‹ La Suède au XVIème siècleChapitre 81 sur 142 · JEAN · texte numérisé non relu

JEAN

avilie et ruinée , et une bassesse lui coûtait peu pour obtenir du souverain l'argent nécessaire à soutenir sa fastueuse existence. Renchérissant sur la sévérité des autres ordres, elle déclara qu'elle exclurait les accusés de son sein, s'ils n'apportaient pas des preuves évidentes de leur innocence. C'eût été déchirer d'un coup les plus belles pages de son livre d'or ; mais elle n'y regardait pas de si près , quand il s'agissait de faire la cour au roi. En dédommagement des prétendues attaques dont la famille royale avait été l'objet à Revel, la diète, pour prouver l'attachement du pays, reconnut de nouveau leur droit au trône de Suède à Sigismond et à ses descendants , à leur défaut au prince Jean et à ses descendants, et enfin au duc de Sudermanie. Dans le cas de l'extinction des mâles, la couronne devait revenir à l'aînée des filles, à qui l'on aurait soin , si elle n'était pas mariée, de donner pour époux un prince issu du sang de Gustave Wasa.

Les Suédois avaient réellement à cœur de reprendre les deux forteresses que Horn avait livrées aux Moscovites. De loin on ne se rendait pas compte de la situation. Charles, cédant au courant de l'opinion publique, oublia sa prudence et sa circonspection ordinaires. Il prit bruyamment l'engagement d'aller reprendre aux Russes les deux villes perdues. Dans ce but, il accourut en Ingrie à la tête d'une brillante armée, et, tout bouillant d'ardeur, alla imprudemment mettre le siège devant Iwanogorod. Tout cela s'était fait avec précipitation et étourderie. Charles n'avait pas assez de monde, et surtout assez de provisions et de matériel de siège. Il rencontra des obstacles qu'il n'avait pas prévus, et que son coup d'œil exercé reconnut bien

[I»9l] RETOUR DE CHARLES EN SUÉDE. 365

vite pour être insurmontables. Les Russes, qui derrière les remparts valent les meilleurs soldats du monde, étaient aussi acharnés à défendre la ville que les Suédois à la reprendre. Ils étaient tour à tour admirables d'entrain ou de patience. Charles, après avoir perdu dans les tranchées la plus grande et la meilleure partie de son monde, craignit de voir le reste enveloppé par des hordes nouvelles venues de la Moscovie. Pour ne pas tomber en leurs mains, il retourna brusquement en Esthonie, et passa de là en Suède (1).

Le premier soin de Charles à son retour fut de convoquer de nouveau les États à Stockholm. On commença par décréter Tenvoi d'une ambassade à Cracovie, ayant pour objet de demander des secours auxÉtats de Pologne, en vertu du traité conclu à Tavénement au trône de Sigismond, et établissant une alliance offensive et défensive des deux peuples contre les Russes. Cela fait , le procès des seigneurs revint sur le tapis. Jean III, qui avait été blessé à Revel dans ses affections de père et son amour-propre de souverain, avait conservé dans son cœur ses rancunes aussi âpres et aussi exigeantes qu'au premier jour. La solitude et la souffrance n'avaient môme fait que grossir des griefs exagérés dès le principe par une imagination maladive. Comme il ne dissimulait pas son désir de perdre des hommes détestés, des délateurs surgirent de tous les côtés, donnant de criminelles intentions à des propos, à des lettres ou à des actes qui n'étaient qu'irréfléchis et imprudents. Le roi eut assez peu de tact pour venir assister aux séances dans un état permanent de colère, .

(i) Loccenius, Hist. rerum suecicarum, lib. Vll, p. 439.

366 JEAN m. [1591]

et assez peu d'empire sur lui-même pour invectiver et accabler d'injures des hommes qui n'étaient qu'accusés, et dont ses procédés aggravaient fortement la situation. Il reprocha à Hogenskild Bjelke, entre autres actes honteux, de s'être laissé prendre et désarmer par un palefrenier, dans la dernière guerre avec le Danemark; à Gustave Baner de n*avoir pas secouru Charles Horn, enfermé dans Narva , et, par cet abandon, de l'avoir réduit à commettre un acte désespéré qui détruisait son honneur et qui était funeste au pays; et à Éric Sparre d'avoir promis, à Cracovie, contre des ordres formels, la cession deTEsthonie, et enfin, d'avoir pris en Ecosse le titre de baron auquel il n'avait pas droit. Une^pareille conduite était inqualifiable dans un tel moment et de la part d'un souverain. Les seigneurs, ayant fait à de grossières interpellations de fières réponses, Jean, transporté de colère, sortit son épée du fourreau, et, après avoir déclaré qu'il saurait bien se faire justice, quitta précipitamment la chambre des nobles. Charles, reprenant le rôle du roi, soutint l'accusation, mais mollement, et trouva à tout et pour tous des excuses. Néanmoins les États se crurent contraints de condamner les seigneurs à être enfermés dans une prison d'État, avec l'obligation de comparaître devant de nouveaux juges, quand il plairait à Sa Majesté. Jean ne supportait plus aucune contradiction ; il croyait avoir beaucoup fait en laissant la vie sauve à ses anciens conseillers. C'est en vain que Charles et la reine Gunnila intercédèrent en leur faveur. Son bien-aimé Sigismond y fut aussi pour ses peines. II eut beau écrire de Pologne que, quand même les sénateurs seraient coupables, le roi devait

[lôOi] MORT DU COMTE PERH BRAHE. 367

préférer la clémence à la justice; il eut beau lui dire combien il lui serait pénible de monter sur un trône entouré de veuves et d'orphelins, la plupart proches parents dp la famille royale , Jean resta inébranlable et inexorable. Ce ne fut qu'à sa mort que les seigneurs virent ouvrir la porte de leur prison.

Le fameux différend, survenu après la mort de Gustave I" au sujet des trois Couronnes, devait avoir une solution en 1 591 . Comme aucune des parties ne voulait faire des concessions à l'autre, et qu'elle n'était assez forte pour imposer ses prétentions, on renvoya à 1597 la solution de cette grande affaire (1). Les États, toujours préoccupés des invasions projetées par le grandduc, envoyèrent à Cracovie des ambassadeurs, afin que le traité d'alliance conclu entre la Suède et la Pologne contre la Russie ne restât pas à l'état de lettre morte.

Au commencement de l'automne , dans son île -de Wisingsô (2), entre les deux Gothies, dans sa demeure féodale, s'éteignit doucement, dans les bras de Dieu, le vénérable Perh Brahe, comte de Wisingsborg et drots de Suède. C'était un cousin germain du roi, et non-seulement un des plus riches personnages de son pays , mais encore un des plus grands esprits et des plus nobles caractères de son époque. Tour à tour diplomate, soldat et écrivain, il a été constamment remarqué par tout et de tous. Son Œconomia, ou livre'de ménage pour les jeunes nobles, qui est parvenue jusqu'à nous, dévoile à chaque page la grandeur d'âme, l'indépendance de caractère , la piété sincère et les sentiments généreux de son auteur. A sa mort, l'ouvrage était encore ma-

(1) Epitome chronolog. scond., tom. XV, p. 151.

(2) Située dans le lac Wettern»

368 JEAN m. [1591]

nuscrit; bien qu'il n ait été imprimé que plus tard par les soins de son fils cadet , le drots Pehr Brahe , des extraits qui avaient été rendus publics avaient fait connaître Tesprit de Touvrage; des chapitres entiers, mis au jour au moment de la mort de Fauteur, ne laissèrent aucun doute sur les regrets que lui avait fait éprouver la rupture de TUnion de Calmar. De là grande fureur du roi et disgrâce de tous les siens. Ceux-ci néanmoins , tenant davantage à la gloire de leur père qu'à la faveur du prince , n'écoutèrent ni menaces ni prières, et firent imprimer dans leur propre domaine le livre incriminé.

L' Œconomia est l'ouvrage le plus remarquable qui ait paru en Suède dans le seizième siècle. L'auteur, qui descend d'un de ces anciens chefs goths qui prirent Rome, et furent, pendant la première partie du moyen âge, la terreur -de la chrétienté , se rappelait l'époque des Stures où son père, souverain de l'île de Wisingsô, marchait de pair avec le vice-roi d'aujourd'hui, et pouvait être demain vice-roi à sa place. Aussi peint-il admirablement le seigneur suédois au milieu de ses domestiques, de ses sujets, de ses champs, de ses prairies, occupé de soins divers , d'après les saisons et les événements, depuis le lundi où il rend la justice dans la grande salle du château , et règle avec ses serviteurs le travail de la semaine, jusqu'au dimanche où il entend la messe et le sermon, et fait des leçons de mo- . raie à ses enfants et à ses domestiques. Quoique neveu de Gustave , et assis sur les marches du trône, il regrette la révolution politique et religieuse qui a détruit rUnion de Calmar , supprimé l'électivité de la couronne, et substitué la religion protestante au culte

[il$9fi] PORTRAIT m COMTE BRAHE. 369

catholique; il gémit de voir les nobles, jadis tous égaux, avoir aujourd'hui des maîtres qui, selon leur caprice , augmentent ou restreignent leurs privilèges ; il déplore surtout Textension du luxe qui doit dans un temps donné ruiner et par le fait avilir la noblesse. « Aujourd'hui, » dit-il avec tristesse, « les pieds et les mains doivent être emprisonnés dans la soie et le velours; la magnificence éclate dans le costume des femmes ; les tables sont chargées de vins fins, de fruits étrangers, de mets recherchés; puis Tétiquette veut qu'on ait des serviteurs à la manière allemande, quoique nos revenus ne répondent pas à ces dépenses, surtout depuis que les domaines des nobles se partagent entre leurs enfants. »

Le comte Brahe, protestant de fait, avait toujours gardé des sentiments favorables au catholicisme. Il avait correspondu avec le cardinal Hosius, et aurait certainement prêté son puissant appui à la contre-révolution religieuse que Jean III avait entreprise, si celui-ci avait montré l'esprit de suite, la fermeté et l'audace, nécessaires à la réussite d'une œuvre aussi difficile. Ses opinions religieuses, connues de tous, n'avaient en rien amoindri les sentiments de respect et d'amour que ses vertus et son mérite avaient inspirés à tout un peuple; et la mort de cet homme de bien fut aussi remarquée que celle d'un puissant et sage monarque; comme celle de Gustave Wasa, elle causa un deuil public (1).

Le 21 mai 1592, le roi Sigismond épousa à Gracovie, avec une grande pompe, Anne d'Autriche, fille

(i) Geyer, Histoire de la Suède, pag. 225 et 226.

370 JEAN ni. [1^921

de l'archiduc Charles. Beaucoup de Suédois de distinction assistèrent aux fêtes splendides données à l'occasion de ce mariage. A leur tête se trouvait la princesse Anne Wasa, qui était allée chercher sa belle-sœur jusqu'à Vienne avec toute sa maison (i). La margrave de Bade, Cécile, était du nombre des conviés. On l'avait attirée à Cracovie pour avoir un membre catholique de la famille Wasa; aussi, quoique la malheureuse femme fût déjà décriée pour sa prodigalité et ses mauvaises mœurs, fut-elle accueillie avec une grande distinction par le jeune couple qui, dans les affaires de religion, montrait une partialité qui ne convenait pas aux souverains d'un pays mixte, et renvoyée chez elle comblée de présents.

Peu de temps après son neveu, 28 août 1592, Charles Wasa, duc de Sudermanie, épousait à Kiel la jeune princesse Christine d'Oldenbourg, fille du duc Adolphe de Holstein-Gottorp. On dit que ce sont les maris qui ont fait les meilleurs ménages qui, alléchés par leur bonheur passée convolent le plus promptement à de nouvelles noces. Jean et Charles confirment la vérité de ce dicton. Jean, qui comptait sur la promesse faite par son frère, sous le coup de la douleur, peu de jours après la mort de la duchesse Marie^ de vivre désormais dans le célibat et de se consacrer au bon-^ heur de ses neveux, avait fait éclater, en apprenant ce projet de mariage, une sombre et violente douleur, et essayé de tous les moyens pour dissuader son frère de contracter une alliance qu'il croyait contraire à l'intérêt de ses enfants. Mais l'influence du roi était nulle

(1) Jean Sparre et sa femme Catherine étaient l'un gn^and maître et l'sliitre ^ande maltresse de la maison de la jeune princesse.

[itfea] CARACTÈRE DE LA DUCHESSE DE SUDERMANIE. 371

sur le duc , qui Feut bientôt réduit au silence en lui rappelant que , en épousant une jeune femme , il ne faisait que suivre son exemple. Jean avait toujours eu du bon sens. L'amour paternel lui avait donné, cette fois, une grande sagacité. Jamais appréhensions n'avaient été plus légitimes que les siennes. Aucun événement ne pouvait certes être plus funeste à sa postérité. La princesse Christine était violente, altière, impérieuse et ambitieuse. Elle avait été recherchée en mariage par le roi Sigismond. Les paroles avaient été données, et les cadeaux apportés par la duchesse de Mecklembourg, négociatrice de l'affaire, à la jeune fille, qui, avide de commandement et d'honneurs, avait témoigné, avec trop peu de retenue peut-être, sa joie de quitter les États obscurs et étroits de son père pour aller s'asseoir en même temps sur les trônes de Pologne et de Suède, lorsque les jésuites, qui entouraient Sigismond et qui commençaient déjà à prendre sur son esprit faible et irrésolu l'ascendant immense dont ils ont si violemment abusé, le détournèrent d'une alliance protestante pour le jeter dans les bras d'une jeune archiduchesse déjà connue pour son zèle pour la religion catholique. La fière Christine, blessée dans son amour-propre de jeune fille et dans son orgueil de princesse, avait épousé de dépit, à la place du jeune souverain de deux grandes monarchies, un homme déjà vieux, connu pour la violence de son caractère, qui avait été son oncle, et ne gouvernait qu'à titre de vassal un misérable petit duché englobé dans le royaume de Suède. Christine avait une de ces natures qui ne pardonnent jamais un outrage. La haine qu'elle avait vouée à Sigismond et à sa femme fut

372 JEAN m. [itfM]

éternelle et implacable. C'est elle qui, ayant bientôt découTert les grandes capacités de son mari et ayant résolu de les faire tourner à l'élévation des siens, fut Tinspiratrice de la révolution qui renversa l'orphelin du trône et y mit à sa place le tuteur qui devait le protéger contre les factieux.

Page 1