CHAPITRE III
Rivalité de Frédéric II et d'Érie JLTW. Prétentions des deux monarques aux trois eouronnes de Suède*
Christian III, qui avait toute la morgue des Oldenbourgs, s'était obstiné , toute sa vie , à ne voir dans Gustave qu'un simple gentilhomme, parvenu à la suite d'une révolte heureuse, sur un trône occupé par ses ancêtres, et qui, électif pour la forme, était de fait héréditaire. Frédéric II avait conservé toutes les préventions et tous les préjugés de son père, mais il n'avait hérité ni de son bon sens ni de sa modération. Aussi ne laissait-il jamais passer l'occasion de faire un mauvais procédé ou de dire une parole blessante. Le pacifique Gustave avait pardonné à un neveu qu'il avait vu tout enfant et qu'il considérait comme tel bien des incartades que, tout vieux et tout prudent qu'il était , il aurait vivement relevées chez un étranger. On ne pouvait pas exiger d'Éric XIV autant de longanimité. Les deux jeunes monarques étaient aussi bouillants, aussi altiers, aussi confiants dans leurs forces, l'un que l'autre. Un conflit entre eux était donc inévitable et devait être prochain. La justice nous oblige de dire qu'Éric XIV fut plus modéré et plus patient que son cousin (1). Sten Ericsson Lejonhufvud,
(1) Alios legatos in Daaiam misit^ quorum potissimus fuerat Sténo Erici.
{Chronoiogia Scondiana, t. VI, p. vu.)
envoyé par lui à Copenhague (janvier 1562), était animé d'intentions pacifiques. Frédéric II était alors à Colding auprès de sa mère, et il mit une certaine malice à prolonger son absence au-delà des limites fixées parla bienséance (1). Éric XIV, n'ayant pu obtenir que les couronnes de Suède fussent enlevées de Técusson danois, avait de son autorité privée écartelé Técusson suédois des léopards de Danemark. L'orgueilleux Frédéric n'avaii pas trouvé de son goût cette ingénieuse solution et avait vivement blâmé les procédés de son cousinqui n'avait fait cependant que suivre son exemple et qui appuyait sa fantaisie d'arguments et de raisons qui n'étaient pas plus ridicules que les siens. Il lui reprochait aussi sa conduite en Livonie; il soutenait que ce pays, ayant été dans l'origine (2) peuplé et civilisé par les Danois, relevait de la couronne de Danemark, et que la domination des chevaliers Porte- Glaive était un fait violent qui ne pouvait pas porter atteinte à des droits imprescriptibles; que du reste Revel dépendait de l'tle d'Œsel acquise parMagnus à beaux deniers comptants, et que les Suédois, en s'emparant de cette ville, avaient déchiré le traité de paix qui liait les deux monarchies. Il concluait en demandant la restitution de Revel et des territoires enlevés par Horn au seul et véritable souverain de Livonie, le prince Magnus. Les Suédois tenaient autant à leurs nouvelles possessions qu'à une ancienne province. Lejonhufvud, suivant le roi dans cette fausse voie des récriminations, rappela les droits de son maître sur la Scanie et réclama la cession immédiate de Gottland,
(1) Olof Celsius, Histoire (TÉHcXIV, 1. 1, p. 145.
(2) Revel avait dans ses armes les léopards de Danemark.
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retenu par abus delà force contre le droit des gens et malgré les clauses des derniers traités. Il était bien difficile, en partant de points aussi extrêmes, d'arriver au même' but. Frédéric, ennuyé, quitta secrètement la partie ; les Suédois, blessés, retournèrent à Stockholm, sans prendre congé (1).
On était sous le coup de Témotion causée par ces événements, lorsque le duc de Finlande, se promenant sur les quais de Stockholm, aperçut dans le port un vaisseau danois portant sur sa poupe les trois couronnes de Suède. Le duc, violent comme tous les siens, saisit une hache à deux tranchants qui se trouva sous sa main, et, devant l'équipage immobile et muet de frayeur, il mutila ce bois inerte (2). C'était un cas de guerre. Éric, qui voulait l'éviter, envoya Ture Bjelke et Denis Beurrée à Halmstad faire des excuses à Frédéric II. Mais ils n'y trouvèrent personne. Au mois de juillet, ils retournèrent à Copenhague. Us apportaient avec eux un grand travail fait par le vénérable Laurentius Pétri sur lesarmoiries desdeux royaumes (3). Le savant archevêque y prouvait, pièces en mains, que les trois couronnes de Suède ne venaient pas de ce que les trois royaumes Scandinaves avaient été jadis réunis sous le sceptre d'un roi suédois, circonstance qui s'était reproduite en faveur des Danois sous la grande Marguerite et sous ses successeurs jusqu'à l'avénement de Gustave T'; mais que les trois diadèmes en or étaient les armes particulières des Goths et des Suédois, à l'époque où aucune union n'existait entre
(1) 47 février. Olof Celsius, Histoire cTÉric XIV, 1. 1, p. 144.
(2) Messenius, Scondia illust., t. VI, p. 7.
(3) Olof Celsius, Histoire d'Éric XIV, 1 1, p. 195.
les divers peuples de la Scandinavie , et que, n'ayant figuré sur l'écusson danois que pendant l'Union de Calmar, ils devaient en être extraits après la rupture de cette Union (1).
Frédéric répondit aux arguments de Tarchevêque tirés des vieilles chartes par le récent traité de Brômsebro, fait par Gustave à peine monté sur le trône, mal affermi et tellement disposé aux concessions que les droits de Frédéric sur la couronne de Suède n'v étaient que contestés et non virtuellement repoussés. Éric XIV dans ces conditions ne pouvait pas se montrer bien exigeant. 11 fut donc convenu que Frédéric II garderait sur son écusson les trois couronnes, mais par respect pour le passé et non dans des vues d'avenir; que Magn us conserverait l'île d'CSEsel et ses possessions en Livonie ; enfin qu'une paix de trente ans serait conclue entre les deux monarques, et 1 00,000 tha- 1ers mis à la charge de celui d'entre eux qui la troublerait (2).
Les deux peuples étaient, également épuisés; et jamais traité de paix n'avait été plus impérieusement imposé par les circonstances à deux princes rivaux ; mais quels sont les hommes assQz sages pour faire céder leurs passions devant leur intérêt! Frédéric voyait d'un œil d'envie les progrès des Suédois en Livonie. Une ambassade polonaise, exagérant et les succès de Horn et Tambition d'Éric, réveilla tous les mauvais instincts du roi de Danemark, et celui-ci, en déchirant un traité à peine signé et dont il venait de
(1) MesseniQS, Scondia illustrata, t. VI, p. i8.
(2) Tegel, p. 66. Resenius, p. 68. Elle fat proclamée à son de trompe dans toutes les Tilles de la Suède et du Danemark <