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III. FASCINATION PAR DISTRACTION

Dans les exemples que nous venons de citer, l'objet nous fascinait par excès d'intérêt, en retenant de force notre attention. Le même effet peut se produire dans des conditions inverses, quand notre pensée se retire de l'objet sur lequel nous avons tenu quelque temps les yeux fixés : c'est la fascination par distraction, qui est peut-être, à l'état normal, la plus fréquente de toutes.

Nous pourrons expliquer de cette manière la fascination particulière qu'exercent les objets animés d'un mouvement monotone et continu. Nous suivons d'abord ce mouvement avec curie site, pour nous en rendre compte ; puis, dès qu'il n'a plus rien de nouveau à nous apprendre, notre attention s'en retire ; si nous continuons de le percevoir, c'est machinalement et sans penser à rien ; mais cette contemplation est d'autant plus absorbante qu'elle est plus machinale. Longuement on contemplera le ruisseau qui court sur le gravier, les rides légères qui froncent la surface d'un étang, les moires décevantes et mobiles d'un grand champ de blé vert qui ondule au vent. Le charme de tels spectacles est-il dans leur beauté.^ Je serais plutôt disposé à croire que, s'ils retiennent si longtemps nos yeux , c'est par une sorte de vertige visuel qui produit sur notre cerveau un effet hypnotique ^

Nous tomberons en extase devant un objet par cette seule raison que, pendant que nous le considérerons, nous serons partis pour quelque rêverie. L'homme qui réfléchit tient d'ordinaire ses yeux fixés sur un objet quelconque, bien étranger au sujet de sa méditation. C'est qu'à ce moment, toutes les hautes facultés de l'intelligence sont absorbées dans l'effort de la recherche. Le regard, abandonné à son instinct, se porte de luimême sur quelque point brillant, et y reste stupidement attaché.

C'est à l'école, par une lourde après-midi de juillet. Voyez cet enfant qui semble si attentif ! Que [regarde-t-il avec tant de curiosité ? Rien, un grain dépoussière sur sa manche, un rayon :

I. Pour plus de détails à ce sujet, voir notre Esthétique de mouvement, F. Alcan 18S9, pp. aôS-aS; et 278-283.

de soleil qui irise le bord de son encrier. En ce moment il rêve. Il fait l'école buissonnière, aussi absent de la classe que s'il courait les champs ; et pendant cette absence intellectuelle, ses yeux, qu'il avait d'abord fixés machinalement sur ce point lumineux, continuent de le regarder, n'ayant pas été relevés de leur consigne. Un commencement de fascination visuelle l'a amené à cet état de rêverie ; mais cette rêverie même, en rendant sa contemplation plus machinale, a augmenté l'efTet de fiiscination et l'a enfoncé d'avantage dans l'hypnose.

Parfois, quand nous regardons attentivement un tableau, surtout un tableau d'un caractère poétique et qui prêteàla rêverie, nous nous oublions sur un détail insignifiant de la toile, une figure de second plan, moins que cela, un coin de lèvre qui sourit, le lobe d'une oreille rose, une rugosité de la pâte qui accroche la lumière. Nous songeons au sujet du tableau, à des scènes analogues auxquelles nous avons assisté. Peu à peu, sous notre regard fixe, les figures se brouillent, se décolorent. Si l'on nous observait alors, on constaterait que nos yeux sont troubles, désaccommodés; nous regardons sans voir : nous sommes en extase.

Le développement des facultés Imaginatives, l'habitude de la méditation doivent disposer à ce genre de fascination visuelle. Nous avons sur ce point un intéressant aveu de Y. Hugo. « Une route s'était présentée, je l'avais acceptée au hasard et j'allais, je marchais dans la montagne sans trop savoir où j'étais. Peu à peu le paysage extérieur, que je regardais vaguement, avait développé en moi cet autre paysage intérieur que nous nommons la rêverie. J'avais l'œil tourné et ouvert au dedans de moi, et je ne voyais plus la nature, je voyais mon esprit. Je ne pourrais dire ce que je faisais dans cet état auquel vous me savez sujet ; je me rappelle seulement d'une manière confuse que je suis resté quelques minutes arrêté devant un liseron dans lequel allait et venait une fourmi, et que dans ma rêverie ce spectacle se traduisait en cette pensée : Une fourmi dans un liseron. Le travail et le parfum. Deux grands mystères, deux grands conseils \ » On ne saurait trouver un exemple mieux caractérisé de fascination visuelle par distraction.

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