‹ La suggestion dans l'artChapitre 25 sur 88 · I. Le Magasin d'anliipuL's, t. H, ch. xx.vii · texte numérisé non relu

I. Le Magasin d'anliipuL's, t. H, ch. xx.vii

HAPPOKTS DE L'HVI'NOSt: A LA SUGfiESTlON 73

de lisons embrasés, le plus beau moment du feu ; tout éclaire et tout brûle ; des horizons différents, selon les yeux qui les désirent, s'élèvent et croulent perpétuellement : ce sont des carrières de métaux dorés, profondes et lumineuses, des grottes sombres où tremble une étincelle, et des amas de cendres chaudes, légères et blanches, comme autour d'un volcan éteint. Il y a là des pays rêvés tout éclatants de soleil, les lustres allumés d'un bal, des colliers de diamants ruisselants et dénoués, le dragon des contes de fées dont la bouche lançait des ilammes. Il y a là tout ce qu'on veut y voir, et dans l'atmosphère paresseuse el tiède l'esprit se plaît aux fantaisies^.... »

Ici les images se mielent à la réalité, qu'elles transfigurent seulement. Que l'hypnose s'accentue davantage, et ces jeux de l'imagination figurative dégénéreront en hallucination. — « Je me souviens, écrit Georges Sand^, que dans les soirs d'hiver, ma mère nous lisait tantôt du Berquin, tantôt les \ eillées du château, par M'"^ de Genlis, et tantôt d'autres fragments de livres à notre portée, mais dont je ne me souviens plus. J'écoutais d'abord attentivement. J'étais assise aux pieds de ma mère devant le feu, et il y avait entre le feu- et moi un vieil écran à pieds garni de taffetas vert. Je voyais un peu de feu à travers ce taffetas usé, et il y produisait de petites étoiles dont j'augmentais le rayonnement en clignant des yeux. Alors peu à peu je perdais le sens des phrases que lisait ma mère ; sa voix me jetait dans une sorte d'assoupissement moral, où il m'était impossible de suivre une idée. Des images se dessinaient devant moi et venaient se fixer sur l'écran vert. C'étaient des bois, des prairies, des rivières, des villes d'une architecture bizarre et gigantesque, comme j'en vois encore souvent en songe ; des palais enchantés avec des jardins comme il n'y en a pas, avec des milliers d'oiseaux d'azur, d'or et de pourpre qui voltigeaient sur les fleurs et qui se laissaient prendra comme les roses se laissent cueillir. 11 y avait des roses vertes, noires, violettes, des roses bleues surtout. 11 paraît que la rose bleue a été longtemps le rêve de Balzac. Elle était aussi le mien dans mon enfance, car les enfants comme les poètes sont amoureux de ce qui n'existe

I. M""» A. Daudet. Impressions de nature et d'art, Puris, 1879, p. 97. 3. George Sand. Histoire de ma vie, II* partie, ch. xvi.

pas. Je voyais aussi des l)Osquets illumines, des jets d'eau, des profondeurs mystérieuses, des ponts chinois, des arbres couverts de fruits d'or et de pierreries. Enfin, tout le monde fantastique de mes contes devenait sensible, évident, et je m'y perdais avec délices. Je fermais les yeux et je le voyais encore, mais quand je les rouvrais, ce n'était que sur l'écran que je pouvais le retrouver. Je ne sais quel travail de mon cerveau avait fixé là cette vision plutôt qu'ailleurs ; mais il est certain que j'ai contemplé sur cet écran vert des merveilles inouïes. Un jour, ces apparitions devinrent si complètes, que j'en fus comme efTrayée et que je demandai à ma mère si elle ne les Aboyait pas. Je prétendais qu'il y avait de grandes montagnes bleues sur l'écran, et elle me secoua sur ses genonx en chantant pour me ramener à moi-même. » Dans cet exemple, on remarquera que l'enfant finit par ne plus percevoir d'une manière distincte ces points lumineux, qui l'avaient d'abord hypnotisée ; mais elle les retrouve dans son rêve, qu'ils colorent et illuminent ;■ ils entrent dans la composition de ces images fantastiques, qui prennent, grâce à cet appoint de luminosité réelle, un éclat et un caractère d'extériorité remarquables. Nous avons là vm exemple significatif d'hallucination à points de repère.

Résumant les résultats obtenus, nous voyons que dans l'étal d'hypnose tout concourt à nous rendre parfaitement suggestibles : tandis que notre volonté s'engourdit au point de se soumettre sans résistance possible à toutes les impulsions qu'elle reçoit du dehors, notre imagination conserve toute son activité, et même elle devient plus active à mesure que nous nous enfonçons davantage dans l'hypnose. Nous nous expliquons maintenant pourquoi l'artiste recourt d'instinct aux procédés hypnotiques pour augmenter la valeur suggestive de son œuvre. MaiS' encore une fois, la suggestion peut s'opérer même à l'étatj normal; elle aurait prise encore ^ur nous quand nous aurions gardé notre parfaite lucidité. Il doit donc être bien entendu que tout ce que nous allons dire dans la seconde partie de cet ouvrage est jusqu'à un certain point indépendant de la thèse soutenue dans la première partie et pourrait être admis quand on se refuserait à identifier les efTets de l'art à ceux de l'hypnotisme.

Page 1