‹ La suggestion dans l'artChapitre 26 sur 88 · I, — FIGURATION ET TRANSFIGURATION VISUELLE · texte numérisé non relu

I, — FIGURATION ET TRANSFIGURATION VISUELLE

Il n'est personne qui dans un moment de désœuvrement intellectuel ne se soit livré à ce jeu d'imagination figurative, qui consiste à faire apparaître des figures diverses sur une surface irrégulièrement colorée, telle qu'une vieille muraille tachetée de lichen et de moisissures, ou la couverture bigarrée d'un livre : une fois évoquée par un effort d'esprit, l'image voulue s'impose au regard, et nous pouvons la contempler à loisir comme nous ferions d'un objet réel.

En étudiant d'un peu près la formation de ces images fantaisistes, on reconnaîtra qu'il en est de deux sortes. L'illusion se produit à deux degrés. Parfois nous nous contentons de combiner d'une manière particulière les éléments réels que la vision nous fournit ; l'image qui nous apparaît est faite tout entière de perceptions vraies ; mais ce qui nous appartient en propre, c'est la mise en œuvre de ces matériaux, c'est le contour idéal qui cerne la figure. Au second degré de l'illusion, notre imagination modifie les éléments mêmes de la perception pour donner aux objets réels une apparence fantastique ; c'est l'imagination, n(m plus seulement figurante, mais vraiment Iransfigvuante. Nous allons l'étudier successivement dans ces deux opérations.

En regardant de certaine manière une feuille de papier quadrillé, j'y verrai à volonté des rectangles, des croix, des pyra-

mides à gradins, des degrés d'escalier, enfin toutes les figures que l'on pourrait former en disposant à côté f un de l'autre de petits carrés. — Voici un papier de tenture parsemé de fleurs : je cherche si ces fleurs, qui semblent jetées au hasard sur le papier, ne seraient pas disposées suivant une certaine loi : et tout à coup m'apparaissent dans la tapisserie des lignes obliques, des losanges que je n'y avais pas jusqu'ici remarqués. — De tout temps l'imagination des hommes s'est complue à voir des figures dans le ciel étoile. Je ne parle pas de ces figures conventionnelles, lion, sagittaire, taureau, auxquelles il est difficile de trouver un prétexte plausible dans la disposition réelle des étoiles ; je parle des simples figures qui résultent de leur groupement en constellations. Le chaos scintillant de ces points lumineux épars dans l'infini nous déconcerte ; nous ne pouvons accepter ce désordre : il faut que nous y mettions une cohésion factice, l'apparence d'un plan. De-ci, de-là, traçant d'étoiles en étoiles des lignes imaginaires, dessinant des triangles, des trapèzes, nous nous faisons « une géométrie avec les astres d'or ».

En raisonnant sur ces exemples, essayons de nous rendre compte de ce que nous faisons pour voir ces figures.

Tout d'abord, je constate que réellement nous les voyons. Elles ne sont pas la simple projection dans l'espace d'une image" mentale ; notre rétine en est bien affectée ; c'est bien de nos yeux que nous les percevons. Sans doute, pour les apercevoir, nous avons dû commencer par nous les représenter, mais cet effort de représentation à réellement modifié la sensibilité de nos éléments rétiniens. Ce que j'ai décidé de ne plus voir, je ne le vois plus ; ce que j'ai voulu isoler dans ma perception, je le perçois seul ; et la partie du champ visuel que j'ai enfermée dans ce contour idéal me donne réellement des sensations lumineuses particulières. Wundt a remarqué que, sans remuer les yeux, nous pouvons détourner notre attention du point où ils sont fixés pour la porter vers d'autres objets; il y a là comme un regard intérieur qui se promène dans le champ visuel et en explore à notre gré les diverses parties. « Le point de regard interne est susceptible de sl- tourner, successivement, .vers les diverses parties du champ de regard interne. En même temps il peut, d'une manière très différente du point de regard de ,

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l'œil extérieur, se rétrécir et se dilater : c'est pourquoi, toujours -;i clarté augmente et diminue alternativement. Rigoureusement parlant, ce n'est pas un point, mais un champ d'une étendue quelque peu variable. Pour que la perception soit aussi iK lie que possible, il doit se limiter à une seule représentation. Plus étroit et plus clair est le point de regard, dans une plus grande obscurité se trouve le reste du champ de regard^. » Non seulement ce champ de regard d'élendue quelque peu ^ariable peut se rétrécir et se dilater, mais je dis qu'il peut jirendre des formes diverses, et justement la forme de la figure (|ue nous voulons voir. Par auto-suggestion, nous donnons à une partie déterminée de la rétine une véritable hyperesthésie, il en même temps nous frappons d'anesthésie les parties environnantes.

Regardez attentivement un objet de grandeur moyenne. Par (fia seul que vous avez fixé sur lui votre attention, vous vous I les pour ainsi dire donné l'ordre de l'avoir tout entier présent à la conscience. Aussi le voyez-vous distinctement dans son ensemble, quels que soient les points de sa surface sur lesquels se fixe votre regard. Au contraire, les objets voisins, même les plus proches, ne sont vus que très co-nfusément ; et si votre contemplation devient plus absorbante encore, vous ne les verrez plus du tout ; ils seront pour vous comme s'ils n'existaient pas, l'impression qu'ils font sur votre rétine étant devenue absolument inconsciente. Ainsi l'objet se détache comme s'il élail seul dans l'espace.

On pourrait dire que cela tient à ce qu'en le regardant j'ai soin de tenir son image dans la zone de la vision distincte. Mais cette explication n'est pas suffisante. Dans cette hypothèse, en effet, quand mes yeux se fixent, non sur le centre de l'objet, mais sur ses bords, je devrais ne plus le voir qu'en partie et commencer à apercevoir distinctement les objets voisins. Or l'expérience montre qu'il n'en est pas ainsi. Une fois que par un acte d'attention je me suis bien mis en rapport avec l'objet, mon regard peut s'avancer jusqu'à ses lignes de contour. Tous les points situés en dehors de ces lignes continueront d'être pour moi comme s'ils n'existaient pas ; ma vision continuera de I. Psychologie pliysiologique, trad., t. II, p. aSi. F. Alcan.

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s'arrêler net à ces lignes. Bien plus, je puis franchir cette limite : l'objet, sorti de la zone ordinaire de vision distincte, perçu indirectement, ne sera pas moins aperçu avec plus de netteté encore que la partie du champ visuel sur laquelle est fixé mon regard.

S'il subsistait encore quelques doutes dans l'esprit du lecteur, voici qui suffirait pour les lever. Etant données plusieurs figures superposées sur une même surface, nous pouvons à volonté voir l'une d'entre elles, annulant par hallucination négative toutes les autres. Ecrivez par exemple quelques lignes sur nue feuille de papier; puis d'autres lignes en travers; sur ce grilïbnnage déjà passablement enchevêtré dessinez une maison, une tète de vieillard ; jetez sur le tout des lignes parallèles. Eh bien, dans ce fouillis de lignes qui s'entre-croisent, rien ne vous sera plus facile que d'isoler mentalement tel ou tel système de lignes. Celles que vous voulez voir deviennent plus noires, plus distinctes, tandis que les autres pâlissent, passent au second plan et finissent même, si vous êtes suffisamment absorbé dans votre contemplation, par s'effacer tout à fait. Dans les journaux de mode, souvent on imprime, sur une même feuille, un certain nombre de patrons : rien n'est plus facile, une fois que l'on a reconnu le contour de l'un d'eux, que de le voir distinctement et isolément, comme si on l'avait découpé devant soi. Pendant qu'on le regarde ainsi, tous les traits qui s'entrecroisent sur sa surface, étant actuellement sans signification, ne sont pas vus.

Nous nous expliquons de la sorte comment nous pouvons déterminer dans le champ visuel une figure arbitraire. Dans l'effort que nous faisons pour la voir, toutes les sensations qui peuvent contribuer à nous la montrer deviennent plus conscientes, pendant que s'affaiblissent d'elles-mêmes les sensations étrangères ou antagonistes ; et nous finissons ainsi par la percevoir comme si elle avait une réalité objective. Pourvoir m'apparaîtrc daus le ciel la figure de la Grande Ourse, il faut que je regarde à la fois toutes les étoiles qui la composent, et qu( je m'absorbe assez dans cette contemplation pour perdre conscience de toutes les impressions lumineuses qui peuvent me venir d'ailleurs ; peu à peu la lumière se retire des autres cons-

kllations pour se concentrer sur celle-là : enfin il ne resfe plus (levant moi que ces sept étincelles d'or, brillant d'un éclat inusité dans le ciel obscurci. — Dans l'exemple de la tapisserie, je cttnstate que ces lignes obliques, que je n'y voyais pas d'abord, s'imposent maintenant comme une véritable obsession, et me firent l'œil par une sorte de lustre et de miroitement particulier. — Quand je regarde la feuille de papier quadrillé de manière à y voir une figure déterminée, la surface de cette figure me semble toujours un peu plus blanche que le reste du papier, et les lignes qui en délimitent le contour un peu plus marquées que les autres.

Les dessins à double jeu, qui ont été il y a quelques années la question du jour, mettent en évidence ce pouvoir sélectif de l'imagination. A~ce titre ils présentent un réel intérêt j^sychologique. — A travers tt)utes les fantaisies auxquelles peut se complaire l'ingéniosité des dessinateurs, on peut distinguer deux procédés principaux : les figures composites et les figures en réserve.

Dans les figures composites, on dispose un certain nombre d'objets de telle façon que par leur disposition même, ils en forment un autre. Ainsi, on vous montre de loin une gravure représentant une tête de mort. Regardez de plus près ; maintenant ce que vous voyez, ce sont deux enfants à une fenêtre cintrée : réchancrurc delà fenêtre fait le contour du crâne, les deux têtes des enfants font les yeux, etc. Des personnages grotesques contournés en forme de lettres, formeront une inscription ; une panoplie d'ustensiles de cuisine donnera, si on la regarde d'un certain biais, la tête du cuisinier L'elîet produit au moment où l'on passe d'une interprétation à une autre ressemble assez à celui du calembour. On peut faire apparaître l'une ou l'autre image en restreignant son attention à l'un des détails de la figure, ou en l'embrassant tout entière du regard. Parfois, quand on considère ces dessins, il s'établit, entre les deux interprétations, une sorte de conflit et d'alternance qui rappelle l'antagonisme des couleurs dans le stéréoscope. On aperçoit l'image composée, jjuis l'instant d'après, et sans savoir pourquoi, les images composantes. C'est sans doute que le champ de regard, suivant la remarque de Wundt, a une tendance à s'élargir et à se contracter tour à tour.

La façon dont nous percevons les figures en réserve est plus instructive encore. Voici par exemple un dessin représentant une rivière, avec deux vieux saules inclinés l'un vers l'autre. Où est le pêcheur? Y ous ne trouvez pas. Mais faites attention à la forme du vide que laissent entre eux ces deux arbres ; efforcez-vous de le regarder lui-même comme un plein. Tout d'un coup l'image vous apparaît, comme une silhouette blanche dont vous ne pouvez plus détacher les yeux. En revanche les arbres ont disparu, une ligne de contour ne pouvant servir pour deux objets solides à la fois, et ne semblent plus qu'un fond indéterminé, sur lequel s'enlève la figure du pêcheur. Ici encore, il s'établit une alternance entre les deux interprétations exclusives l'une de l'autre. L'image primaire nous apparaîtra, ou l'image seconde, selon que nous regarderons une partie du dessin ou l'autre en nous la représentant comme la figure à percevoir.

J'ai dit que sur une surface donnée nous pouvions déterminer arbitrairement telles figures que nous voulions. Ce pouvoir de figuration a pourtant ses lois et ses limites.

Nous avons une tendance à unir en une seule figure les parties du champ visuel qui sont teintes d'une même couleur et forment une tache d'un seul tenant. Cela tient évidemment à ce que dans la nature les objets étant le plus souvent monochromes, toute tache monochrome doit nous faire l'effet d'un objet distinct. Cette tendance est si prononcée, ces figures se composent si naturellement, qu'il nous semble qu'elles nous sont ainsi présentées toutes faites, comme une donnée immédiate de la vision.

Lorsque notre regard, en se promenant dans le champ visuel, rencontre une tache de couleur bien tranchée, à l'instant oii il y entre, il la voit tout entière. Au moins c'est ce que j'éprouve d'une manière très nette, depuis que mon attention a été attirée sur ce point. Voici, par exemple, un tapis rayé de bandes longitudinales, alternativement rouges et vertes. Si je le parcours transversalement des yeux, à l'instant où mon regard entre dans une bande rouge, il l'aperçoit dans presque toute sa longueur, mais ne voit pour ainsi dire plus les deux bandes voisines. On dirait que, lorsque la rétine est excitée dans sa

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partie centrale par une certaine couleur, elle devient dans toute S(in étendue plus sensible à cette couleur. Dans un étalage où sont disposés des objets rouges, jaunes, verts, si je fixe mes veux sur un point rouge, tous les rouges de l'étalage semblent s'illuminer ; je pourrai ensuite par le même procédé éclairer à volonté les jaunes, les verts, en fixant mon regard sur un point de la couleur voulue. La sensation nette et distincte que j'obtiens [)ar inluition directe me sert comme d'échantillon pour juger de la couleur et de l'éclat des parties du champ visuel indirectement perçues; et les jugeant aussi colorées, aussi éclatantes, je crois les voir telles. Cette propriété de la vision m'est d'un grand secours pour voir à volonté, sur un champ donné, telle ou telle ligure. Ainsi, quand je regarde une feuille blanche où sont tracées à l'encre deux circonférences concentriques, je puis voir à volonté, ou l'une des circonférences, ou l'espace annulaire (ju'elles laissent entre elles : dans le premier cas, je fixerai mes yeux sur un point de la ligne en question, pour me donner la sensation du noir ; dans le second, je regarderai entre les deux lignes, pour voir blanc. La vision voulue une fois obtenue, je puis porter ailleurs mon regard, elle subsistera.

A défaut de teinte bien tranchée, il faudra que la partie du champ visuel dont je veux faire une figure distincte ait au moins des contours plus ou moins marqués. Ainsi, pour voir distinctement un cercle sur le sable, il me suffira d'en tracer ^e contour du bout de ma canne, si légèrement que ce soit. Pour les figures très simples ou très familières, le contour n'aura pas même besoin d'être marqué d'une manière continue, mon imagination suffisant pour combler les lacunes. Avec trois points je puis faire un triangle. Mais si je ne trouve rien dans le champ visuel qui puisse servir de prétexte et pour ainsi dire de soutien à l'illusion, elle devient impossible. Personnellement au moins, je suis tout à fait incapable de voir des figures sur un champ tout à fait uniforme, comme une feuille de papier blanc, une plaque de marbre noir, un pan de ciel bleu. Quand je crois y réussir, je m'aperçois qu'à mon insu j'ai trouvé sur cette surface quelques points de repère, une tache, une ombre, une vapeur, quelque chose enfin qui rompait la continuité du champ visuel ; encore les figures ainsi déterminées sont-elles si

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vagues, si tlottanles, que vraimenl je ne saurais dire si je les vois: je crois bien que je ne fais que les imaginer.

En résumé, voici à quel résultat nous sommes parvenus. Nous avons vu que notre imagination a le pouvoir de modifier l'aspect du champ visuel de manière à y faire apparaître des figures diverses selon son caprice. Pour cela nous embrassons en une seule intuition la partie du champ visuel qui correspond à la figure voulue, et nous la tenons tout entière présente à la conscience, en nous efforçant de nous la représenter comme un objet distinct et réel ; ce qui nous est facile quand nous pouvons trouver, pour en arrêter mentalement les contours, quelque accident réel de la surface. Absorbée dans la contemplation de celte figure, notre allenlion se retire de toutes les impressions étrangères, qui deviennent à peu près inconscientes ; et la figure nous apparaît, isolée dans l'espace, avec tous les caractères de la réalité et de l'extériorité. Réellement nous la voyons et ne voyons qu'elle.

Jusqu'ici le pouvoir de l'imagination s'est borné à nous faire prendre plus ou moins nettement conscience d'impressions diverses réellement données. Nous allons voir maintenant comment, en s'exaltant davantage, elle peut ajouter à nos perceptions, transfigurer les objets réels, s'en servir pour se donner de véritables hallucinations.

Supposez que, regardant un objet, nous lui trouvions quelque analogie de forme avec un autre objet dont il nous suggère l'image. Cette analogie nous frappe ; une demi-illusion se produit, qui tend à confondre l'objet réel avec l'objet imaginaire ; nous nous complaisons par une sorte de vertige à la rendre plus complète. Nous ne regardons plus dans l'objet que ce qui se trouve conforme à l'image ; nous remanions l'image de manière à la mettre en conformité avec l'objet. C'est tout un travail d'esprit qui demande une certaine ingéniosité.

Autrefois à l'école nous avions un bien joli jeu, qui charmait notre imagination d'enfant en l'exerçant à ces transfigurations volontaires. C'était le kaléidoscope de papier. Il y avait une forme traditionnelle, des règles pour le construire. Ce serait un peu long à expliquer. Figurez-vous seulement une feuille de papier pliée en forme de boîJ,e : on souffle dedans

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|)()ur la gonfler, on y introduit quelques menus morceaux de |i;ipier rouge, bleu, jaune, et on l'emmanche d'un tube j^ar le([uel on regarde. Certes c'est déjà une belle chose que le kaléidoscope à miroirs. Ces rosaces multicolores qui s'écroulent ;'i chaque secousse, retombant avec un petit bruit de verre sur une nouvelle forme cristalline, enchantent le regard. Mais ce n'est encore que la beauté géométrique, le monde de la symétrie. Le kaléidoscope de papier, c'est la poésie, c'est le monde du 1 ève. Que de choses nous voyions dans cette boîte magique, (li)nt la blancheur translucide avait déjà quelque chose de mystérieux qui préparait aux visions ! Voici un jwlichinelle à - i fenêtre ; un coq qui chante, perché sur une tortue ; une . iilliue avec des bois et au pied une petite cabane. Quand on mettait dans son kaléidoscope quelques morceaux de pajjier d'argent, on voyait la mer ! Quelquefois c'était si beau que l'on se passait l'instrument de main en main avec des précautions infinies ; et chacun à tour de rôle, plongeant son regard dans le tube, contemplait la merveille. J'ai voulu essayer de retrouver ces illusions d'enfant. Je crois que la faculté de figuration est plutôt développée ; mais ce n'est plus le même charme : j'entre moins complètement dans le jeu, je suis plus rebelle à l'illusion, plus difficile pour les analogies, que sais-je ? Enfin c'est moins beau.

Tout peut être prétexte à ces transfigurations. Dans les roches de grès, dans les falaises rongées par la vague, dans les stalactites d'une caverne on verra de vagues ébauches de statues. Les taches d'une muraille décrépie nous fourniront des paysages variés. Dans certains marbres on trouve toutes dessinées des ruines étranges, des tours écroulées, des architectures fantastiques. Mettez-vous en contemplation devant une plate-bande de pensées, bientôt toutes ces fleurs s'animeront sous votre regard, elles prendront une mine soucieuse, chagrine ; et vous finirez par y distinguer très nettement des figures de vieilles femmes refrognées, qui toutes vous regardent. Dans la lune, certaines personnes voient assez bien un visage ; enfant, j'y voyais un bœuf galopant, a Avez-vous remarqué à la tombée de la imit, sur nos grandes routes des environs de Paris, les profils monstrueux et surnaturels de tous les ormes que le galop de la

voiture fait successivement paraître et disparaître devant vous ? Les uns bâillent, les autres se tordent vers le ciel et ouvrent une gueule qui hurle affreusement. Il y en a qui rient d'un rire farouche et hideux, propre aux ténèbres; le vent les agite ; ils se renversent en arrière avec des contorsions de damnés, ou se penchent les uns vers les autres et se disent tout bas dans leurs vastes oreilles de feuillages des paroles dont vous entendez en passant je ne sais quelles syllabes bizarres. Il y en a qui ont des sourcils démesurés, des nez ridicules, des coiffures ébouriffées, des perruques formidables ; cela n'ôte rien à ce qu'a de redoutable et de lugubre leur réalité fantastique ; ce sont des caricatures, mais ce sont des spectres; quelques-uns sont grotesques, tous sont terribles. Le rêveur croit voir se ranger au bord de la route en files menaçantes et difformes et se pencher sur son passage les larves inconnues et possibles de la nuit ^. »

Mais le triomphe, pour se genre d'exercice, c'est la contemplation des nuages. Leurs formes flottantes étant indéfiniment variées, en cherchant bien on finira toujours par y trouver tout ce qu'on veut.

({ Regardez un peu ce nuage là-bas ! Ne dirait-on pas un chameau?-— Vous avez raison, répond Polonius, obéissant à la suggestion. C'est un chameau, le plus beau chameau que j'aie vu de ma vie. — Eh bien non ! s'écrie Hamlet ; je trouve qu'il ressemble à une belette! — A une belette? » Polonius s'arrête interdit. Puis entrant dans cette nouvelle imagination : « Mais oui vraiment ! La belle belette que voilà ! »

Par les belles journées d'automne, dans les blanches vapeurs accumulées à l'horizon on verra des montagnes dont il semble qu'on pourrait fouler la neige éblouissante. Plus déchiquetées, les nuées donneront des figures humaines, des chiens, des lions rampants. Les stratus des soirées humides fourniront des crocodiles, des chimères allongées. Quelquefois, au coucher du soleil, c'est toute une féerie : de grands lacs verts et limpides parsemés d'îles de corail, des palais merveilleux que l'on contemple d'un œil avide d'hallucination.

Oh I qui fera surgir soudain, qui fera naître Là-bas — tandis que seul je rêve à la fenêtre

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