NAISSANCE DU PRINCE JEAN
dor P"" ne voulait, ni pour or ni pour argent, céder aucune des dernières conquêtes faites par son père, en Finlande et en Livonie; qu'il menaçait au contraire de s'emparer de la Carélie et du gouvernement de Kexholm, Jean III demanda aux États réunis à Upsàl les ressources nécessaires pour s'engager dans une guerre avec ce redoutable antagoniste. La liturgie fut remise sur le tapis, et servit de prétexte à de nouvelles injures entre le clergé du royaume et celui des duchés. Comme les deux frères intervinrent dans la querelle, prenant chacun fait et cause pour les siens, les mauvais rapports qui existaient entre eux devinrent pires. Le roi , accusé d'hérésie par l'évêque de Nykôping, crut prouArer son orthodoxie en faisant brûler un pauvre diable de laïque , convaincu d'avoir blasphémé contre la vierge Marie.
La cour avait suivi le roi à Upsal. Sa jeune épouse y accoucha, le 18 avril, à neuf heures du soir, d'un fils qui fut appelé Jean, et qui reçut plus tard pour fief le duché d'Ostrogothie, dontil porta le nom.
Cependant Jean était plus vieux que l'on n'est à son âge ; son corps et son esprit s'étaient beaucoup affaiblis. Il était impatient comme un enfant, et acariâtre comme un vieillard. Il se croyait malade et brûlait du désir de revoir son fils avant sa mort. Dans ce but, une entrevue fut fixée à Revel entre le père et le fils, et Éric Bjelke fut envoyé à Cracovie demander aux magnats polonais de permettre à leur souverain de sortir du royaume. Du reste les deux monarques n'étaient pas censés se réunir seulement pour satisfaire à un besoin de leur cœur; l'intérêt de la patrie était en jeu; ils devaient s'entendre pour former un pacte d'al-
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liance offensive et défensive contre les Russes, devenus chaque jour plus menaçants.
Malgré ses prétentions à l'absolutisme, Jean était faible et se laissait dominer par son entourage. Depuis que Sigismond était à Cracovie, et Charles à Nykôping, c'étaient les sénateurs attachés à sa personne qui étaient les véritables souverains du royaume. Ils avaient la réalité du pouvoir dont le roi n'avait que l'apparence (1). Craignant que Jean, en possession de son fils dont l'absence était pour lui une cause de remords et de chagrins incessants, ne voulût plus consentir à se séparer de lui, ils faisaient tout au monde pour le retenir, exagérant l'imprudence qu'il commettait en quittant le royaume dans un moment oix la misère sévissait avec tant de violence qu'on voyait c< des paysans, jadis riches, errer et mendier dans Jes terres qui leur avaient appartenu » ; où la faini, qui décimait les populations, « changeait en déserts stériles des campagnes naguère couvertes d'épis de blé, et en villages des villes florissantes » ; où les querelles, nées à propos de la liturgie, avaient armé une moitié de la nation contre l'autre; où l'indiscipline régnait parmi les troupes privées de leur solde, et où le duc de Sudermanie était sur le point d'envahir le royaume à la tête d'une armée de séditieux. -Comme Jean restait sourd à tous ces avertissements et à tous ces conseils, les sénateurs, à bout de ressources , alléguèrent la peste qui sévissait en Livonie. Jean répondit qu'aucun
(1) « La haine que Jean portait au sénat lui inspirait le désir de se donner plus que jamais l'air de gouverner ; il portait si loin cette vanité, qu'il avait la clé du trésor pendue à son cou, et qu'on ne pouvait même expédier un courrier, qu'après avoir reçu de lui l'argent nécessaire. » (Geyer, Hist. de Suède, chap. XU, p. 234.)
Iô89] DEPART DU ROI POUR REVEL. 351
pouvoir humain ne le retiendrait loin de ses enfants; qu'il brûlait du désir de les revoir, et qu'il se rendrait à Revel « quand bien même le peuple tomberait sous le fléau, comme Fherbe des prés sous la faulx. »
Devant une résolution aussi fermement arrêtée, il n'y avait qu'à se soumettre et à laisser faire. On voulait profiter du départ du roi pour transporter les troupes qui devaient être opposées aux Russes en train de dévaster la Carélie; mais celui-ci, dont l'impatience touchait à la déraison, ne voulut pas attendre qu'elles, fussent équipées et réunies à Stockholm. Son départ avait été fixé au 23 juillet, à deux heures de l'aprèsmidi; il n'attendit pas même, pour se mettre en route, la fin d'un orage qui avait éclaté sur la capitale. C'est au milieu des éclairs et des tonnerres qu'il monta à bord du vaisseau qui devait le porter auprès de son fils chéri. Il avait avec lui la reine, à peine relevée de couches, son fils nouveau-né, et les sénateurs les plus influents.
Hogenskild Bjelke fut chargé, en son absence, de la direction des affaires. La traversée fut heureuse. Jean arriva à Revel dans les premiers jours d'août. 11 croyait y trouver Sigismond. Il fut désappointé et blessé d'être arrivé le premier. Ce retard ne pouvait pas cependant être attribué à l'indifférence du fils. S'il n'était pas en Esthonie, c'est qu'à Cracovie un parti nombreux s'opposait à son départ. On croyait à une fuite pareille à celle de Henri de Valois, et l'on voulait prévenir cette humiliante et désastreuse éventualité (1). Une nouvelle élection dans un moment
(1) Lacombe, Abrégé chronolog. de l*hist. du Nord, tom. IL p; d68.
aussi critique, lorsque la guerre civile sévissait encore, pouvait amener la ruine de la monarchie polonaise. Cependant, comme Sigismond avait déjà donné des preuves de son honnêteté et de sa franchise, sur une promesse sacrée de retour, il vit s'ouvrir les portes de sa royale prison; il obtint Tautorisation de partir; mais U fut accompagné des plus grands personnages du royaume, dont la présence avait pour but de lespionner et de le retenir au besoin bien plus que de lui faire honneur. On exigea aussi que le voyage se fît par terre, à travers la Prusse, la Courlande et la Livonie. Sigismond reçut en route Fhommage des bourgeois des villes qu'il traversait pour la première fois, et des seigneurs palatins dont les fiefs étaient sur son passage. Le trajet était long; de plus sa marche était ralentie par les fêtes et les devoirs auxquels il ne pouvait pas se soustraire. Il n'arriva à Revel que le 28 août. 11 avait avec lui sa sœur Anne, qui se trouvait, au moment de son départ, en visite auprès de la reine douairière. Après un mois d'attente fiévreuse, Jean, que la maladie rendait encore plus passionné et plus impressionnable, revit et pressa dans ses bras avec des transports de joie son fils bien-aimé. Nul doute que les deux princes n'aient formé, en se revoyant, dans un moment d'effusion, le projet de ne plus se quitter (I). Mais ni l'un ni l'autre n'était maître dans sa cour. Sigismond, retenu par un serment, ne pouvait pas franchir le golfe de Finlanlc sans le consentement des magnats. Jean III eut beau déclarer sur l'honneur qu'il n'amènerait son fils en Suède que pour le faire
(1) J. Typotius, Relat. fiistor, de regno Suectœ^ passim»
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sacrer et couronner à Upsal, et augmenter son importance en lui mettant un sceptre dans chaque main, les magnats restèrent inébranlables et déclarèrent ne consentir au départ de leur roi qu'après avoir reçu son abdication en règle (1). Sigismond III, humilié et indigné, manifesta de nouveau le désir de céder sa couronne à Farchiduc Albert, devenu son beau-frère. Ce projet ne fut pas exécuté, parce que les grands seigneurs polonais, excités à la résistance par les sénateurs suédois, dénièrent au roi le droit de céder une couronne qu'il devait à l'élection, et qui dès lors appartenait en entier à la pospolite, qui seule avait le droit d'en disposer.
Jean était faible, et Sigismond irrésolu. Livrés à eux-mêmes, ils étaient incapables de prendre une décision. Cependant la différence de religion, l'amourpropre national, la diversité de vues en politique, les questions d'étiquette et de préséance, amenaient, chaque jour, des conflitsenlreles seigneurs des deuxnations. Ces querelles entre des gentilshommes, hautains, susceptibles et batailleurs, auraient été sans importance en temps ordinaire. Afin d'abréger une entrevue qui leur déplaisait, les Suédois et les Polonais ne craignirent pas de les faire tourner en rixes sanglantes. Cependant ces scandales, de même que les avertissements, étaient impuissants à séparer le père et le fils, qui semblaient pressentir, l'un 'et l'autre, que ces jours étaient les derniers que Dieu leur permettrait de passer ensemble. L'invasion desTartares, qui dévastaient avec une férocité sauvage les provinces orientales de la Pologne,
(1) Relation d'Éric Sparre, passim.
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servît de prétexte à Zamoïski pour exiger le retour immédiat du souverain. Le grand chancelier alla jusqu'à dire qu'une absence prolongée de la patrie dans de pareilles circonstances serait considérée par le peuple comme une lâcheté ou comme une trahison. Hogenskild Bjelke, de son côté, pour décider Jean III au départ, alla jusqu'à annoncer une levée de boucliers du duc de Sudermanif!. Dans de pareilles conditions, les deux monarques ne pouvaient rester plus longtemps loin de leurs peuples. Sigismond partit le premier par la route qu'il avait déjà suivie (30 septembre); Jean était affaibli, attristé par le pressentiment d'une mort prochaine. Ses adieux à son fils furent déchirants et tirèrent des larmes des yeux de tous ceux qui en furent témoins. Il le suivit du reste de près ; après avoir envoyé un ambassadeur auprès du grand-duc de Moscovie, il rentra à Stockholm sur le même vaisseau qui l'avait deux mois auparavant amené à Revel (1).
La crainte de trouver la Suède en feu, la douleur de voir son redoutable frère à la tête des factieux, avait rempli d'angoisses, pendant la traversée, le cœur de Jean, de plus en plus faible et timoré. Sa surprise et sa joie, furent extrêmes d'apprendre, en touchant terre, que le duc de Sudermanie était tranquillement à Nykôping, absorbé par la douleur que lui avait fait éprouver la perte d'une compagne adorée. En effet la duchesse Marie était morte à Eskilstuna le 29 juillet 1589, six jours après le départ du roi (2). Elle était jeune et belle encore. Comme la reine Catherine, de qui la rapprochait une conformité de goût
(1) Geyer, Hist de Suède, chap. XII, p. 236.
(2) Messenius, Scond, illust», tom. VH^ p. 96.
flS89] RAPPROCHEMENT DU ROI ET DU DUC. 355
et de caractère, c'était une femme d'élite et une épouse accomplie (1). Le plus souvent on ne rend justice aux gens humbles et modestes qu'après leur mort. La duchesse Marie, dont la salutaire influence ne s'étendait pas au-delà du foyer domestique, et qui faisait le bien sans bruit et sans ostentation, était presque inconnue en Suède. Ce n'est qu'après l'avoir perdue que l'on s'aperçut combien elle avait contribué à la tranquillité du royaume par ses bons conseils, en ramenant le calme et la modération dans l'esprit emporté, ambitieux et querelleur du duc, qui se trouvait à l'étroit et mal à l'aise dans les murs de Nykôping, et à qui les mauvais procédés et les maladresses du roi ne donnaient que trop souvent le prétexte et l'occasion de se jeter dans les aventures où le poussait son caractère avide, résolu et énergique. Des six enfants qu'elle avait eus, une fille seule lui survivait. Charles, dans le paroxysme de la douleur, croyait de bonne foi consacrer les jours qui lui restaient à vivre à pleurer cette compagne bien-aimée. Il semblait tout consolé de n'avoir pas de fils, et décidé à protéger et à aimer les enfants de son frère, les seuls au monde qui fussent destinés à perpétuer la dynastie des Wasas (2). C'est dans ces dispositions d'esprit qu'il reçut une longue lettre de Jean III à peine débarqué, se plaignant amèrement des procédés des sénateurs à Revel, et des mensonges d'Hogenskild Bjelke pour le séparer de son fils, se prétendant entouré de
(1) Charles IX, dans sa chronique rimée, a gardé le plus touchant soutenir de cette femme vertueuse. 11 ne laissa jamais passer une occasion de chanter ses louanges.
(2) Lettre de Charles à Sigismond pour l'engager à se marier* 1589.
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traîtres, et suppliant son frère de Tenir mettre son activité et son intelligence à défendre la cause de ses neveux, qui, étant celle de Gustave Wasa, était aussi la sienne. La lettre de Jean était humble et pressante. Charles accourut à Stockholm; et c'est par ses conseils et sous sa direction que commença contre les seigneurs, plus imprudents que coupables, cette longue persécution, qui, modérée au début, devint plus tard violente, et montra sous un triste jour le caractère dominateur et emporté et l'esprit vindicatif et cruel des deux frères.
Jean, dans sa colère irréfléchie, avait fait comme le cheval de la fable dans sa querelle avec le sanglier. Pour atteindre des sujets qu'il croyait à l'abri de ses coups, il s'adressa au duc de Sudermanie, et, toujours extrême, dans l'espoir d'associer d'autant mieux son frère à ses rancunes qu'il le comblerait de plus de bienfaits, il l'installa à sa cour et lui confia l'administration de tout le royaume. Charles, qu'une puissance occulte en rendait déjà le maître, fort aujourd'hui de la sanction du roi,, tint dès ce moment dans ses mains les destinées de tous, et sa volonté devint la loi suprême. Homme d'ordre avant tout, et ne pouvant souffrir les dettes, il employa généreusement sa fortune personnelle et même celle que sa fille tenait de sa défunte mère à désintéresser tous les créanciers qu'avait fait naître la déplorable administration de son frère. Non content de ces sacrifices; pour parer aux dépenses futures, il mit ses propres bijoux en gage, et emprunta en son nom personnel des sommes importantes à sa sœur, la duchesse de Mecklenbourg (1).
(i) Geyer» HiaU de Suède, p. 236.