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I. — BRUITS FASCINANTS ET OBSEDANTS

Certains sons ont le privilège d'attirer d'eux-mêmes et comme malgré nous notre attention : ainsi le sifflement d'un bec de gaz dans une salle silencieuse, le bourdonnement d'une mouche aux vitres, le ruissellement d'un jet d'eau.

En cherchant un certain nombre d'exemples de bruits qui produisent sur moi cet effet, je leur ai trouvé à tous un caractère commun : c'est d'exiger, pour être bien perçus, un certain effort d'accommodation de l'appareil auditif. L'oreille, toujours sur le qui-vive et prête à nous signaler les bruits insolites qui peuvent se faire entendre, s'inquiète de ce son qu'elle distingue mal, et s'accommode d'elle-même à sa tonalité, en prend l'unisson pour nous le faire mieux percevoir. Les bruits nets et forts s'imposent ; nous n'avons pas besoin de les écouter pour les entendre. Mais, quand précisément un son ne peut être bien entendu qu'à la condition d'être écouté, nous faisons silence et jDrêtons l'oreille pour l'entendre distinctement. Eugène Fromentin, dans un récit de voyage, nous donne un bon exemple de cette fascination auditive allant jusqu'à l'obsession. « Le vent se maintenait au nord : il enfdait la gorge et semblait vouloir nous poursuivre. C'était un petit souffle aigu, persistant, qu'on entendait à i^eine, et cependant très incommode. Je me le rapi^elle surtout à cause des bruits singuliers qu'il faisait dans les canons vides de mon fusil ; on eût dit la sonnerie de deux

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cloches tintant ensemble sur un mode plaintif et pas tout à fait à l'unisson. Le bruit était si léger qu'il me paraissait venir de fortloin, et si étrangement triste, que, pendant le reste de la journée, il m'importuna. Ce ne fut que le lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis par en découvrir la cause ^. » Il nous est facile de nous abstraire d'une conversation bruyante ; mais si l'on chuchote, nous ne pourrons nous empêcher de prêter l'oreille. Un orateur habile se gardera d'élever trop la voix au début de son discours ; c'est en parlant bas qu'il obligera ses auditeurs à l'écouter. Dans un morceau d'orchestre, un finale bruyant n'est bon qu'à donner congé à l'attention des auditeurs : ils cessent d'écouter dès que les instruments commencent à faire tapage ; quand au contraire le morceau se termine par un decrescendo bien ménagé où la sonorité des instruments s'abaisse peu à peu jusqu'à un murmure j)resque insaisissable, (Ex. : La mort d'Aase, de Grieg,) tous les auditeurs en suspens, l'oreille tendue, s'efforcent de suivre jusqu'au bout ce son qui va disparaître : l'attention arrive à son maximum au moment où il s'évanouit. L'effet est connu, et infaillible.

A sonorité égale, les sons plus aigus ou d'un timbre plus grêle se feront écouter plus que les autres ; pendant que notre oreille se tend pour les mieux percevoir, elle devient sourde à tous les autres bruits. Au milieu des rumeurs d'une foule, une petite voix perçante sera perçue plus distinctement qu'une voix tonnante et volumineuse ; un sifflet de commandement couvre des bruits de tempête ou de bataille ; les sons harmoniques des instruments à cordes, les vibrations longitudinales d'un fil tendu, les notes un peu fêlées et énervantes de l'harmonica, le petit cri strident, suraigu des grillons dans les prés exercent sur l'oreille une fascination particulière. On sait que les animaux mélomanes, comme le lézard, le serpent, sont surtout charmés par un sifllement léger ou des sons de chalumeau.

Il est un cas où l'attention auditive atteint son maximum d'intensité au point de devenir sensible par elle-même : c'est le cas où elle se porte sur un son imminent, pressenti, attendu. Je prendrai comme exemple le cas où nous attendons

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