‹ La suggestion dans l'artChapitre 29 sur 88 · Réflexions et menus propos d'un peintre genevois, ch. ix · texte numérisé non relu

Réflexions et menus propos d'un peintre genevois, ch. ix

2. Sur la valeur suggestive des procédés d'expression dans l'art, voir ma Théorie de Vinveniion, cli. iv. Sans aller jusqu'à dire que le hasard est le principe premier de l'invention, comme je l'ai soutenu avec quelque exagération dans cet ouvrage, il faut reconnaître qu'il joue un rôle important dans la genèse de toute idée originale. On consultera avec profit, sur le même sujet, la Psychologie de l'invention, de F. Paullian. Quelques uns des procédés de l'invention littéraire, analysés dans ce livre, serviraient à expliquer l'invention graphique.

ces pauvres pêcheuses une longue théorie de damnées. L'idée du sj^hinx n'a dû se présenter qu'après coup, par un travail ultérieur de pensée, quand la composition mentale du tableau était assez avancée pour que le peintre s'en fît à lui-même un cbjet de méditation. Ainsi nous voyons comment la vision primitive, d'abord toute réaliste, s'est peu à peu transfigurée, et amplifiée jusqu'au symbole.

Il est un art qui, plus que tous les autres, donne carrière à la fantaisie et au caprice, c'est l'art décoratif. Toutes les illusions auxquelles se complaît dans ses jeux l'imagination figurative, nous les verrons usitées en décoration. Comme emploi artistique des dessins à double jeu, je citerai les mosaïques où le fond est la contre-partie exacte du sujet, en sorte que le regard peut faire passer tantôt l'un tantôt l'autre au premier plan, renversant à chaque instant les apparences par un simple effort d'imagination. Soient encore les incrustations des meubles de Boule : on suit un rinceau qui se détache en cuivre sur fond de bois, et voici qu'il se continue en bois sur fond de cuivre, sans qu'on puisse dire à quel moment le parti a été changé. Nons trouverons des exemples de transfiguration visuelle dans ces dessins d'ornement où l'on voit un buste de femme se terminer en fantaisie calligraphique, ou bien une figure d'homme, très réaliste, se changer peu à peu en ornement, en rinceau de feuillage ; dans ces monstres grotesques, comme \e porte-drapeau de Jean de Bologne, qui déconcertent le regard par de continuelles équivoques de vision. Ne faut-il pas ranger dans la même catégorie les sirènes, centaures, harpies et sphinx, fantasque produit de l'art antique ? Si l'on se figure ces monstres composés à froid, de pièces et de morceaux, ce grotesque paraîtra tout à fait extravagant. Mais si l'on y voit une succession d'images qui doivent passer l'une après l'autre dans l'esprit en 83 fondant l'une dans l'autre, une femme qui devient poisson, un homme qui devient cheval, une métamorphose en un mot, et non un composé, alors tout s'explique ; notre imagination, un instant effarouchée, se rassure, reconnaissant que ce n'est là ({u'un jeu de transfiguration visuelle, son diverti-ssement favori.

Ces jeux d'apparence distraient le regard en donnant à la

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composition une sorte de mouvement et de vie. On contemple ces figures changeantes comme on regarde l'ombre d'un feuillage léger qui s'agite sur un mur, avec un peu d'hallucination et de vertige.

^"oici un vase d'Emile Galle : « Bouteille de verre, bouteille méplate; parois comme usées, lustrées et polies, polies par les ressacs sur des grèves. Missive vidée de son message, remplie de mystère, toute gonflée d'ombre et de silence. Plus rien ne s'inscrit au dedans que l'herbe marine, verte et huileuse calligraphie, séchée de sable d'argent. Une algue désarticule des anatomies saignantes. La méduse, auprès collée, fait luire dans la rougeur profonde le phosphore bleu de ses gélatines, fruit, fleuret prunelle qui guette et qui mange.... L'autre face du verre raconte que, bercée sur les huiles tièdes des tropiques, elle a bu la couleur aux rayons qui teignent de sang les îles, et bariolent là bas, de rouge, d'orangé et d'indigo toutes les plumes et toutes les fleurs ))^. Oui, ce sont bien les visions qui nous viennent en regardant ce vase, en le regardant longtemps; vagues ondulations de l'herbe marine, formes entrevues dans la transparence des flots, bercement de la houle! Par quelle magie l'artiste a-t-il réussi à en clore dans la matière dure ces images flottantes, indécises, lointaines....

11 doit y avoir de la logique dans le décor. Mais il doit y avoir encore et surtout de la fantaisie. De tout temps les vrais décorateurs l'ont ainsi entendu. Voyez! Le Chinois tord sur ses lapis d'étranges chimères, qui semblent vouloir prendre une forme et s'évanouissent en nuage. Sur ses potiches il fait éclore une flore conventionnelle, ramper et voler des animaux inconnus : monde de rêve où l'on ne A'oit les objets que comme dans une bulle de savon, contournés, déformés, à travers des nuages colorés qui passent et tourbillonnent; monde aussi d'insomnie et de cauchemar, où des monstres grimacent en roulant les yeux. Le Japonais reprend cette tradition ; mais dans ses plus étranges conceptions décoratives, toujours quelque détail d'un réalisme charmant, fraîche réminiscence de la nature, quelquefois tout un pan de réalité jeté hardiment en pleine convention

I. Emile Galle, Ecrits pour l'art : L'épave. (Paris, 1908, p. iGi).

nous rend conscience de nous-mêmes, empêchant le rêve de dégénérer en obsession fiévreuse; c'est la fantaisie lucide, qui se joue entre la convention et la réalité, allant de l'une à l'autre sans pouvoir se décider à choisir. Et nos artistes du moyen âge, qui nous font voir en pleine lumière de midi, accrochés aux corniches de nos cathédrales, tous les monstres de la nuit! Elles Grecs eux-mêmes, que l'on s'est obstiné si longtemps à ne regarder qu'à travers le préjugé académique^; les Grecs à l'imagination orientale, dont les plus beaux poèmes sont des contes des mille et une nuits, les plus belles comédies des féeries, dont la religion même est le songe d'une nuit d'été, et qui ont inventé plus de monstres composites que Callot et Téniers n'en mirent jamais dans leurs Tentations de saint Antoine ! Tous ont compris la décoration comme l'art de mettre de l'imaginaire dans le réel, comme un appel à la contemplation rêveuse. En vérité, l'on n'est pas né pour faire de la décoration, si l'on n'aime pas à voir des chimères dans les nuages, des paysages dans le lichen des vieux murs, des têtes grimaçantes dans les ronces d'une planche noueuse ; si jamais l'on n'a pris un plaisir puéril à combiner curieusement, à entrelacer des lignes, aussi absorbé dans ces billevesées qu'Archimède dans sa géométrie; en un mot, si l'on n'a pas un grain dans la tête, ce grain d'opium dont parlent les Goncourt.

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