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une détonation : toute notre activité est en suspens ; nous imaginons d'avance le choc, nous nous préparons à le supporter sans tressaillir, jusqu'à ce qu'enfin il se produise. On connaît encore cette attention involontaire, excessive, presque douloureuse avec laquelle nous épions le retour d'un bruit léger qui nous a éveillés la nuit ; c'est un état d'anxiété, une tension des nerfs d'autant plus épuisante que nous écoutons à vide. Tout bruit intermittent qui se reproduit à intervalles irréguliers provoque cet état pénible d'attente : ainsi le bruit d'une porte mal fermée que le vent fait battre, les jappements d'un roquet dans une maison voisine, un reniflement, une petite toux sèche, un tic quelconque accompagné d'un bruit qui agace. Il suffirait, pour ne plus l'entendre, de penser à autre chose ; mais nous ne pouvons nous en distraire ; malgré nous, quand il nous laisse tranquilles, nous nous torturons à l'écouter. L'attente est dans ce cas une véritable obsession.
C'est par ce phénomène d'attente que le rythme sonore s'empare de nous si complètement. Quand nous écoutons le bruit des vagues qui battent une falaise, nous ne nous contentons pas d'entendre chaque choc à mesure qu'il se produit ; nous anticipons sur l'impression prochaine ; après chaque secousse sonore, nous attendons la suivante, avec un besoin de la recevoir qui va croissant à mesure qu'elle devient jolus imminente : aussi le retour périodique de ce bruit toujours attendu accaparc-t-il toute notre attention.
On a beaucoup disserté sur les effets du rythme musical ou poétique. Dans presque toutes les analyses qu'on en a faites, on a beaucoup trop insisté sur le plaisir que nous y pouvons trouver. Sans doute tous nos mouvements tendent à prendre la forme rythmique, de sorte que la lecture d'une pièce de vers ou l'exécution d'un morceau de musique, en cadençant nos efforts, nous les rend moins pénibles et même agréables. Sans doute encore le retour périodique des mêmes impressions sonores peut flatter l'oreille, économiser son attention, lui donner le plaisir de l'attente satisfaite. Mais c'est là un agrément médiocre, après tout, et dont on se lasserait bientôt : nous verrons même que très vite tout rythme sonore tend à devenir inconscient. Le rythme est moins un agrément qu'on nous procure qu'une
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puissance dont on dispose : il vaut surtout par son effet d'entraînement. A peine avons-nous connmencé à lire une pièce de vers, que nous sommes pris dans son rythme : cadence intérieure du vers, qui fait succéder les syllabes faibles aux syllabes appuyées ; cadence plus lente de la rime, qui nous ait attendre en écho le retour du même son ; mouvement plus large encore de la stance, qui soulève à temps égaux tout un groupe de vers en une grande période : ainsi nous sommes poussés en avant par l'attente perpétuelle de l'impulsion sonore dont notre oreille exige le retour. Plus variés, plus souples, plus enlaçants s'il est possible, les rythmes musicaux s'emparent de nous plus complètement encore.
A l'obsession du rythme, la musique ajoute celle de l'harmonie. Ce n'est pas assez de dire qu'au cours d'un morceau notre oreille attend certaines notes, certains accords, et les voit arriver avec plaisir. On peut dire qu'elle les réclame, qu'elle ne peut s'en passer ; s'ils n'arrivaient pas au moment voulu, nous en ressentirions une gêne intolérable. Pour se rendre compte de ce que peut être cette obsession d'un son trop attendu, il est facile de se la donner expérimentalement. Que l'on récite un vers connu en s'arrêtant à l'avant-dernière syllabe, puis que l'on s'efforce de penser à autre chose. On aura beau distraire sa pensée, elle fera un sourd effort pour compléter le vers, et nous ne serons délivrés de cette obsession que lorsque nous l'aurons satisfaite. lien serait de même jDour une gamme que l'on chanterait en s'arrêtant à la note sensible, pour un morceau qui ne nous ramènerait pas à la tonique, pour une dissonance qui ne serait pas résolue. Un naturaliste, pour éprouver le goût musical des oiseaux chanteurs, avait seriné un air à une linotte en s'arrêtant à l'avant-Jernière note ; l'oiseau semblait s'accommoder de cet air tronqué : l'effet produit sur l'oreille humaine était intolérable. <( Un soir, dit-on, oîi quelques amis s'étaient réunis chez Mozart, l'un d'eux, peu d'instants avant de partir, posa machinalement les doigts sur le clavecin qui était ouvert, frappa doucement plusieurs accords qui s'enchaînaient, et dérangé pour une raison quelconque, s'interrompit tout à coup et sortit, sans avoir donné de conclusion à sa phrase harmonique. Les amis de
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Mozart partirent l'un après l'autre, et comme il était tard. Mozart, une fois seul, se mit au lit. Mais ce fut en vain qu'il essaya de dormir ; il éprouvait un sentiment pénible de gêne et d'inquiétude indéfinissables qui le tenait éveillé, et depuis longtemps déjà il ne faisait que se tourner et se retourner lorsque tout à coup et presque malgré lui, il bondit hors de son lit, alla droit à son clavecin et frappa l'accord oublié qui terminait pleinement la série interrompue. Il se recoucha et s'endormit inmiédiatement. Si cette histoire n'est pas authentique, elle n'en est pas moins d'une vraisemblance absolue ^ » Quand en effet on voit un Mozart éprouver le besoin de toujours revenir, dans le dernier morceau de ses opéras, au ton de l'ouverture '^, quoi d'étonnant à ce qu'il éprouve le besoin irrésistible de compléter une série d'accords interrompue ? Eu reprenant les termes dans lesquels est contée cette anecdote, on sera frappé de voir comme cette obsession musicale ressemble aux obsessions créées par la suggestion hypnotique.
La fascination auditive peut enfin se produire, comme la fascination visuelle, par distraction. Quand notre esprit est absorbé par quelque réflexion ou quelque rêve, nous écouterons, avec une attention machinale et puérile, un bruit insignifiant par lui-même, comme le chant d'une bouilloire, la trépidation d'un train, le ronflement lointain d'une machine abattre. Quand nous aurons ainsi écouté ce bruit pendant quelques secondes, il n'y aura pas de raison pour que cette contemplation ne se prolonge pas indéfiniment ; il faudrait prendre conscience de ce vertige pour nous y soustraire ; mais nous n'y pensons pas, notre esprit étant ailleurs.