‹ La suggestion dans l'artChapitre 40 sur 88 · Grand traité d'instrumentation, p. i/i/i · texte numérisé non relu

Grand traité d'instrumentation, p. i/i/i

fait écrouler l'une sur l'autre; ou encore, comme l'avait imaginé Meyerbeer pour son Pardon de Ploërniel, àxec des moellons et des fragments de fonte dégringolant à grand bruit dans une sorte de cheminée de bois. Des graviers tombant en cascade dans une boîte reproduiront le crépitement de la grêle sur un toit, ou le bruissement de l'averse dans le feuillage. Le frottement d'un cylindre de bois sur une étoffe soyeuse nous donnera le sifflement du vent ^. Je me rappelle un morceau de musique imitative, exécuté à Douai par un orchestre militaire, à l'aide de ces divers instruments; la soirée était un peu orageuse; quand commença l'orage musical, l'illusion fut si forte que chacun crut à un orage réel ; les parapluies s'ouvrirent, et la foule fit mine de se disperser. C'était le triomphe de l'imitation. On a encore des instruments plus ou moins ingénieux pour rendre le cri des animaux féroces, le tintement des grelots d'un cheval, le claquement d'un fouet, les coups de pistolet. Dans sa Danse macabre, Saint-Saëns s'est servi du claque-bois pour imiter une danse de squelettes.

Ces illusions d'acoustique sont amusantes, mais trop faciles. L'imitation n'a de saveur que lorsqu'elle est obtenue sans l'emploi d'appareils spéciaux, avec l'orchestre ordinaire. Le plaisir de jeu qu'elle nous donne est même d'autant plus piquant que l'instrument dont on tire ces sonorités nouvelles semble moins fait pour les rendre. Si l'on veut faire entendre un tintement de cloches à l'orchestre, et qu'on se serve pour cela d'un appareil en tôle donnant le son de la cloche, l'imitation sera peu intéressante ; mais elle le deviendra, si l'on arrive à imiter ce tintement, par exemple avec des cors sonnant à peu près à l'unisson de manière à produire des battements énergiques, ou bien avec un pizzicato d'instruments à cordes, en tout cas par une combinaisson d'instruments (exemple, les cloches qui accompagnent l'invocation à Moscou de Diniilri). De même à un orage truqué, rendu avec des appareils à imiter le vent, la grêle elle tonnerre, nous préférons de beaucoup un orage instrumental,et s'il est possible sans grosse caisse ni cymbales, qui se déchaînera dans l'orchestre même (exemple, l'orage .de la

I. Voir à ce sujet J. Moynet, L'envers du Ihéâtre, 187/i, p. O21.

Symphonie pastorale). — Et plus l'imitation sera loyale, c'est-àdire plus l'orchestre saura la trouver au sein de l'harmonie même, se timbrant et se rythmant à l'image des bruits de la nature sans cesser d'être vraiment musical, plus les auditeurs en seront surpris et charmés.

Il va sans dire qu'une telle imitation ne saurait être littérale. Mais l'oreille de l'auditeur n'est pas très exigeante en fait de ressemblance ; il lui suffît de trouver, dans l'image sonore qu'on lui présente, quelque chose du son représenté ; l'imagination fait le reste. « Parmi les timbres des instruments, dit Ch. Lévêque, il en est qui nous rappellent par voie d'analogie, non d'exacte similitude, certains bruits naturels et dans lesquels notre imagination, négligeant la différence et ne retenant que l'analogie, se plaît à reconnaître les voix de la nature. Cependant ces voix sont idéalisées par la musique instrumentale; mais l'analogie n'est point détruite par cette transformation. D'autres timbres nous deviennent parfois comme les voix d'êtres idéaux, tels que les lutins, les follets, les gnomes, les fées, les diables, les esprits des forets et des eaux, bref les voix d'individualités, de personnalités fantastiques, participant assez <ie la nature pour que l'imagination se les figure, et assez peu pour n'exister qu'au pays des rêves ^. »

En traitant de l'illusion picturale, nous avons vu que parfois elle nous faisait moins croire à la réalité des objets représentés dans le tableau qu'à leur idéalité. Dans toute imitation en effet, il y a quelque chose de réellement perçu et quelque chose d'imaginaire ; selon que l'imitation sera plus ou moins complète, ce sera l'un ou l'autre élément qui l'emportera; si la part de l'imaginaire est la plus faible, comme c'est le cas ordinaire en peinture, nous croirons tout percevoir ; si elle se trouve par hasard la plus forte, nous croirons tout imaginer. — De ce que nous disions tout à l'heure, il résulte que ce phénomène, exceptionnel en peinture, doit être presque constant en musique. Si nous croyons entendre ces bruits et ces voix qui passent dans l'orchestre, c'est comme en songe : ayant conscience de les imaginer en grande partie, nous avons l'illusion de les imaginer

- 1. fieviie philosophique, t. XVII, p. 38.

172 LA SUGGESTfON

entièrement. Dans l'andante de la Symphonie pastorale, Beethoven n'a pas craint de nous faire entendre l'appel de la caille, la note plaintive du coucou. Imitation puérile .^ Non, triomphe de la suggestion musicale ! Car avant de nous amener à ce passage, il a commencé par nous mettre en état de rêve; ces chants sont pressentis, attendus; et quand, après une courte pause où notre imagination est un instant abandonnée à elle-même, ils résonnent dans le silence, nous serions tentés de croire à une hallucination de l'ouïe. Telle est au moins l'impression que j'ai bien nettement ressentie, la première fois que j'ai entendu cette symphonie. On m'eût dit, le morceau terminé: « Mais non, il n'y a pas de chants d'oiseaux à l'orchestre. Beethoven, faire des imitations ? Allons donc, vous avez rêvé tout cela ! « Je n'en aurais pas été trop surpris.

Valeur de la musique imitatiue

Est-il nécessaire maintenant de dire que nous admettrons pleinement le principe de l'imitation musicale .^ Les critiques se croient tenus d'être très sévères à son égard. Ils n'en parlent guère que pour en signaler les abus et les dangers ; ils la tolèrent, mais de si mauvaise grâce, avec tant de restrictions, et de circonlocutions, et de recommandations de n'en pas trop faire, qu'autant vaudrait l'interdire. Je remarque pourtant une chose ; c'est que si l'imitation musicale a contre elle les théoriciens, elle aurait plutôt pour elle les compositeurs. Lully, Rameau, Haydn, Berlioz, Meyerbeer, AVagner en ont fait, et de tout leur cœur. Gela devrait donner à réfléchir.

Au lieu de s'évertuer à la mettre en dehors de l'art, ne feraiton pas bien mieux de chercher les moyens d'y mettre autant d'art que possible? — L'imitation [littérale vous déplaît? Faisons-la donc conventionnelle. Il vous semble impossible de reproduire les. bruits de la nature tels que notre oreille les perçoit? Faisons donc appel, pour compléter l'imitation, à l'imagination de l'auditeur. Copier la nature n'est pas de l'art? Les peintres nous ont montré pourtant ce qu'il peut y avoir de personnel et d'artistique dans une copie de la nature. En somme toutes ces critiques tombent devant cette remarque, qu'elles vau-

(iraient aussi bien contre rimitation picturale. En peinture comme en musique, l'imitation sera un moyen d'expression et non un but, un procédé de suggestion et non un jeu ; et cela suffirait, il nie semble, à la justifier si tant est qu'elle ait besoin d'être justifiée.

Une seule objection doit nous arrêter, car elle est vraiment sérieuse. C'est que le musicien ne trouvera rien dans la nature qui vaille la peine d'être imité. Le peintre, dit-on, peut se vouer à l'imitation, car la nature est tellement riche en beautés de forme et de couleur qu'il peut puiser à pleines mains dans ce trésor inépuisable ; elle lui fournit des modèles d'une perfection telle, que l'espoir d'en donner seulement une imag^i fidèle suffît à l'ambition la plus haute. Mais quelle matière la nature fournirait-elle à l'imitation musicale.^

(( Au-dessous de l'homme il n'y a que des bruits. Et plus on s'éloigne de l'homme et des animaux chantants ou criants pour se rapprocher de la nature inanimée, plus aussi les bruits deviennent vagues, confus, et ])lus grandes sont la distance et la différence entre ces bruits et la musique. On voit par là que, du moment oii la musique instrumentale descend à l'imitation fidèle de la nature, du coup elle cesse d'être musique^. »

Que les bruits de la nature n'aient pas la beauté définie de la forme, je l'admets ; mais dans leurs murmures ils ont des timbres ravissants, faits pour enchanter une oreille musicale ; dans leurs explosions ils ont une puissance qui va jusqu'au sublime. Nous les aimons pour les gracieuses images qui leur sont associées, pour leur expression parfois si pathétique, pour leur indétermination même qui repose l'esprit et le cœur en nous portant à la contemplation rêveuse. On aura beau direaucun artifice de raisonnement ne pourra me persuader que le musicien fasse œuvre frivole et mesquine en essayant de faire entrer la nature, toute la nature dans son œuvre.

« Il existe, dit Lamennais dans son magnifique langage, il existe une musique non moins vaste que la création, une musique universelle qui embrasse tous les sons, tous les bruits et leurs combinaisons innombrables, et leurs lois de tous ordres ;

I . Ch. Lévèque. Etendue et liniile psychologiques de l'expression insirumen laie, Revue philosophique, t. XVI, p. 5.

mais nous ne la comprenons pas, parce que nous ne connaissons ni ne sentons qu'une faible partie de la nature, dont l'ensemble immense, qui, de toutes parts, fuit dans l'infini, se dérobe à nos sens et à notre pensée même. Depuis la goutte d'eau qui gémit en se brisant sur un brin d'herbe, jusqu'à l'Océan qui ébranle avec des mugissements formidables les bases souterraines de la terre; depuis le jonc des bords du fleuve, jusqu'à l'oiseau qui soupire la nuit au fond des forêts; depuis l'insecte imperceptible qui murmure des tristesses ou des joies inconnues dans le calice d'une fleur, jusqu'à l'homme dont les chants s'élèvent de monde en monde vers leur éternel Architecte, chaque être a sa voix dans ce concert divine » Quelques symphonistes ont rêvé de nous donner dans leurs œuvres un écho de cette grande harmonie de la nature oii l'on entend la voix humaine d'abord, mais au-dessous la voix des êtres élémentaires, et plus profondément encore les rumeurs confuses, le sourd bruissement de la vie universelle. Est-ce à ceux-là que l'on peut reprocher de le faire de leur art une idée mesquine. ^

m. SUGGESTIONS COMPLEMENTAIRES DE LA MUSIQUE

C'est pour tout artiste une irrésistible tentation de dépasser es strictes limites de son art propre. Nous avons vu comment la peinture, qui ne s'adresse immédiatement qu'à la vue, peut émouvoir par contre-coup les autres sens et nous suggérer des objets une image concrète où toutes leurs qualités sensibles soient de quelque manière représentées. Pourquoi la musique, en s'adressant à l'ouïe d'abord, n'intéresserait-elle pas les autres sens et notamment la vue aux représentations qu'elle nous suggère ?

Pour nous donner ces suggestions complémentaires, elle dispose de deux moyens principaux : l'association des idées et l'analogie des sensations.

Quand nous entendons un bruit connu, d'elle-même' notre imagination tend à nous représenter visuellement l'objet sonore,

Page 1