II. FASCINAÏIOX PAR OBSESSION MENTALE
Un objet quelconque peut devenir fascinant quand il occupe trop notre pensée.
Il suffit de se représenter une chose pour éprouver le besoin de la regarder. Pendant que vous lisez cette page, pensez à quelque objet qui soit sur votre table, par exemple à votre encrier. Peut-être l'avez-vous regardé déjà. Essayez de résistera la tentation. A partir de ce moment, voilà une obsession que vous vous êtes donnée. Vous vous sentirez mal à votre aise, jusqu'à ce que vous ayez lancé de ce côté un coup d'œil furtif.
Tout vertige mental qui constamment et malgré nous ramène notre pensée sur un même objet devra donc nous donner un besoin constant et irrésistible de le contempler. Ainsi s'explique la fascination par le désir et l'amour. Nous aurons beau surveiller nos regards, d'eux-mêmes ils se porteront toujours vers l'objet qui excite notre convoitise. L'enfant ne peut s'empêcher de regarder la friandise dont il a envie. Si nous avons soif, la vue d'un verre d'eau fraîche fait briller nos yeux d'une véritable admiration : à ce moment il nous semblera que l'eau est la plus belle chose du monde. Appliquons cette remarque à l'attrait sexuel. On n'aura pas de peine à trouver les analogies. Le premier éveil du désir est un besoin irrésistible de regarder l'objet désiré ; cette contemplation prend alors un tel charme, que sur le moment nous ne croyons rien souhaiter au delà. Regardons-nous jamais une jolie femme du même œil que nous regarderions un beau tableau, un animal gracieux, la
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fleur la plus charmante? A beauté égale, le sentiment n'est-il pas plus vif, l'attrait plus fort et d'un autre ordre ?
Cypris, sur la blancheur d'une écume qui fond, Reposait /mollement, nue et surnaturelle. Ceinte du flamboîment des yeux fixés sur elle. (V. livGo, Le Satyre.)
C'est bien ainsi que la beauté parfaite, idéal de notre désir, attire nos regards. Au milieu d'une foule, une figure féminine ■vraiment belle, aperçue par hasard, fixera notre attention aussi brusquement que le ferait une vive lumière, et il nous sera aussi difficile d'en détacher les yeux. Dans le tableau le mieux composé, si le peintre a placé par mégarde dans un coin de la toile une trop jolie figure, notre vue ira de ce côté, et il se produira un effet de fascination accidentelle qui détruira tout l'équilibre de la composition. — L'amour sous toutes ses formes produira le même effet. Un jeune homme et une jeune fille qui commencent naïvement à s'aimer ne peuvent s'empêcher de se regarder : à chaque instant leurs yeux se rencontrent, se détournent avec confusion, reviennent l'un vers l'autre. La mère restera en extase devant son enfant. C'est que l'objet aimé remplissant toute notre pensée, absorbant toute notre attention, exerce sur nous une fascination irrésistible, qui se convertit comme toujours en admiration.
Ce même vertige mental va nous expliquer un phénomène en apparence tout opposé, l'attrait de l'horrible. Nous sommes en présence d'un objet extraordinairement laid ou répugnant. Ce serait, à ce qu'il semble, une raison pour ne pas le regarder. Oui, si l'attention était un acte volontaire, réfléchi. Mais elle est plutôt un besoin de contempler l'objet qui s'impose à notre imagination. Celui-là nous attirera donc, justement parce qu'il est laid ou répugnant à un degré extraordinaire ; et nous le contemplerons avec une curiosité intense, presque morbide, sans pouvoir nous rassasier du dégoût qu'il nous inspire. Brehm a observé que les singes, malgré leur peur instinctive des reptiles, ne pouvaient jamais, s'ils en voyaient un, s'empêcher de venir le regarder de près. « Je leur apportais souvent des -serpents venimeux dans des boîtes de fer-blanc. Ils savaient, par expé- j
rience, que ces boîtes renfermaient leurs plus grands ennemis, et cependant ils ne résistaient jamais à la tentation d'ouvrir la porte des serpents ; ils jouissaient pour ainsi dire de leur propre frayeur ^ »> A leur place, n'en ferions-nous pas autant ? Ne subissons-nous pas de même l'attrait des spectacles effrayants ? Je me rappelle avoir vu. enfant, une couleuvre qui se tordait convulsivement dans l'allée du jardin, à demi écrasée d'un coup de bêche. Ce spectacle me faisait horreur; mais cette horreur même me clouait sur place; je restais là, fasciné, suivant des yeux les ondulations douloureuses de ce corps meurtri, sentant passer dans mon propre corps des ondes de douleur. Que l'on pense encore aux exhibitions de monstruosités ; à l'abîme sur lequel nous nous penchons jusqu'à manquer d'y tomber; à la cataracte qui nous donne l'horreur continue de l'engloutissement....
Ici pourtant il semble que la loi que nous avions posée, cette loi en vertu de laquelle nous admirerions tout objet qui nous fascine, va se trouver en défaut. A tous ces objets qui nous répugnent, qui nous épouvantent, pouvons-nous trouver une beauté quelconque ? Un tel vertige semble tout à fait invraisemblable. Bien des artistes pourtant y ont succombé, peintres, romanciers, poètes ; et je parle des plus grands. Comment expliquer autrement cette prédilection pour des objets qui dans la réalité nous inspireraient effroi ou dégoût } Le peintre nous montrera un cadavre étendu sur la dalle d'anatomie. un chien écrasé, un pied-bot faisant parade de sa^ difformité, un bœuf ouvert, accroché à l'étal d'un boucher. Le romancier se complaira dans la description des spectacles les plus répugnants : il nous fera descendre à l'égout sans nous faire grâce d'une immondice. Le poète nous fera toucher du doigt un crapaud écrasé sur la route, ou sonder du regard la plaie béante d'un porc égorgé. Et nous aussi, qui blâmons au nom du bon goût le choix de tels sujets, nous cédons au même vertige, puisque nous nous complaisons dans ces .visions, et admirons malgré nous ces tableaux ultra-réalistes.