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I. CHARME ET DANGER DE L HYPNOSE

Tout ce que nous avons dit de la contemplation esthétique, des conditions qui lui sont favorables et des causes qui la déterminent, nous explique déjà son attrait. Nous avons reconnu en effet qu'elle se produit dans des circonstances où. nous ne trouvons, en nous-mêmes comme en dehors de nous, que des raisons d'être heureux. Elle est préparée par un état de béatitude physique et morale qu'elle nous permet de prolonger indéfiniment, en fixant pour ainsi dire notre état de conscience. Elle nous retient en présence d'objets toujours agréables à voir, parfois si beaux qu'ils nous font l'effet d'un rêve. Les troubles mêmes qui l'accompagnent, ces vertiges, ce sentiment de nous perdre dans l'infini du temps, tout cela a quelque chose d'étrange, de surnaturel, bien fait pour nous séduire. 11 ne faut pas nous y tromper pourtant. Ces plaisirs conscients et positifs ne sont encore que chose superficielle. Ils s'ajoutent au plaisir de la contemplation pour en augmenter le charme ; ils n'en sont pas l'essence même. Boit-on du vin pour sentir au gosier le goût du vin ? Non, mais pour avoir l'ivresse. Fume-t-on du tabac pour le plaisir de soufïler en l'air de jolis petits nuages bleus ? Le fumeur peut s'y tromper, car c'est là le seul plaisir dont il ait bien conscience. Mais au fond ce qu'il savoure tout en fumant, c'est quelques minutes de léger étourdissement et d'insouciance rêveuse. Le fumeur de haschich, qui écoute

chanter à sa fenêtre son rossignol prisonnier, trouve ce chant bien beau et serait tenté de lui attribuer son extase. En réalité, s'il aime à s'entourer de chants d'oiseaux, c'est pour mieux goûter les délices du kief. 11 en est de même dans la contemplation esthétique. Nous croyons jouir uniquement de la beauté des objets que nous contemplons. Sans doute les perceptions qu'ils nous donnent, grâce des formes, fraîcheur des colorations, harmonie des voix, bruit cadencé des vers, sont de nature fort agréable. Mais que vaudraient après tout ces plaisirs, si pour les goûter nous étions dans notre état normal ? Ce qui nous plaît vraiment dans la contemplation esthétique, c'est l'état même de contemplation, c'est l'hypnose.

Mais enfin, pourquoi l'hypnose a-t-elle tant de charmes.^ Quel plaisir peut- du éprouver à perdre ainsi conscience de soi-même ? — C'est à ceux qui goûtent ce plaisir de nous le dire. Consultons les philosophes et les poètes. Essayons surtout de nous ramener nous-mêmes en imagination à cet état purement contemplatif; descendons la pente de l'hypnose, degré par degré, de la léthargie à l'extase, de l'extase à l'inconscience absolue ; et voyons les idées, les sentiments que nous serons le plus disposés à accueillir tant que nous serons dans cette attitude mentale. Il peut se faire, il est vraisemblable même que le charme de l'hypnose, inexiDlicable pour la pensée lucide et normale, ne se révèle qu'à la pensée sulFisamment assoupie. L'ivresse a ses raisons que la raison ne peut comprendre.

Il est des heures d'irritation, d'énervement où le moindre effort de réflexion nous coûte, où nous voudrions ne plus penser à rien de la vie réelle, tout oublier, nous abandonner. Mais il ne suffit pas, pour écarter les idées obsédantes, de le vouloir. Le mouvement de la pensée ne s'arrête pas brusquement d'un effort. Nous ne pouvons que lui trouver des dérivatifs, comme vme occupation macliinale où elle finisse par s'engourdir, des rêveries où elle se perde, une contemplation qui l'absorbe. C'est ce que nous faisons d'instinct dans ces moments où nous éprouvons le besoin d'une complète détente cérébrale. Nous demandons à l'art et surtout à la nature, qui s'empare mieux de tout notre être, des objets de contemplation qui nous apaisent et nous calment par sympathie. Nous nous réfugions dans ce que

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