‹ La suggestion dans l'artChapitre 46 sur 88 · II. LA DESCUIPTION PITTORESQUE · texte numérisé non relu

II. LA DESCUIPTION PITTORESQUE

Bien souvent, depuis ([u'IIorace a assimilé la poésie à la peinture, on a comparé les ressources expressives de ces deux arts. La question est bien intéressante en effet. Chaque jour la poésie empiète davantage sur la peinture. Tout ce que le peintre dit avec son pinceau, nos descriptifs modernes ont la prétention de le rendre avec leur plume. Dans quelle mesure cette prétention est-elle justifiée ?

Quand, après avoir lu dans un livre la description d'un objet, nous regardons un tableau, une gravure, un simple croquis qui le représente, nous sentons bien que cette représentation graphique est toute une révélation : voici seulement que nous nous figurons vraiment l'objet. La différence consistet-elle en ce que la description était simplement imaginée tandis que le tableau est réellement perçu ? Cela est de peu d'importance : l'imaginaire, en art, vaut le réel. Il s'agit donc de savoir en quoi précisément l'image est inférieure à la perception.

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Ce qui manque aux images suggérées par la description la plus pittoresque, c'est l'exactitude de la forme, la netteté des contours, la fermeté de la composition, en un mot le dessin.

On serait tenté d'attribuer le fait à un défaut naturel de notre imagination, qui serait incapable de donner aux images qu'elle évoque un contour arrêté. « L'effacement des images, remarque Taine, est plus ou moins grand pour un même esprit, selon les diverses sortes de sensations, et c'est ce que l'on exprime en disant que tel homme a surtout la mémoire des formes, tel autre celle des couleurs, tel autre celle des sons. Pour mon compte, par exemple, je n'ai qu'à un degré ordinaire celle des formes, à un degré un peu plus élevé celle des couleurs. Je revois sans difficulté à plusieurs années de distance cinq ou six fragments d'un objet, mais non son contour précis et complet ; je puis retrouver un peu mieux la blancheur d'un sentier de sable dans la forêt de Fontainebleau, les cent petites taches et raies noires dont les brindilles de bois le parsèment, son déroulement tortueux, la rousseur vaguement rosée des bruyères qui le bordent, l'air misérable d'un bouleau rabougri qui s'accroche au flanc d'un roc; mais je ne puis tracer intérieurement l'ondulation du chemin, ni la saillie de la roche ; si j'aperçois en moi-même l'enflure d'un muscle végétal, ma demi-vision s'arrête là; au-dessus, au-dessous, à côté, tout est vague ; même dans les résurrections involontaires qui sont les plus vives, je ne suis qu'à demi lucide ; le fragment le plus visible et le plus coloré surgit en moi sans éblouissement ni explosion ; comparé à la sensation, c'est un chuchotement où., plusieurs paroles manquent à côté d'une voix articulée et vibrante^. » Mais ce n'est là qu'un cas particulier. En général, on est capable de se représenter la forme des objets au moins aussi bien que leur couleur. Quand par exemple on songe à une gravure que l'on a vue, on la revoit, très pâle peut-être, mais avec des lignes arrêtées. Si l'on ne pouvait se figurer nettement une forme, on ne pourrait se rappeler les traits de la personne que l'on connaît le mieux. Ce n'est donc pas de notre faute, c'est de la faute du procédé, si les images évoquées par suggestion verbale sont d'ordinaire si confuses.

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