‹ La Suède au XVIème siècleChapitre 59 sur 142 · JEAN · texte numérisé non relu

JEAN

à I:^ tentation ; mais, depuis qu'il était roi, il n'admettait pas qu'un sujet pût penser différemment de lui et hésitât à le suivre dans toutes ses palinodies; aussi quitte-t-il précipitamment Wadstena, se rend-il chez le prétendu coupable , et, n'ayant pu obtenir de lui une rétractation, le fait-il traîner dans la cathédrale, et, devant le peuple, muet d'indignation plus encore que de terreur, le dépouille -t-il de ses ornements et le chasse-t-il de l'église. L'évêque, après cette scène scandaleuse, quitte son diocèse, se retire à Nykôping où il est reçu par Charles avec respect et honneur, comme un martyr d'une foi commune (1). Cette malencontreuse équipée achevée , Jeah va rejoindre le légat à Stegeborg; il obtient de lui la promesse de faire envoyer à Upsal les archives de l'archevêché emportées à Rome par Johannes Magni Gothus, à l'époque de la Réforme , et de faire accorder par le pape à l'Église de Suède la communion sous les deux espèces et le mariage des prêtres. Le faible Jean III tombait facilement sous la domination de ceux qui l'entouraient; il était très-attaché au légat, et il le voyait partir avec le plus grand regret. Cependant le jour de la séparation arriva. Possevin monta sur le vaisseau qui devait le conduire à Dantzig, pendant qiie le roi se dirigeait vers celui qui allait le ramener vers Stockholm.

Les successeurs de Clas Christiansson Horn n'avaient pu conserver toutes les conquêtes qu'il avait faites. Depuis la mort de ce grand homme de guerre, l'étoile des Suédois avait beaucoup pâli. C'était à Pontus de la Gardie qu'était réservé l'honneur de lui rendre son

0) Geyer, Hist. de Suède, chap. XU, p. 227.

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éclat. A peine celui-ci a-t-ilprisle commandement des troupes, que les Suédois, retrouvant leur ancienne valeur, deviennent les meilleurs soldats du monde. Kexholm est pris par eux (4 novembre) et Paddis subit le même sort. De Revel où il est allé passer ses quartiers d'hiver, l'impatient capitaine sort un beau jour, et, traversant un désert réputé infranchissable, il arrive (20 février) devant Wesenberg. La ville, prise à Fimproviste , essaye de se défendre ; mais elle est bientôt obligée de capituler (4 mars). Cependant le froid qui avait repris le dessus arrête les Suédois dans leur marche triomphante ; Pontus ramène sur la glace son armée en Finlande. £n attendant le retour du printemps, il va soumettre au roi et lui faire approuver le plan de la grande campagne qu'il prépare. Son retour en Livonie est signalé par la prise d'Hapsal (1); de là il pousse jusqu'à Narva. Le fleuve de Narova séparait la Russie de la Livonie. iDeux villes étaient en face Tune de l'autre sur chaque rive ; à gauche la ville livonienne et à droite la ville russe. Iwan, qui avait conquis la ville livonienne , attachait une grande importance à sa conservation. Elle était sous la garde de ses meilleurs soldats, qui furent impuissants à la protéger contre l'intrépidité suédoise. La défense n'en fut pas moins opiniâtre et meurtrière. La Gardie, irrité, ne respirait que vengeance ; la ville , prise d'assaut , fut abandonnée, pendant vingt-quatre heures, aux convoitises et aux brutalités des vainqueurs. Ceux-ci, abusant cruellement de leurs victoires, n'épargnèrent aucune des scènes horribles qui suivaient ces orgies

(1) LocceDius, Hist. rerum suedcantm, lib. VH^ p. 420.

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de la force. Sept mille personnes furent égorgées , et la ville saccagée, à moitié brûlée ou démolie. Pontus, franchissant la rivière, alla attaquer la ville russe, que la garnison terrifiée n'essaya pas même de défendre (1). Weissenstein , quoique bien approvisionnée , capitule de même. Pontus y laisse une garnison, et marche sur NoYOgorod, franchissant tous les obstacles que l'homme ou la nature mettent devant ses pas. Il allait commencer le siège de cette antique et grande cité , qui était alors considérée comme un avant-poste protégeant la sainte Russie contre les convoitises de l'étranger, lorsque, épouvanté par des phénomènes de la nature présageant un hiver rigoureux et prématuré , il rentre précipitamment à Revel.

Iwan le Cruel, qui n'était guère accessible à la peur, fut cependant épouvanté de l'audace et de l'habileté de la Gardie. C'est qu'en effet le moment était bien critique pour lui. Tous ses adversaires. Danois, Polonais, Suédois, tous enfin, indignés de sa perfidie, s'étaient ligués contre lui. Sa perte aurait été inévitable, s'il n'avait su déjouer la force par la ruse (2). Dans ce momeiit de détresse^ Possevin se trouvait à sa cour. 11 avait été attiré à Moscou par le tyran qui, mécontent de l'isolement où sa religion le tenait des autres peuples de l'Europe, et, ayant du reste, comme tous les penseurs do cette époque, senti passer à travers son âme comme un souille de l'esprit de révolte religieuse que le grand Luther avait déchaîné dans le monde, désirait introduire des changements dans la religion de ses peuples. Il avait eu de nombreuses

(4) Messenius, Sœndia illwtr,, tom. VU, p. 63. (2) Puffendorf, Eût. de Suéde, tom. U, p. iOl.

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conférences avec des pasteurs allemands ou Scandinaves; mais elles n'avaient jamais abouti. Possevin, qui était dans le Nord et tout enivré de ses succès en Suède, voulut, avant de rentrer à Rome, tenter de réussir là où ses adversaires avaient échoué. Iwan IV, qui était à deux doigts de sa perte, et qui espérait en lui son salut, reçoit avec la plus grande distinction le prélat romain, et, faisant éclater un amour aussi vif que soudain pour le catholicisme, il demande, à l'exemple de Jean III, de rentrer dans le giron, de TÉglise, d'oîi ses aïeux étaient sortis au neuvième siècle. Seulement, pour accomplir ce grand acte, il a besoin de calme et de repos; il n'y peut songer tant que des ennemis acharnés seront à ses portes. Que Possevin lui procure 'la paix, et avec elle la quiétude d'esprit nécessaire à tout homme qui s'occupe de choses saintes, et il s'engage à mettre tous ses soins à redevenir un des fils les plus dévoués et les plus soumis de l'Église! Le triomphe du' cardinal eût été complet si à la conversion de Jean III il avait ajouté celle d'Iwan IV; en effet jamais apôtre n'aurait fait en aussi peu de temps des conquêtes aussi vastes et aussi inattendues. Aussi Possevin , alléché, s'adresse-t-il à Bathory et fait-il tous ses efforts pour lui persuader de se détacher des Danois et des Suédois hérétiques, et d'épargner de nouvelles rigueurs aux Russes qui ne sont que schismaliques, et prêts à se réconcilier avec Rome. Bathory, homme passionné, était devenu aussi ardent catholique qu'il avait été fougueux luthérien; il écouta donc les conseils du cardinal, et, abandonnant sans scrupule de fidèles alliés, il sauva de la ruine le plus cruel et le plus dangereux adversaire de

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la Dation dont la Providence lui avait confié les destinées. Qu'un cardinal romain ait fait céder toutes considérations devant l'espoir, devant la perspective de ramener dans le giron de l'Église les millions de créatures qui, depuis des siècles, en vivaient éloignées dans les steppes immenses de la vieille Russie, rien de mieux! Mais qu'un roiMe Pologne n'ait pas compris de suite que le tyran moscovite ne surexcitait son fanatisme religieux que pour détourner de son front l'orage dont il était menacé, et que, pour faire triompher un jésuite, il ait laissé échapper l'occasion d'écraser le chef de peuples qui devaient être un jour les bourreaux des siens, c'est ce que l'histoire ne lui par-, donnera jamais! Cette faute énorme a laissé sur sa mémoire une tache indélébile, et aucun acte, quelque éclatant qu'il soit, ne pourra l'efiTacer.

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