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III. — LE SYMBOLISME POETIQUE

Les symboles poétiques sont le produit de l'imagination figurative s'exerçant, non plus dans le réel, mais dans l'idéal. Supposons qu'au lieu d'avoir devant les yeux un objet matériel, nous ayons seulement dans l'esprit l'image de cet objet : tous les changements d'apparence que l'on pourrait faire subir, par un effort spécial de vision, à l'objet réel, on pourra, par un effort analogue de vision mentale, les faire subir à l'image. Le poète se livre d'abord pour son compte à ce jeu de figuration ; puis il nous y convie; il essaie, par suggestion verbale, de faire passer dans notre esprit les images composites que sa fantaisie lui a inspirées. Nous aurons donc à étudier les figures poétiques à ce double point de vue : d'abord dans leur genèse, au point de vue du poète qui les invente; puis dans leur transmission, au point de vue du lecteur, qui doit les reconstituer mentalement.

La genèse des symboles

Le travail de la pensée abstraite ne suffit pas à occuper toutes les forces vives de notre esprit. Pendant que l'entendement réfléchit, l'imagination ne peut rester absolument désœuvrée ; elle éprouve le besoin de se représenter à sa manière l'idée qui passe, de la traduire en exemples concrets, en images visibles dont la contemplation l'occupe dans l'attente qui précède l'élabo-

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ration d'une idée nouvelle. Dans l'homme qui pense, il y a pour ainsi dire deux personnes distinctes : un logicien à l'esprit positif, qui conçoit, juge, raisonne, pose ses formules verbales, les vérifie, et un poète qui ne peut penser que par images. Souvent le poète s'oublie à regarder dans les nuages, s'échappa en rêveries fantasques et incohérentes. Mais parfois aussi il s'intiresse aux réflexions du logicien, et collabore avec lui : en illustrant l'idée, il la rend plus compréhensible ; en lui donnant une forme sensible, il la contrôle. Image n'est pas raison, dit-on quelquefois. C'est une grande erreur. Il n'y a rien déplus lucide, de plus explicatif que certaines images. On n'est sur d'avoir une idée vraiment intelligible que lorsqu'on peut la concevoir actuellement, c'est-à-dire la ramener à une intuition ou une représentation. Traduire en images une idée abstraite, c'est prouver qu'elle peut se résoudre en conceptions positives. C'est la faire voir, toucher, entendre.

Supposez que pendant que vous écrivez une page un peu abstraite, on puisse par une opération magique fixer sur le papier les images que vous suggère le développement de la phrase, Cela ferait une illustration bien curieuse. 11 serait infiniment intéressant de suivre ce second courant de pensée ; de voir comme il reste relié au premier par de subtiles analogies, exprimant l'idée en symboles, la commentant parfois avec une ingéniosité surprenante.

Quand notre pensée se porte sur des objets concrets, qui parlent déjà par eux-mêmes à l'imagination, ou qui peuvent se représenter visuellement, les images secondaires seront plus rares. Elles se présenteront cependant, si notre imagination est vive, ou se trouve accidentellement surexcitée. Alors cliaque image que nous concevons en fait surgir d'autres, comme si chacim des lobes cérébraux ébranlait par sympathie les lobes voisins et les faisait entrer à leur tour en vibration. L'esprit d'un vrai poète se plaît à ces perpétuelles comparaisons, à ce jeu de résonnance mentale, à cette production d'images en écho qui se répondent de l'une à l'autre. Il se délecte à leurs correspondances, il jouit en artiste de leurs harmonies.

« La poésie substitue à un objet un autre objet, à un terme un autre terme plus ou moins similaire, toutes les fois que ce dernier

éveille par suggestion des associations d'idées plus fraîches, plus fortes, ou simplement plus nombreuses, de manière à intéresser non seulement la sensation, mais encore l'intelligence, le sentiment, la moralité^. » Mais, bien que cette substitution soit jusqu'à un certain point intentionnelle, et que le poète doive mettre une certaine complaisance à évoquer ces images, il ne faut passe figurer qu'il les invente pour ainsi dire à froid, et qu'ayant son idée bien présente à l'esprit, il se demande par quels équivalents sensibles il pourrait bien la remplacer. Ces images se présenteront à lui d'elles-mêmes, comme une digression de l'imagination abandonnée à sa fantaisie ; et si elles expriment son idée première, ce n'est pas qu'il les ait cherchées pour la rendre, c'est qu'elles en procèdent naturellement ; elles l'expriment comme nos songes nocturnes expriment les pensées qui nous ont occupés pendant le jour, les déformant, les métamorphosant, et ne gardant avec elles qu'une analogie de sentiment : tristes si ces pensées ont été pénibles, gais si elles ont été agréables. Que l'on prenne en exemple ces stances d'André Chénier :

Mon beau voyage encore est si loin de sa fin! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin

J'ai passé les premiers à peine.

Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé

La coupe en mes mains encor pleine.

Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson. Et comme le, soleil, de saison en saison,

Je veux achever mon année.

Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin. Je n'ai vu luire encor que les feux du matin. Je veux achever ma journée.

Ces images n'ont pas été cherchées par le poète pour exprimer le regret de la vie et le retour à l'espérance. Elles lui ont plutôt été inspirées par ce regret et cet espoir, dont il se pénétrait pour nous le rendre. Elles se sont présentées d'elles-mêmes à son esprit en visions gracieuses, transpositions spontanées de sa vision primitive, entre lesquelles il n'a eu qu'à choisir.

11 est très rare que les images ainsi substituées à un objet ressemblent vraiment à cet objet. Elles n'en sont le plus souvent

1. Giiyaii, L'arl au point de vue socioloijiquf, p. 3o3. (F. Alcaii.)

que l'équivalent sensible. Elles sont moins faites pour nous en donner une idée plus exacte qu'une plus forte impression. Elles servent au poète lui-même à porter le sentiment qu'il éprouveà sa plus haute intensité. Aussi peut-on remarquer qu'elles sont presque toujours hyperboliques. Elles correspondent à vm mouvement ascendant de la pensée, et à une recrudescence d'émotion.

Quand enfin le sentiment arrivera à son maximum d'exaltation, l'imagination surexcitée éprouvera le besoin de dépenser son excès d'énergie en représentations multiples et de passer aussi rapidement que possible de l'une à l'autre. Dans l'adoration sous toutes ses formes, les images se succèdent si rapides, si variées, si lointaines, qu'il devient difficile de ressaisir le fil qui les relie entre elles ou à leur objet. <( Vierge clémente, miroir de justice, temple de sagesse, vase spirituel, rose mystique, tour d'ivoire, maison dorée, arche d'alliance, porte du ciel, étoile du matin, reine des* anges, ayez pitié de nous! » Que l'on écoute encore les noms qu'une mère donne à son enfant, dans les effusions de sa tendresse ! Que l'on relise le cantique des cantiques, ces litanies délirantes de l'amour physique ! Dans tout lyrisme, il y a vraiment du délire.

La comparaison

Nous venons de montrer comment dans l'esprit du poète l'idée s'épanouit d'elle-même en symboles, c'est-à-dire en images qui la représentent de quelque manière. Voyons maintenant comment le poète utilise ces images symboliques, les met en oeuvre, et par suggestion verbale arrive à nous en faire concevoir d'analogues.

La manière la plus simple de présenter un symbole est la comparaison. Parlons-en tout d'abord et étudions-la d'un peu près, car elle est le point de départ de toute figure poétique.

La comparaison est une des opérations mentales les plus fréquentes et les plus familières. A chaque instant on se sert de similitudes dans la conversation, pour expliquer une idée, .pour décrire quelque chose ; on abrège ainsi les explications en portant immédiatement la pensée sur quelque image familière ; cette image est comme un ponds qui fournit à peu de frais

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une première figuration approximative de l'objet; il sutïït ensuite de quelques retouches pour mettre le dessin au point.

Essayons de nous rendre compte des visions que peuvent suggérer au lecteur les comparaisons toutes faites qui lui sont fournies par l'écrivain.

La psychologie de la comparaison est en apparence assez simple. Les deux termes que l'on compare nous étant présentés . l'un après l'autre, il semble que nous devons les concevoir successivement avec une égale netteté. — Il n'en est pas ainsi d'ordinaire. Notre effort intellectuel se répartit très inégalement entre les deux termes de la comparaison. Presque toujoms l'image, et c'est sa raison d'être, est conçue bien plus nettement que l'objet. Elle nous ramène à un état d'esprit antérieur, à des souvenirs d'enfance, à des réminiscences de la vie primitive, à la nature surtout, fonds inépuisable de comparaisons poétiques. Les images les plus familières sont les meilleures. Pour donner une idée de ce qui est artificiel, passager, accidentel dans le monde, polivons-nous mieux faire que d'emprunter nos comparaisons à ce qui est permanent ? Les météores et la vie animale, la pluie qui tombe, l'éclair qui brille, l'oiseau qui chante, ce sont là des exemples toujours présents, des images toutes faites, des mots qu'il suffit de prononcer pour faire aussitôt surgir, dans l'esprit de tout homme, une même vision. Soit par exemple cette comparaison connue de l'Iliade : o Tel un âne aux pieds lents entre dans un champ de blé, malgré les enfants qui le gardent ; ils accourent et brisent sur son dos leurs bâtons; mais il ne cesse pas de paître, car leurs mains sont débiles ; et à peine leur cède-t-il, lorsqu'il est rassasié : ainsi le fils de Télamon est assailli sans relâche par les fiers Troyens et leurs auxiliaires; ils frappent de leurs javelots son énorme bouclier ». Le premier terme de la comparaison est plus familier, plus pittoresque, plus suggestif que le second. Cet âne dans son champ de blé fait tableau; Ajax au milieu des Troyens nous apparaît d'une manière moins nette. Dans presque toute comparaison poétique, il en sera de même.

L'inégalité sera mieux marquée encore lorsque la comparaison, comme il arrive souvent, mettra en présence un terme concret et un terme abstrait. Le terme abstrait n'éveillera

dans mon esprit qu'une idée ; le terme concret me suggérera une image. Or l'idée et l'image occupent bien différemment l'esprit. L'idée, avons-nous dit, est instantanée. On peut tarder à la concevoir, comme lorsqu'on lit une phrase un peu longue et difficile ; mais sitùt que l'on a compris, il faut passer outre : l'acte même de la compréhension ne peut se prolonger. L'image au contraire peut séjourner quelque temps dans l'esprit : sa conception dure un temps appréciable. Il importe donc, dans la comparaison poétique, que le terme abstrait soit exprimé en quelques mots : une phrase trop longue laisserait la pensée inoccupée ou en suspens. Quant au terme concret, on peut en prolonger la description à plaisir. Supposez les deux termes développés en proportion inverse, ie mouvement de la pensée ne pourra s'accorder avec celui de la phrase, et l'effet sera fâcheux.

Nous avons dit que les deux termes de la comparaison étaient conçus successivement. Sur ce point encore il y aurait quelques réserves à faire. Bien que présentés l'un après l'autre dans des phrases distinctes, ils doivent se rencontrer dans notre esprit, pour que nous jugions du rapport qu'ils ont entre eux. On nous a mis sous les yeux les deux objets que l'on dit comparables; c'est à nous de les comparer, d'en faire la synthèse, d'essayer de les fo>ndre en une représentation commune. Il y a là tout un travail d'esprit, qui n'a pas son expression dans le texte, et qui est l'œuvre propre du lecteur. Qu'on veuille bien en faire l'expérience sur cette image de Dante :

Comme sur le bord de l'eau d'un fossé Se tiennent des (jrenouilles, le museau en dehors, Les pieds et le reste du corps bien cachés. Ainsi se tenaient de tous côtés les pêcheurs.

Je n'entrerais pas dans l'esprit de cette comparaison, je ne me prêterais pas aux intentions de poète, si je me contentais d'imaginer d'abord des grenouilles dans une mare, puis des têtes humaines sortant de l'eau. Ilfaut que je conçoive l'analogie de ces deux tableaux, et par conséquent que je les tienne un instant simultanément présents à [l'esprit, les fondant l'un dans l'autre.

Même quand le second terme de la comparaison est un abstrait,

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nous avons une tendance à le penser d'une manière concrète, à le traduire en images symboliques où l'on trouverait comme un reflet des représentations vives et concrètes qui viennent de nous passer par l'esprit. Demandons encore un exemple au même poète.

Comme les fleurettes que la gelée nocturne A inclinées et fermées, dès que le soleil les éclaire, Se redressent toutes ouvertes sur leur tige, Ainsi je fis de mon courage abattu.

En lisant cette phrase, on ne fait pas seulement succéder, à l'image concrète qui ouvre la comparaison, l'idée abstraite qui la ferme. La période terminée, notre esprit étonné revient en arrière, reprend les deux termes de la comparaison pour se rendre compte de leur rapport et en vérifier la justesse, essaie de concevoir l'idée en fonction de l'image ; et à ce moment apparaît une représentation composite, semi-abstraite, semiconcrète, où l'idée de ce retour de courage s'exprime par une vision et un sentiment de redressement physique ; sentiment vague, vision fugitive et trop vague pour que l'on puisse en faire la description avec des mots; évanouissement de l'image qui va faire place à l'idée ^. Le même phénomène se produirait bien entendu si c'était l'idée qui nous était présentée en première ligne. Dans tous les cas, on voit que la comparaison tend à évoquer dans l'esprit du lecteur des représentations composites où nous mettons quelque chose de l'objet et quelque chose de l'image, figure concrète de leur rapport.-

L'ordre dans lequel on présente les deux termes de la comparaison a son importance. Jean Paul Richter, dans sa Poétique ^, recommande de placer en seconde ligne le terme le plus matériel, celui qui fait image. Cet ordre est en effet le plus naturel, car c'est ainsi que les idées se présentent à l'esprit du poète : il conçoit d'abord le terme propre, qui lui donne ensuite l'idée du terme figuré. On trouve encore à cette disposition l'avantage de laisser l'esprit du lecteur sur l'image la plus pittoresque.

On peut constater pourtant que dans les comparaisons déve-

1. On trouvera, a%ec de bon* exemples à l'appui, une analyse très pénétrante de ces conceptions dans l'article de Fr. Paulhan sur VAbstraclion et les idées absliailes (Revue philosophi'iue, 1889, t. 1. p. 171).

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