III. COMBINAISON DE LA FASCINATION VISUELLE
AVEC l'hypnose MUSICALE
Dans bien des cas enfin, les effets de la fascination auditive se combinent avec ceux de la fascination visuelle pour nous amener à l'bypnose. Il est très rare en effet qu'on écoute un bruit quelconque sans regarder, qu'on regarde quoi que ce sjit sans tendre l'oreille.
Ces perceptions accessoires sont comme un dérivatif à notre activité intellectuelle ; elles nous aident à parvenir à la contemplation pure, en absorbant l'excès d'attention qui ne trouverait pas à s'occuper suffisamment sur l'objet principal; parfois même, la distraction est si forte, que notre attention dévie et va se porter tout entière sur les perceptions accessoires. La fascination auditive se convertit en fascination visuelle ou réciproquement.
L'influence hypnotique des sons vagues et monotones est évidemment pour beaucoup dans l'attrait qu'ont pour nous certains spectacles de la nature. Lorsque nous nous promenons aux champs par une belle journée dont la tiédeur nous porte déjà à la nonchalance, une rumeur confuse nous entoure et nous pénètre, faite du bourdonnement des insectes, du cri strident et répété des grillons dans la terre chaude. Pendant que nous écoutons ces bruits vagues d'une oreille distraite, nous contemplons la plaine qui s'étend devant nous à perte de vue ; nous suivons du regard les beaux nuages d'été qui passent lentement dans le ciel bleu ; et notre pensée s'en va comme eux à la dérive, perdue dans de vagues et flottantes rêveries.
La nature a sa musique lente et léthargique, qui donne à sa beauté un charme mystérieux : c'est dans la plaine la petite voix du vent qui sitïle dans les buissons, le susurrement des épis froissés l'un contre l'autre qui se fond en une rumeur si douce ; c'est le grondement continu des torrents dans la montagne ; ce sont les voix de la forêt, qui tantôt s'épandent, graves et solennelles comme des sons d'orgue sous la voûte d'une cathédrale, tantôt s'élèvent suppliantes et retombent avec l'accent profond d'une plainte qui n'a pas été entendue. Tous les arbres
résonnent au vent avec leur timbre spécial ; les peupliers avec leur clapotis de feuillage quisous les rafales devient un bruit d'écluse ; les pins avec leur rumeur lointaine, semblable au tonnerre assourdi des vagues déferlant sur une grève.
Dans ce concert naturel, c'est l'eau qui sans contredit joue le premier rôle. On peut dire qu'elle est l'élément hypnotique par excellence. Elle a le scintillement qui fascine, l'agitation perpétuelle qui hébète, le clapotement qui étourdit. <( S'il me fallait maintenant pénétrer dans un problème nouveau, écrivait George Sand, je manquerais certainement de lucidité. L'éclat, le bruit de la mer exercent sur moi une sorte d'hypnotisme qui ne porte point à la réflexion ^ » Quand la vue des plus belles choses nous fatiguerait au bout de quelques minutes, nous resterons des heures à contempler cette surface mouvante sans tamais pouvoir en détacher les yeux : c'est le charme étrange de l'eau en mouvement. Tous les poètes l'ont chanté; de tout temps, c'est auprès des cascades et des ruisseaux, sur la tive des lacs, au bord des mers, qu'ils sont venus chercher l'inspiration. Mais nul ne l'a décrit avec plus d'attrait et de précision tout ensemble que J.-J. Rousseau, dans ses Rêveries du promeneur solitaire : « Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux m'offrait l'image ; mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun concours actif de mon àme, ne laissait pas de m'attacjier au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu, je nepou- I. Impressions et souvenirs, Paris, 1878, p. 268.
vais m'arracher de là sans efforts.... Tel est l'état où je me suis trouvé souvent à l'île Saint-Pierre, dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs, au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier. »
La musique proprement dite accompagne admirablement la contemplation visuelle. C'était àLuc-sur-Mer. Le petit Etienne A..., alors âgé de six ans, regardait la mer tout en écoutant l'orchestre du Casino. Le spectacle qu'il avait sous les yeux, ainsi accompagné du son des instruments, le ravissait au point qu'il en fut lui-même surpris, et qu'il demanda à ses parents : « Je voudrais savoir si c'est la musique qui est plus belle à cause de la mer, ou la mer qui est plus belle à cause de la musique. » L'enfant se rendait compte que ces deux impressions prenaient, par influence réciproque, un charme inattendu, et contribuaient ens'exaltant l'une l'autre à le mettre en extase. — Chacun a pu remarquer qu'un objet par luimême agréable à voir, comme un bouquet de fleurs, une fraîche figure de jeune fille, prend ime sorte de beauté magique et surnaturelle si nous le regardons machinalement en écoutant de la musique. Peut-être y a-t-il là un effet de sympathie nerveuse. On sait que sous l'influence d'une excitation quelconque, la sensibilité de tous nos sens se trouve momentanément exaltée ^ Il se peut donc que les ondes sonores qui baignent ces fleurs en rendent vraiment les nuances plus fraîches et plus vives; qu'à chaque coup d'archet la beauté de cette jeune fille rayonne davantage et jette une sorte d'éclat. Mais dans le charme que nous subissons il y a certainement une fascination visuelle, préparée et achevée par l'extase musicale.
La fascination visuelle combinée avec la fascination auditive
I. Voir à ce sujet les observations de Ch. Féré (BuUelin de la Société de biologie, 2/1 juillet 1886, p. SSg ; — Sensation et Mouvement, Paris, F. Alcan, 1887, p. 77) et de M. Urbanschitsch, de Vienne {Revue scientifique, 1887 t. II, p. C69). Selon M. Urbanschitsch, les sensations auditives augmentent la perception des couleurs et l'acuité visuelle : les couleurs d'un tableau paraissent d'autant plus vives que les sons sont plus élevés. Réciproquement, les excitations lumineuses ont une influence sur les sensations auditives : le tic tac d'une montre est mieux entendu quand les yeux sont ouverts ; le rouge, le vert donnent plus d'intensité aux sons; le jaune, le bleu les affaiblissent.
est pour beaucoup dans le charme du ballet. Au son d'une musique monotone et carillonnante, parées en idoles barbares, des femmes se meuvent en cadence, tournant à menus pas sur elles-mêmes, faisant onduler leurs bras, de l'épaule aux phalanges, d'un geste lent et souple : l'attrait de cette danse javanaise n'est-il pas dans l'espèce de léthargie musicale à laquelle s'abandonne le spectateur, pendant que ses yeux se reposent sur ces formes féminines aux lignes mouvantes et onduleuses ? Quand avec des éléments aussi simples on peut obtenir un tel effet, quel parti ne pourrait-on pas tirer de nos ballets, si seulement on les faisait moins dansants et plus poétiques! Que de ressources on trouverait encore dans la fantasmagorie ! Car la fantasmagorie pourrait prendre place au rang des arts, et des plus suggestifs. Souvent, en écoutant une symphonie, nous souhaiterions avoir des images devant les yeux pour trouver un objet de contemplation, mais des images légères, mobiles, presque immatérielles, n'ayant qu'une ombre de réalité, quelque chose comme la^' projection lumineuse des rêveries que l'ai.dition nous suggère. A une musique de rêve, il ne faudrait, comme illustration, que des tableaux fantastiques et presque imaginaires.