‹ La suggestion dans l'artChapitre 23 sur 88 · LA PENTE DE L'HVPNOSE · texte numérisé non relu

LA PENTE DE L'HVPNOSE

l'on appelle la solitude, c'est-à-dire dans la société des êtres élémentaires, dans l'intimité des choses.

La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne, M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux ; Comme un enfant bercé par un bruit monotone Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.

Ah ! C'est là qu'entouré d'un rempart de verdure, D'un horizon borné qui suffit à mes yeux, J'aime â fixer mes pas, et seul dans la nature, A n'entendre que l'onde, à ne voir que les deux.

J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;

Je viens chercher vivant le calme du Lélhé ;

Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie!

L'oubli seul désormais est ma félicité.

Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ; Le bruit lointain du monde expire en arrivant, Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance, A l'oreille incertaine apporté par le vent.'

(Lamartine)

De cette léthargie on arrivera, par une pente naturelle, à l'inertie de l'extase. La pensée, s' engourdissant de plus en plus et se complaisant dans cet engourdissement, finira par s'arrêter à une dernière idée, à une dernière perception dans laquelle elle se figera ; et ce sera la béatitude dans le parfait repos.

« Que chacun examine ses pensées, a dit Pascal, il les trouvera toujours occupées au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin. Le j^assé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fm. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. » — Oui, répondra J.-J. Rousseau. « Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé, ni d'enjamber sur l'avenir, où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours, sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sen-

liment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière; tant que cet état dure, celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein qui ne laisse dans l'àme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir.... De quoi jouit-on dans une pareille situation .^ De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence ; tant que cet état dure, on se sufQt à soi-même, comme Dieu. Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette impression chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire, et en troubler ici-bas la douceur^. »

Peut-être y a-t-il dans ces pages un écho de Plotin ? A coup sûr le contemplateur parle ici le même langage que le mystique. « Si quelqu'un, dit Plotin-, pouvait conserver le souvenir de ce qu'il était quand il se trouvait ainsi absorbé en Dieu, il aurait en lui-même une image fidèle de Dieu. Alors en effet il était lui-même un, il ne renfermait en lui aucune différence,, ni par rapport à lui-même, ni par rapport aux autres êtres. Pen-: dant qu'il était ainsi transporté dans la région céleste, rien n'agissait en lui, ni la colère, ni la concupiscence, ni la raison, ni même la pensée; bien plus, il n'était plus lui-même, s'il faut le dire, mais plongé dans le ravissement ou l'entliousiasme, tranquille et solitaire avec Dieu, il jouissait d'un calme imperturbable ; renfermé dans sa propre essence, il n'inclinait d'aucun côté, il ne se tournait même pas vers lui-même, il était enfin dans une stabilité parfaite, il était en quelque sorte devenu la' stabilité même. »

Dans cet état d'extase, je suis déjà bien près de l'inconscience. Sans effort, par la cessation même de tout effort, j'y descendrai. Quand en effet j'ai cessé de sentir, de penser, de vouloir, que reste-t-il de moi ? Le pur sentiment de l'existence?.'

I. Les rêveries du promeneur solitaire, cinquième promenade. 3. Vl" Ennéade, I. IX.

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Mais la simple existence ne se sent pas. Ce que l'on sent encore iMisque l'activité cérébrale est ainsi tombée à son minimum, c'est le jeu de la vie organique, le rythme de la respiration, le fourmillement des globules sanguins, la combustion sourde et lente de tout le corps. Que ces dernières sensations si diffuses, si vagues, viennent à me manquer, et je n'aurai plus rien qui puisse me faire prendre conscience de mon existence personnelle, je n'existerai plus pour moi, je ne serai plus moi. La tentation est grande, le vertige presque fatal. En fait, tous ceux qui ont pratt(]ué assidûment la vie contemplative ont fini par aspirer à l'inconscience absolue, à l'anéantissement du moi, à sa diffusion dans l'être impersonnel comme au suprême idéal, au souverain bien.

On attribue communément à la vie consciente une supériorité sur l'existence inconsciente ; pourquoi cela ? — C'est la nuit. Plus un passant dans les rues. Fatiguée du labeur du jour, la ville ouvrière s'est endormie. Écoutez pourtant! Ne dirait-on pas un bruit étouffé d'instruments, de violons jouant en sourdine.^ Oui, là-bas, dans celte maison close d'où filtre de la lumière, on est en fête : une foule parée se presse sous la clarté des lustres ; les couples tournent, étourdis et souriants ; l'ivresse légère de la joie fait pétiller les yeiix, tinter les rires :

C'est le bal éclatant qui tient toute la nuit Quelques fous éveillés autour d'un peu de bruit.

Très beaux, très nobles, très heureux, ils dansent, tandis qu'au dehors tout repose et que les étoiles scintillent doucement dans le ciel profond. Ce salon lumineux dans la ville ténébreuse, ce sont les êtres conscients dans la nature. Qui vaut le mieux, de ce petit monde éveillé ou du grand monde endormi ? Qui envierons-nous, de ceux qui veillent ou de ceux qui reposent .^

La conscience est une sorte d'accident dans l'univers. Dans le monde inorganique, dans cette lourde masse de matière qui forme presque toute la réalité, nous n'en voyons aucune trace. On peut douter qu'aucun végétal la possède. Chez les animaux eux-mêmes, elle est exceptionnelle. Une infinité d'espèces vivent en perpétuelle léthargie. Si dans quelques-unes la conscience apparaît par intermittences, dans aucune elle n'est

l'état normal. Elle suppose quelque excitation externe et interne qui tienne l'animal éveillé : privé de ces stimulants, il s'assoupit aussitôt. L'enfant nouveau-né dort tant qu'une impression douloureuse, souffrance ou besoin, ne le fait pas crier : le sommeil profond est son état naturel. Pourquoi en serait-il autrement de l'adulte ? Voici un homme qui dort. Touchez-le du doigt : il frissonnera ou poussera un gémissement étouffé. Si le contact a été plus rude, il s'agitera, ouvrira les yeux, puis avec un soupir de soulagement, retombera dans sa léthargie. L'état de veille, c'est une insomnie prolongée, entretenue par la constante excitation de la lumière, du bruit, des préoccupations, du besoin. Par quelle étrange méprise est-on arrivé à croire que cette période d'anxiété et d'agitation valait mieux que l'autre .^ C'est là une illusion de la conscience qui, s'imaginant que toute réalité commence avec elle, doit naturellement considérer l'existence la plus consciente comme l'idéal suprême. Pour dissiper cette apparence, gardons-nous de réfléchir. Laissons notre pensée se calmer au contraire, s'assoupir : alors la vérité nous apparaîtra. L'agitation fiévreuse du jour et la sérénité de la nuit, — la stupeur du réveil, — le soulagement avec lequel on se rendort, • — le sentiment de sécurité qui nous pénètre dans ces moments d'extase où notre âme se perd dans les choses, — la sympathie profonde, silencieuse que nous sentons dans la nature quand nous revenons à elle, — l'attrait de toute contemplation prolongée jusqu'à l'inconscience, autant de révélations auxquelles il est impossible de se méprendre ; autant de sollicitations auxquelles nous ne pouvons résister. Xotre place est là. ?Sotre bien est là. Laissons se détendre toutes nos activités ! Reposons-nous de cette trépidation cérébrale que l'on appelle la pensée, de cette fièvre étrange que l'on appelle la vie ! Par l'ivresse, par la contemplation, par l'hypnose, rentrons dans l'inconscient!

Non, debout! 11 est temps de nous réveiller. A nous laisser' aller davantage à ces idées troublantes, que l'hypnose mêmff suggère et rend acceptables, nous finirions par y perdre quelquechose de notre énergie. Celui qui est plongé dans l'extase a laj conviction de se trouver dans un état divin. C'est le propre de^ toutes les ivresses de se croire sublimes. Mais que peut-onj

LA PENTE DE L'HVP.NOSE fil

trouver de si noble à cet état de stupeur, même quand on y tomberait en présence dès plus belles choses du monde ? Pourquoi le jugerions-nous supérieur au bien-être du lézard qui se chauffe sur sa pierre ou du mollusque attaché à sa roche dans l'eau tiède de la mer? La conscience de soi est un effort sans doute ; mais cet effort fait ma dignité, car c'est par lui que je suis homme. — Je ne veux pas la dignité, dira-t-on, je veux la béatitude. — La vie contemplative tient-elle si bien les promesses de bonheur qu'elle nous fait d'abord ? En nous déshabituant de l'action, en nous rendant indolents et rêveurs, elle tarit en nous la véritable source de la joie, li désir. Au premier moment, on en éprouve comme un soulagement: le désir nous a si souvent trompés ! Puis on ne sait plus que faire de soi-même. Alors apparaît l'ennui, remords inconscient de la paresse, mais remords stérile qui achève de la décourager. On se sent désœuvré, inutile, égoïste, et l'on continue à vivre en se demandant : à quoi'bon ) A quoi bon en effet, si l'on n'a pas de tâche à remplir, pas de devoirs qui soutiennent, si l'on n'agit pas, si l'on ne vit pas en homme.

Sachons résister à ce vertige. Certes nous avons droit dans la vie à un peu de loisir. Le tout est de n'en pas trop prendre. C'est une chose permise et charmante que de contempler le long ruissellement des blés sur les collines, ou l'ombre pourprée des nuages qui passent lentement sur les lacs bleus.

Je passerai l'été dans l'herbe, sur le dos, La nuque dans les mains, les paupières mi-closes, Sans mêler îin soupir (1 l'haleine des roses, A'i troubler le iOmmeil léger des clairs échos.

Sans peur je livrerai mon sang, ma chair, mes os. Mon être, au cours de l'heure et des métamorphoses, Calme, et laissant la foule innombrable des causes Dans l'ordre universel assurer mon repos.

Soîis le pavillon d'or que le soleil déploie, Mes yeux boiront l'éther, dont l'i\nmuablejoie Filtrera dans mon âme au travers de mes cils,

Et je dirai, songeant aux hommes : « Quu font-ils? »

Et le ressouvenir des amours et des haines

Me bercera, pareil au bruit des mers lointaines.

(SuLi.Y-PnuDOMME, Sieste.')

Qui n'a fait de semblables rèves? Mais ce n'est pas lu vie. cela. Ce n'est que le repos du dimanche.

Si délicieux que soit le repos dans la contemplation, l'art a mieux à nous donner, sa fonction est plus haute. Croit-on que tant et de si puissants génies se seraient consumés en un labeur continu, brisés en un effort surhumain pour nous procurer quelques minutes de délassement passif, que nous trouverions à moins de frais devant un ruisseau qui coule ou un roseau agité par le vent;' Est-ce là l'impression que nous avons reliréf de leurs œuvres les plus belles î* Non. Elles ont fait passer devant nos yeux des visions idéales; elles ont enchanté notre imagination et notre cœur. Yoilà quel était le but. L'hypnose est un simple moyen et non une fin. L'art n'y a recours que pour mieux s'emparer de notre âme, pour retenir notre pensée sur les images qu'il nous suggère. Ce que nous devons lui demander, ce n'est pas le sommeil, c'est le rêve.

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