‹ La suggestion dans l'artChapitre 10 sur 88 · I. Revue scientifique, ii février i8G · texte numérisé non relu

I. Revue scientifique, ii février i8G

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jiliis suave et en somme plus esthétique que l'accord passager de quelques notes chatouillant l'oreille : elle me faisait assister à une résurrection graduelle de 'toute l'harmonie intérieure; je sentais en moi une sorte d'apaisement physique et moral infiniment doux^. »

Nous voyons là un exemple significatif d'extase provoquée parle bien-être parfait, et dans laquelle le moi, absorbé en luimême, prend son propre bien-être comme un objet de contemplation.

Nous n'avons considéré jusqu'ici que des sensations isolées. Dans la pratique, cet isolement est très rare. Le plus souvent, l'objet que nous considérons fait impression sur plusieurs de nos sens à la fois; ou bien, pendant que nous le percevons, nous recevons d'ailleurs des impressions diverses. En rétablissant ainsi les faits dans leur complexité normale, nous verrons la loi que nous venons de poser se vérifier plus nettement encore. Pour admirer pleinement un objet, il faut que nous n'en recevions que des impressions agréables, et même que toutes les sensations accidentelles qui se mêlent à notre contemplation soient de nature agréable. Quand, par fortune, toutes ces conditions seront réalisées de manière à nous mettre dans un état de parfaite béatitude physique, alors aussi notre contemplation prendra tous les caractères de l'extase véritable.

C'est ainsi que les beautés de la nature, beautés concrètes qui émeuvent tous nos sens à la fois, nous séduisent et nous captivent. Moins pures que les beautés de l'art, moins idéales, moins constantes, elles prennent quelquefois, par un heureux concours de circonstances, un charme incomparable. Leur puissance de séduction est d'autant i74us grande que leur attrait est plus subtil et que nous en avons moins conscience. C'est par ce qu'elles ont d'immédiatement perceptible qu'elles attirent notre attention ; c'est par ce qu'elles ont de mystérieux, d'indéfinissable qu'elles la retiennent. En même temps qu'elles parlent tout haut à l'esprit, elles parlent tout bas aux sens ; et c'est dans ces impressions physiques, inconscientes ou du moins à peine perceptibles, que consiste ce je ne sais quoi que l'on finit toujours

I. Problèmes de ieslhétiqiu-co idernporainc, cli. vi. (F. Alcau. )

CONDIirONS FAVORABLES A l.'HVP.NOSE 17

par invoquer, en désespoir de cause, quand on entreprend d'expliquer l'attrait des belles choses.

Les œuvres d'art elles-mêmes, pour être appréciées à leur juste valeur, demandent une certaine mise en scène, un certain confort matériel. M. Jourdain demandait sa robe de chambre pour mieux entendre la musique. Cela fait sourire. Pourtant! Le charme de la musique ne dépend-il pas beaucoup des conditions de bien-être dans lesquelles nous nous trouvons au moment de l'entendre .^ Par une belle nuit d'été, nous nous promenons au clair de lune. Nos yeux fatigués de la lumière vibrante du jour, brûlés de chaleur et de poussière, se plongent avec délice dans ces vagues clartés, dans ces ombres profondes et mystérieuses ; la brise nocturne apporte sa fraîcheur à nos poumons desséchés. Nous respirons enfin. Et ce bien-être physique nous dispose à l'admiration. Qu'une voix lointaine chante dans la nuit! Si rude que soit la voix, si simple que soit le chant, nous lui trouverons un charme pénétrant. « Il était près de minuit, un vent très doux faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers dont on voyait vaguement les éventails noirs se mouvoir sur le ciel violet constellé de diamants. La voie lactée passait au-dessus de nos têtes dans la longueur de la rue ; il en descendait comme une sorte de demi-clair de lune. Aouïmer joua de sa flûte, d'abord assez froidement, puis avec plus d'àme, et bientôt avec une passion sans égale. Je voyais seulement le balancement de son corps et de ses bras, et les mouvevements de sa tête ; pendant une heure qu'il joua sans s'interrompre, tantôt plus fort, tantôt avec des sons si faibles qu'on eût cru que son souffle expirait, on n'entendit pas un bruit, pas une parole ; de temps en temps seulement, la voix languissante d'un chanteur, inspiré par de si doux airs, se mêlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau. L'heure était en effet si belle, la nuit si tranquille, un si calmant éclat descendait des étoiles, il y avait tant de bien-être à se sentir vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rêves, que je ne me rappelle pas avoir été plus satisfait de ma vie, et que je trouvais, moi aussi, la musique de Aouïmer admirable^. »

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