Revue scientifique, 3 nov. i
2. On s'est souvent demandé si les animaux seraient capables de reconnaître le sujet d'un tableau. Cela est difficile à savoir, les animaux étant erii général trop pratiques pour s'intéresser visiblement à des images. On cite pourtant des chiens qui ont donné des signes de sympathie en reconnaissant-' dans un tableau l'image d'un congénère. Brehm raconte qu'un saïmiri'î reconnaissait, dans un simple dessin au trait, certain insecte dont il redoutait fort la piqûre. Cela montrerait une intelligence assez développée pour interpréter des signes presque tout conventionnels.
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technique, pour en étudier la facture et les procédés; c'est ce que font les professionnels quand ils considèrent l'œuvre d'un confrère : dans ce cas, l'illusion sera nulle, notre œil ne verra sur la toile que ce que le peintre y a mis réellement. Nous pouvons au contraire nous prêter à l'illusion, la rechercher même. C'est ce que font les spectateurs qui n'ont reçu aucune culture spéciale, et ce que nous faisons tous quand nous oublions nos discussions d'école pour nous abandonner naïvement à nos impressions. On peut constater en effet, à en juger pas leurs réflexions, que d'ordinaire les visiteurs d'un musée s'intéressent plutôt au sujet des tableaux, c'est-à-dire aux objets représentés, qu'à la manière dont est faite la représentation ; ils ne diront pas que telle figure est mal faite, mais qu'elle est laide ; toute faute de dessin leur fera l'effet d'un défaut de nature, ce qui montre bien qu'ils prennent l'image au sérieux, et l'acceptent comme l'équivalent d'un objet réel : disposition d'esprit éminemment favorable à l'illusion picturale.
Il importe encore, pour que la suggestion soit aussi efficace que possible, qu'elle agisse sur nous pendant un certain temps. Le premier coup d'œil nous avertit que nous sommes en présence d'une surface peinte ; mais peu à peu le désir nous vient de voir le tableau dans l'espace ; nous appelons l'illusion ; elle vient par degrés, à mesure que nous écartons, par un effort d'abstraction, les sensations que nous ne voulons pas avoir et faisons surgir, par un effort d'imagination figurative, les per- ■ceptions voulues. 11 y a d'abord comme un conflit intérieur entre le témoignage immédiat des yeux et les exigences de l'esprit. (( C'est une toile barbouillée de couleurs, dit la vue. — Non, c'est une table sur laquelle on a posé des fruits, des légumes, un vase de fleurs, répond l'imagination. — Mais jcomme tout cela est plat, comme ces couleurs sont fausses! Impossible de s'y méprendre. — Ce verre, pourtant, n'est-il 1» I- bien transparent.^ La lumière semble passer au travers. — '>iii. ce verre, à la rigueur. — Et ce vase, quel relief! Et cette Il 'ur, comme elle se penche délicatement, comme elle semble I irèrel » Ainsi quelques détails, par contraste avec l'ensemble du tableau, qui s'éloigne étrangement de la réalité, semblent la réalité même; de proche en proche l'illusion gagne du terrain.
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et la vue n'ose plus protester. C'est l'imagination aux prises avec le bon sens vulgaire, et Cervantes l'a bien observé : quand don Quichotte discute avec Sancho, ce n'est pas le maître qui se convertit au bon sens, c'est l'écuver qui gagne la folie du maître.
Nous arrivons assez facilement de la sorte à compléter la représentation qui nous est fournie, au point de l'accepter comme une reproduction intégrale, comme un parfait équivalent de la réalité. Non sevdement nous ne nous apercevons plus de ce qui manque au tableau, relief, détails, justesse du dessin et du coloris, pour imiter parfaitement la nature; mais notre imagination, comblant ces lacunes, nous donne la vision positive lie tout ce que le peintre n'a fait qu'indiquer sommairement sur la toile.
Il ne faut pas nous y tromper cependant. Même à ce haut degré d'auto-suggestion, l'illusion reste consciente; nous nous figurons le tableau plus complet qu'il n'est, nous n'oublions pas que nous avons devant nous un simple tableau. Est-il pos sible d'aller plus loin ? Quelque bonne volonté que j'y mette il m'est impossible de me figurer, devant un tableau, que j'a réellement sous les yeux l'objet représenté. 11 m'est arrivé pour tant, à la suite d"une contemplation rêveuse et prolongée, d'où blier que j'avais devant moi une surface peinte. Cette illusiorj extrême, que je n'ai rencontrée qu'accidentellement, aux limitei de l'hypnose, est de nature particulière. Ce n'est nuUemen! l'hallucination ordinaire, qui consiste à prendre une simplil image pour la réalité même : ici ce seraient plutôt nos percepi tions réelles qui nous feraient l'eifel d'être imaginaires. Repor-j tons-nous,pour mieux comprendre cette illusion, à l'im2:)ressioi que l'on éprouve devant certains spectacles de la nature dont If beauté a quelque chose d'étrange : ainsi un effet de brunie, dei montagnes bleuâtres surgissant à fhorizon par delà une plain|j immense, les perspectives du soleil couchant, ou bien encorj un sentier de forêt, la nuit, dans la lueur bleuâtre et féeriqu du clair de lune : nous admirons, avec un vague sentime d'être le jouet d'une illusion et de rêver cela plutôt que no ne le percevons. Telle est l'impression que peuvent nous don jier les images de la peinture. Notre regard, fatigué d'une fixa
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tion prolongeL". se trouble ; le tableau u'est plus qu'une sorte de vitrail Iraiisparentà travers lequel nous contemplons, bien loin, des objets imaginaires. Nous ne songeons pas à distinguer, dans notre vision, ce qu'il a de réel et ce qu'il y a d'illusoire, et nous croyons imaginer le tout comme dans un beau rêve conscient et lucide.
On conçoit d'autre part que, pour nous laisser aller à ces diverses illusions, il faut que nous leur trouvions au moins un prétexte dans le tableau que nous avons sous les yeux. Devant certaines œuvres, il nous serait absolument impossible de nous donner l'illusion picturale. Devant certaines autres, l'exactitude de l'iinilalion sera poussée si loin, qu'elles nous donneront presque malgré nous l'hallucination de la réalité. Mais il n'est nullement nécessaire, pour obtenir d'un tableau l'impression la plus satisfaisante, de pousser l'imitation jusque-là. Par les artifices du panorama, du diorama, du stéréoscope, par des jeux de lumière artificielle et d'éclairage par transparence, par un emploi bien combiné de la perspectif e linéaire et de la perspective aérienne, on arriverait assez facilement à nous donner, en présence de simples images, fillusion complète et forcée. Mais ce résultat serait-il bien désirable.^ Ces illusions d'optique, si curieuses qu'elles soient, fatigueraient bien vite. Les vrais artistes les dédaigneront toujours; l'art finit où commence le trompe-l'œil. L'illusion esthétique, c'est l'illusion consciente, dans laquelle on se rend toujours compte que l'on a sous les yeux une simple représentation des choses : car c'est à cette seule condition qu'un tableau peut donner une impression d'art.