CHAPITRE PREMIER RAPPORTS DE L'HYPXOSE A LA SUGGESTION
Nous parcourons les salles d'un musée. Une toile attire notre attention. Nous nous arrêtons pour la considérer à loisir. Au premier coup d'œil, nous n'y voyons que ce que nos yeux nous montrent positivement : une surface plate, vernissée, bariolée de couleurs diverses. Mais bientôt, sous notre regard fixe, elle se transfigure. Et voici que nous apparaissent, en un relief plus ou moins accusé, les objets mêmes que le peintre a voulu représenter. Nous nous arrachons à ce vertige, et reportons nos yeux sur une autre toile. De nouvelles images nous apparaissent, aussi hallucinantes. Quel art étrange que la peinture ! Art d'illusion et de mirage, qui se plaît à déconcerter le regard par de perpétuelles équivoques de vision !
Nous sommes au concert. Les instruments finissent de s'accorder. La symphonie commence. Pendant quelque temps encore, notre attention inquiète va de la salle à l'orchestre, se fixe un instant sur des bruits de couloir et de portes qui battent, revient à la musique ; nous nous demandons quel est le sens de ce morceau, quelle allure il va prendre. Mais peu à peu, sous l'influence calmante du rythme qui nous berce et de la
mélodie qui nous charme, notre pensée se détend ; nous nous laissons aller à la pure contemplation musicale. A partir de ce moment, la réalité n'existe plus pour nous. Où sommes-nous ? Dans le monde immatériel et presque imaginaire des sons. Parfois arrivent jusqu'à nous des bruits autrefois entendus, un chant d'orgue, une sonnerie de cors, un grondement d'orage, crescendo menaçant que termine le sublime coup de cimbales du tonnerre ; un instant notre rêverie prend une netteté d'hallucination, puis ces images s'efTacent. Il nous semble que nous avons perdu pied, que nous flottons dans l'espace vide ; à côté de nous passent des sonorités lugubres, des voix tristes qui nous déchirent le cœur ; puis d'autres plus hautes qui chantent l'espérance et l'amour ; voix étranges, qui parlent sans paroles, mais dont nous reconnaissons le timbre et comprenons l'accent. Nous en prenons l'unisson, nous chantons avec elles, nous ne sommes plus nous mêmes qu'une voix qui chante. Que se passet-il .^ Je ne sais plus. Je rêve peut-être... Soudain des applaudissements éclatent. Pourquoi faut-il qu'on nous tire si brutalement de notre songe ;' C'est avec une sorte de stupeur que nous revenons à la réalité, la tète lourde et pleine de rêverie.
Essayons enfin de retrouver par le souvenir l'état de rêverie auquel peut nous amener le rythme poétique, quand nous nous abandonnons à son influence. Etonnante fantasmagorie! C'est bien le spectacle dans un fauteuil. L'obscurité s'est faite dans la salle et l'attente du mystère, excitant mon imagination, me dispose à voir sur la toile blanche les images qui n'y sont pas encore projetées. Que va-t-on représenter ? C'est par exemple Le crépuscule. Le spectacle commence. Je vois un étang qui frissonne au vent du soir ; une forêt profonde ; et voici qu'à travers les rameaux sombres apparaît une étoile qui monte et s'épanouit, rayonnante, splendide dans le ciel. Et les tableaux se succèdent, entrevus comme dans une vague lueur, se fondant l'un dans l'autre, pendant qu'un orchestre invisible accompagne ces visions. La musique est lente, monotone, étrange ; c'est un bruissement, un chuchotement léger des instruments, une suite de sons qui paraîtraient à peine mvisicaux s'ils n'étaient rythmés par une sourde timbale. Mais chaque phrase finit par un accord plus fortement appuyé, qui tantôt se prolonge en vibrations
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décroissantes, tantôt s'étoufTe brusquement ; et toujours, sur cet accord, l'image se colore davantage, devient plus nette, comme si la flamme qui la produit montait à chaque secousse sonore en jetant un éclat plus vif. Que ces visions sont douces ! Comme cette musique lente nous berce ! Dormez, nous dit-elle, rêvez ! D'instant en instant, nous nous enfonçons davantage dans l'hypnose. Nous n'imaginons plus : nous voyons, nous entendons, nous sentons ; nous aspirons avec délices cet air de la nuit, des belles nuits d'été, cet air pur dont la fraîcheur semble descendre du ciel avec la lueur des étoiles.
La forme cViin toit noir dessine une chaumière: On entend dans les prés le pas lourd du faucheur; L'étoile aux deux, ainsi qu'une jleur de lumière, Ouvre et fait rationner sa splendide fraîcheur...
La pièce est finie. Ces images de lanterne magique s'évanouissent. Je me retrouve assis dans mon fauteuil, un livre en main ; et ce sont ces petits caractères noirs sur cette page blanche qui m'ont ainsi halluciné : je lisais les Contemplations.
Voici des faits d'ordre nouveau, bien différents de ceux qvie nous avons étudiés dans la première partie de cet ouvrage. Nous avons vu comment l'art nous conduisait à l'hypnose. Nous voyons comment il profite de cet assoupissement des facultés dirigeantes de l'àme pour s'emparer de notre imagination et de notre cœur.
Presque tous les phénomènes de suggestion peuvent se produire à l'état normal. Tous marchez dans la rue ; quelqu'un, derrière vous, siffle entre ses dents un air d'opéra; vous n'y faites pas attention, mais, sans en avoir conscience, vous entendez ; et voici que vous-même vous commencez à fredonner cet air. Si l'on vous demandait pourquoi vous le faites, vous répondriez que vous ne savez pas, que c'est une idée qui vous estvenue. Vous entendez crier : gare ! Aussitôt vous tressaillez, vous faites un saut de côté : l'image d'une voiture qui approche, d'une poutre qui va vous choquer, d'un cheval emporté s'est ofTerte brusquement à vous, avec la netteté d'une hallucination. On vous regarde d'un air de compassion en vous disant : « Vous pleurez ?— Moi, du tout. — Si, vous pleurez ! » Les larmes vous viennent aux yeux. L'état d'hypnose n'est donc pas absolu-
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ment indispensable à la suggestion. Il est certain cependant que les effets normaux de la suggestion artistique seront bien mieux caractérisés quand nous aurons été réduits au préalable à un état voisin de l'hypnose véritable. « L'objet de l'art, a-t-on dit, est d'endormir les puissances actives ou plutôt résistantes de notre personnalité, et de nous amener ainsi à un état de docilité parfaite où nous réalisons l'idée qu'on nous suggère, où nous sympathisons avec le sentiment exprimé^.» Si ce n'est vraiment son objet, à coup sûr ce pourrait être son procédé le plus puissant.
Quelles sont en effet les conditions requises pour qu'une telle suggestion soit aussi efficace que possible ;' Il faut que le sujet mis en expérience ait très peu de volonté et beaucoup d'imagination. Très peu de volonté, pour céder sans résistance à toutes les impulsions qu'il reçoit du dehors. Beaucoup d'imagination, pour se donner vite et sans peine les illusions auxquelles on le convie, et rêver en quelque sorte sur commande. La suggestion verbale, graphique ou musicale ne nous fournit pas d'images toutes faites ; elle ne fait qu'orienter nos facultés Imaginatives dans un sens déterminé. Les mots que nous lisons, les figures que nous avons devant les yeux, les accords que nous entendons sont de simples signes, souvent abréviatifs et conventionnels, des signes que nous devons interpréter pour nous donner nous-mêmes les représen tations voulues. L'œuvre d'art ne se perçoit pas vraiment, elle s'imagine. C'est un rêve que l'artiste nous propose et qu'il dirige, mais qu'il erait incapable de nous donner si nous-mêmes nous étions
1. Henri Bergson. Essai sur les données immédiales de la conscience, F. Alcan, 5e éd. 1906 : 1889, p. II. Voir aussi les deux pages qui suivent. — Je ne crois pas que la question de priorité ait grande importance en matière philosophique. Les idées arrivent à leur heure, quand elles ont été suffisamment préparées, et se présentent presque toujours à plusieurs esprits à la fois. Je ferai remarquer toutefois que j'ai fait à la Faculté des lettres de Lille, sur l'Hypnotisme el la smjijesUon dans l'art, un cours public de douze leçons, commencé en décembre 1888, dont le présent livre est le développement. On voit que M. Bergson et moi nous sommes arrivés d'une manière indépendante aux mêmes conclusions. Je suis heureux de me rencontrer avec un psychologue de celte valeur pour soutenir que les procédés de l'art sont comme une forme « atténuée, raffinée et spiritualisée en quelque sorte » des procédés de l'hypnotisme.
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dépoiirviis de la faculté de nous représenter vivement les choses et manquions d'imagination inventive.
Or c'est justement l'elTet principal de l'hypnose de nous enlever toute force de résistance volontaire, en même temps (|u'ellc augmente l'activité de notre imagination.
On ne s'explique pas encore bien comment l'hypnose préalable a pour résultat de mettre la personne endormie sous la dépendance absolue de l'hypnotiseur. Voici au moins comment on peut se représenter cet efTet. Supposons qu'on me mette dans la main un pendule oscillant : suis-je libre de le balancer à ma guise ? Non, car les mouvements que j'essaie de lui imprimer, se combinant avec ses oscillations propres, me donneront des résultantes inattendues. Pour en faire ce que je veux, il faut que je commence par l'arrêter : alors le plus léger déplacement de ma main déterminera l'oscillation voulue. De même pour la suggestion. L'intlucnce que je puis exercer à l'état normal sur les autres personnes est peu de chose : quelque autorité que j'aie prise sur elles par affection, par crainte, par discipline, par habitude, je n'en puis faire absolument ce que je veux ; elles ont leurs oscillations propres. Mais le sujet que j'aurai hypnotisé au préalable sera entièrement soumis à ma volonté. En fixant son attention, en l'absorbant tout entière dans une sensation continue ou une idé^' persistante, je l'ai réduit pour un instant à un état de parfaite inertie mentale dont désormais il ne pourra plus sortir spontanément, faute d'élan, de force vive ; à partir de ce moment, l'autorité que je prendrai sur lui sera souveraine, irrésistible, exclusive: j'ai arrêté le pendule.
Quoi qu'il en soit de cette conq^araison ou de cette explication, le fait certain, c'est qu'au sortir de cette léthargie artificielle par laquelle on l'a fait passer, le sujet hypnotisé se trouvera plus complètement à la merci de la personne qui l'a endormi.
L'hypnose atténuée, telle que l'art peut la produire et a le droit de la produire, exerce sur la volonté une action analogue, bien que nécessairement plus faible. La volonté étrangère dont je subis l'influence ne s'empare pas violemment de moi ; je pourrais toujours, d'un effort, me soustraire à son action ; mais cet effort, je ne le fais pas ; j'aime mieux céder, et je
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m'abandonne avec complaisance au mouvement qui m'entraîne.
Activité de l'imagination dans l'hypnose.
La production des images exigeant une grande activité cérébrale, on est disposé à croire qu'elle suppose un efTort intellectuel intense, et qu'elle doit être surtout obtenue dans le moment où notre esprit a sa pleine lucidité et la parfaite possession de soi .
Cela est vrai des idées qui sont cherchées comme la solution d'nn problème déterminé : on les trouve à grand effort, par l'exercice réfléchi et méthodique des facultés intellectuelles. Mais d'ordinaire, les images apparaissent d'elles-mêmes, en une libre improvisation, d'autant plus abondantes, d'autant plus originales qu'on s'applique moins à les recliercher. Elles viennent à nous toutes formées, au moment où nous les attendons le moins, dans une heure de loisir et de distraction où nous avions donné congé à notre esprit. Ce n'est pas en réfléchissant qu'on les trouve, mais tout au plus après avoir réfléchi, dans la détente mentale qui succède à l'eflort. Dans cet afflux spontané de représentations, l'activité est grande, et pourtant nous n'éprouvons aucun sentiment de fatigue ; car l'activité cérébrale ne fatigue que par l'effort que nous faisons pour la diriger, et ici l'effort est nul, la direction est nulle.
Non seulement la pensée, pour se montrer vraiment Imaginative, ne doit pas être trop surveillée, mais elle ne doit même pas être trop lucide.
Ce n'est pas quand on est le plus éveillé que l'on a le plus d'imagination inventive. Il est indispensable en effet, pour que des images inédites apparaissent dans l'esprit, que les anciennes images commencent par s'altérer ; l'imagination travaille sur des souvenirs désagrégés qu'elle organise à nouveau. Or plus notre esprit est lucide, plus les images qui se présentent à nous tiennent de la nature du souvenir et sont dépourvues de toute qualité plastique ; ce sera donc plutôt dans les périodes de détente et de léthargie, quand la pensée trouble se dissout en images incohérentes, que se formeront les combinaisons nouvelles. En même temps les représentations deviendront plus vives et plus nettes. C'est un fait d'observation qu'à l'état de
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veille nous n'avons qu'une très médiocre imagination visuelle ; nous ne concevons les choses que d'une manière assez abstraite ; nous nous en faisons une idée plutôt que nous n'en avons la vision. Les représentations de la pensée lucide sont presque toujours très pâles, non seulement par contraste avec les objets réels, mais par nature ; il nous faut un grand effort de vision mentale pour les évoquer ; l'attention même que nous voulons fixer sur elles semble les faire fuir. Dans la somnolence rêveuse au contraire, c'est un brillant défilé d'images si colorées que nous croyons les percevoir comme des objets extérieurs, que nous pouvons même les regarder, avec cet effort des yeux, qui accompagne la vision réelle.
Ces phénomènes doivent naturellement varier selon que le sommeil sera plus ou moins complet ; et il est intéressant de chercher quel est le degré le plus favorable au développement de l'imagination.
Chez beaucoup de personnes, de véritables hallucinations de la vue et de l'ouïe se produisent dans le passage de l'état de veille à l'état de sommeil, au moment même de la transition. Ce sont des voix brusques et fortes qui vous tintent à l'oreille, des sons d'instruments, perçus avec leur timbre caractéristique ; ou bien des visions d'une netteté singulière. Jules Breton raconte que dans son enfance il se faisait un jeu de ces images hypnagogiques. a Rien de plus adorablement exquis que cette puissance créatrice qui, sous les paupières fermées, évoque et déroule, hors de la réalité diurne, tant de formes charmantes et étranges, impalpables et pourtant évidentes et comme éclairées i)ar une lumière surnaturelle. Comme j'aspirais au moment où, niché dans mon lit bien chaud, la lampe éteinte, j'allais assister au spectacle quotidien. D'abord des lueurs pâles, crépusculaires, mêlées à des ombres brunes et flottantes, s'agitaient devant mes yeux clos, dans les remous d'un informe cliaos. ébauche de création où bientôt scintillaient des points clairs comme des étoiles. Et puis les formes naissaient, s'aggloméraient, se massaient, se dessinaient, se transformaient, absolument involontaires, amenant toutes sortes de surprises. Les tableaux se succédaient charmants^ bizarres, insensés ou horribles, suivant les dispositions de mon humeur.
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Je les regardais tous curieusement, voluptueusement et sans peur.... Et tous ces tableaux m'apparaissaient spontanément, positivement vus par les yeux intérieurs et non comme ces vagues images qui hanteront plus tard notre cerveau, images si lentes à prendre la forme définitive dont nous les revêtirons. Je crois que beaucoup d'enfants possèdent ce don de double vue. Mes frères et moi, nous nous racontions ces visions et parfois, d'une chambre à l'autre, au moment où elles se produisaient » ^
Le sommeil est venu. Les songes commencent, ininterrompus, sauf peut-être dans cet assoupissement profond, dans cette nuit noire de la pensée, qui endort jusqu'au rêve. Nous vivons d'une vie seconde, toute imaginative. Plus de conceptions abstraites, de réflexion, de raisonnement. La mémoire même est abolie. Les visions se succèdent, se fondent l'une dans l'autre en une perpétuelle métamorphose, toutes originales, faites de souvenirs brouillés et méconnaissables, de transpositions de la réalité.
Ici, la puissance de destruction est excessive. Aussi les rêves proprement dits, bien qu'utiles à l'artiste et au poète pour déposer dans leur esprit comme un humus de souvenirs désagrégés et préparer la floraison d'images nouvelles, ne me semblent-ils pas directement utilisables.
(( Ce qui m'étonne, dit Ch. Nodier dans la préface de Smari-a, c'est que le poète éveillé ait si rarement profité dans ses œuvres des fantaisies du poète endormi, ou du moins qu'il ait si rarement avoué cet emprunt, car la réalité de cet emprunt dans les conceptions du génie est une chose qu'on ne peut contester. » — Je reconnais que quelques personnes, d'imagination heureuse, font de bien jolis rêves. Mais je crois qu'elles n'en tireront jamais que des sujets de contes fantastiques, comme ont pu le faire Goethe, Nodier, George Sand, Saintine; et le mieux serait encore de les raconter simplement, comme l'a fait si souvent?. Loti dans ses romans. Le rêve a des allures trop particulières, il est surtout trop merveilleux pour pouvoir être utilisé dans les arts, sauf dans les œuvres qui doivent préci-
i. La vie d'un artiste. (Paris 1890) p. p. 70, 71. A comparer avec les visions décrites par Flaubert dans sa Tentation de saint Antoine.
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sèment donner l'impression du rcve. On cite bien des anecdotes dans lesquelles on voit un poète composant la nuit une pièce de vers, un nuisicien entendant en songe une sonate endiablée et n'ayant plus qu'à l'écrire à son réveil. Je doute pourtant que jamais une œuvre de quelque valeur ait été composée de cette façon. Les conceptions fantastiques de la nuit paraissent superbes sur le moment ; nous nous promettons de les retenir pour en faire quelque chose : si nous nous en souvenons au réveil, nous nous apercevons qu'elles n'avaient aucun sens ; ce n'était qu'une suite incohérente d'images bizarres, une sorte de déliquescence cérébrale.
Je serais disposé à croire que si jamais écrivain ou artiste s'est éveillé avec une idée, ce n'est pas au rêve qu'il la doit, mais à l'insomnie, ou encore à la rêverie matinale. Dans cette aube charmante de la conscience, nos rêves deviennent plus lucides, plus gracieux. Notre pensée va lentement d'images en images, se complaisant dans cette contemplation intérieure, la dirigeant dans une certaine mesure. C'est alors que notre imagination se montre le plus inventive. Ces rêveries de la première heure ont une fraîcheur particulière et peuvent être fécondes, étant déjà conscientes. Quand nous nous réveillons tout à fait, nous trouvons notre tâche à moitié faite, comme la servante dont les fées venaient la nuit tourner le fuseau.
Mais cet état de demi-sommeil, éminemment favorable à l'invention esthétique, nous le trouverons aussi bien en plein jour, dans nos moments de distraction et de rêverie. C'est justement l'état d'hypnose tel que l'avons décrit, tel que la peinture, la musique et la poésie peuvent le j)roduire.
Il a l'avantage encore de nous laisser en communication avec le monde extérieur, et par conséquent d'être compatible avec la contemplation. Nous aurons à étudier tout à l'heure un phénomène d'une importance capitale en art, le changement d'apparences produit dans l'aspect des objets visibles par l'effort que nous faisons pour nous les figurer de telle ou telle manière. Dans l'hypnose, cette transfiguration s'opère d'elle-même avec une facilité étonnante.
Tant que nous sommes dans notre état normal, notre imagination a peu de prise sur les objets réels, et notro esprit trop
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lucide ne se prête pas facilement à ces illusions. Mais aux approches de l'hypnose, nos représentations deviennent plus intenses, plus concrètes; en même temps nos perceptions s'effacent et se fondent dans une sorte de brume ; le monde imaginaire et le monde réel commencent à se confondre.
Tel est l'état de ce malade, que Ch. Dickens nous montre se réveillant d'un long sommeil fiévreux ^ « A son réveil, il eut une sensation de repos bienfaisant, plus réparateur encore que le sommeil; il commença par degrés à se rappeler quelque chose de ses souffrances passées, à se souvenir de la longue nuit qui s'était écoulée, à se demander s'il n'avait pas deux ou trois fois passé par le délire. Dans le cours de ses réflexions, il lui arriva d'étendre la main ; il fut surpris de la sentir si lourde, et en même temps de la voir si maigre et si transparente. Au sein de la sensation vague et heureuse qu'il éprouvait, sans s'attacher à définir la cause de ce changement, il demeurait livré à une sorte de sommeil lucide, quand une toux légère attira son attention. Il se demanda avec un certain doute si c'est que la nuit dernière il avait oublié de fermer sa porte, et fut tout stupéfait de voir qu'il avait un compagnon de chambre. 11 n'avait pas assez de force encore pour enchaîner ses idées ; et à son insu, dans un reste de somnolence, il attacha son regard sur quelques raies vertes qui sillonnaient son couvre-pied : elles lui représentaient des pièces de frais gazon, tandis que le fond jaune de l'étoffe produisait à ses yeux comme des allées sablées qui lui ouvraient une longue perspective de jardins bien entretenus. 11 errait en imagination sur ces terrasses, il s'y était même égaré lorsqu'il entendit tousser encore. A ce bruit le sentiment de la réalité renaît ; les allées de gazon de ses jardins imaginaires redeviennent les raies vertes du couvre-pied. Il se soulève un peu sur son lit, et écartant d'une main le rideau, il regarde hors de l'alcôve ».
Par une soirée d'hiver, assis devant la cheminée, nous regardons flamber les bûches; engourdis de chaleur et de bien-être, nous contemplons ce spectacle cent fois décrit, les petites flammes qui danst'Ut, les étincelles qui voltigent de-ci de-là et disparaissant dans la cheminée... « Puis c'est un éparpillement