir le royaume entier se lever comme un seul homme et accourir sous ses ^drapeaux. La chute de Jean aurait été plus prompte et plus facile que celle d'Éric. 11 est bien possible que, livré à lui-même, Charles eût succombé aux suggestions de l'orgueil et de l'ambition; mais, ramené au calme, maintenu dans le devoir par une épouse contente de son sort et amie du repos, il sut se contenir; et, s'il resta en dehors de toutes les séditions qui troublèrent ce sinistre règne, se bornant au noble rôle de défenseur désintéressé d'une Église dans laquelle il était né, et à laquelle il portait un sincère attachement, ce fut moins par amour ou par respect pour un souverain qui ne savait ni se faire aimer, ni
(1) Olaûs Verelius, Epitome hist, sveo-gothicof, lib. 111, p. 145.
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se faire respecter, que dans un intérêt dynastique, et pour reconnaître le principe héréditaire, imposé par Gustave T' à la noblesse, et qu'il avait été déjà contraint de violer à la chute d'Éric XIV (1).
Charles faisant défaut, des hommes exaltés se tournèrent du côté d*Éric. Les ennuis de la captivité, les remords, les regrets, l'abus des vins d'Espagne, l'âge surtout, avaient rendu la raison du prisonnier plus obscurcie que jamais. Nul ne pouvait songer sérieusement à remplacer un maître infidèle par un maître insensé. Le nom d'Éric n'était prononcé par les émeutiers qu'en manière de protestation et de menace; néanmoins, comme Jean était méfiant, inquiet, animé de pensées criminelles envers son frère, ces innocentes manifestations suffirent à entraîner la perte de ce prince infortuné.
Comme Étéocle et Polynice, Éric et Jean étaient ennemis depuis le berceau. Quand ils furent plus grands, leurs jeux étaient incessamment troublés par des querelles. Plus tard, leur haine, qui n'avait fait que s'accroître, s'était changée en une vraie monomanie fratricide. A peine Jean est-il devenu le prisonnier d'Éric, que celui-ci, obsédé de sinistres visions, ne songe qu'à le faire périr. Des ordres de meurtre sont donnés à des sicaires; et c'est l'incohérence des idées du souverain qui seule empêche leur exécution. Quand, par un revirement de fortune, c'est Éric qui se trouve à la merci de Jean, Jean devient la proie des mêmes obsessions. Le prisonnier était encore dans le château de Stockholm, que le roi obtient des séna-
(i) Messenius, Sœndta illuatratu, tom. VIT, p. 46.
flô77] PROJETS DE MORT CONTE ÉRIC XIV. 277
teurs rautorisation de le faire périr dans un jour de danger. Cependant cet acte de complaisance ne suffit pas à sa conscience alarmée. Deux fois encore il s'adresse au sénat, et deux fois il obtient non-seulement l'absolution du crime qu'il médite, mais il est comme excité à le commettre. Je suis convaincu que le.prisonnier aurait péri à cette époque, s'il n'avait eu pour protecteur le duc de Sudermanie, dont l'indomptable énergie imposait à tout le monde, au roi comme au dernier de ses sujets.
Charles ne s'était pas borné au rôle de protecteur ; prenant celui de vengeur, il avait déclaré hautement que, personne au monde n'ayant le droit d'attenter aux jours de son frère, épargnés par les États, il considérerait comme un criminel ordinaire et punirait comme tel quiconque participerait à son assassinat. Ce fut cette attitude énergique du duc qui prolongea de neuf années la vie du roi déchu. En 1574, à la suite d'une révolte de caserne, sa mort avait été résolue; et c'est pour que le meurtre fut accompli plus facilement que Catherine et ses enfants furent séparés de lui. Des ordres de mort furent aussi envoyés aux geôliers, l'année suivante. Par hasard, André, le barbier du roi, le seul qui fût à ses gages, était absent. Les autres gardiens, qui étaient sujets du duc, refusèrent nettement d'obéir (1). Jean, furieux
(1 ) L'ordre était cependant donné à la suite d'une décision prise par le sénat, le 10 mars 1575. 11 était dit que, « si Éric ne pouvait être contenu dans sa prison, il fallait s'en défaire par quelque moyen efficace, car cela n'était contraire ni à la loi humaine ni à la loi divine; que, si on l'avait épargné à cause de sa naissance, il était à craindre qu'on n'eût agi contre la volonté de Dieu plutôt que suivant ses préceptes; qu'il était plus convenable et plus conforme à l'esprit du christiamsme qu'un seul souffrît que plusieurs. » Ce
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de voir son autorité méconnue, fit transporter sa victime dans la forteresse de Westerâs. Les mauvais traitements auxquels elle était soumise, rapportés par les geôliers aux habitants de la ville, causèrent une indignation générale. Des manifestations éclatèrent en sa faveur, et Éric fut envoyé à Ôrby, dans TUpland, loin de tous les regards. Ce devait être, hélas! sa dernière étape. Quelques soulèvements de paysans, survenus à la suite de la liturgie, excitèrent le roi à arracher au sénat une nouvelle condamnation. Armé de cette pièce, Jean Henriksson vint intimer Tordre à Mauritz Jôransson (1), commandant d'Ôrby, de le laisser pénétrer auprès du prisonnier, condamné à périr. Henriksson portait avec lui un poison subtil, préparé par Philippe Kern, valet de chambre et chirurgien de Jean. Ce poison devait être mêlé par le cuisinier Andersson à l'un de ses mets. Si, par hasard, la présence de ce nouvel hôte éveillait les soupçons de la victime et qu'elle se refusât à prendre les aliments qu'on lui présenterait, comme la mort devait être immédiate, on ne devait reculer devant aucune violence : ou l'étrangler à son lever, ou l'étouffer dans son lit sous des matelas, ou bien l'étendre sur une table et lui ouvrir les veines des bras et des jambes (2). On n'eut pas besoin d'en venir à ces extrémités. Soit qu'il n'eût rien vu, ou rien voulu voir, le fait est qu'il fut dans ses derniers jours d'une grande douceur. Le dimanche, il se confessa, reçut l'absolution et com-
ciirieux document porte la signature de tous les sénateurs et de huit prélats. Hans Àxelsson Bjelke, absent, avait envoyé son adhésion.
(1) Jôransson avait résisté déjà à un pareil ordre apporté par un officier subalterne.
(2) Geyer, Hist, de Suède, chap. Xï, p. 209.