‹ La suggestion dans l'artChapitre 50 sur 88 · I. Trad. Barthélémy Saint-Hilaire, ch. xxii · texte numérisé non relu

I. Trad. Barthélémy Saint-Hilaire, ch. xxii

de n'importe quel objet on pourra, en s'ingéniant un peu, trouver une comparaison satisfaisante, mais on ne fait pas à volonté des métaphores; pour y réussir, il faut être vraiment poète, avoir la tête pleine d'images, et d'images mobiles, flottantes» plastiques, promptes à se désagréger pour s'organiser sous une autre forme. Il faut avoir, en outre, une grande dextérité d'écrivain pour fixer ces images de transitions presque insaisissables. On conçoit la difficulté du problème. Chaque mot n'a d'ordinaire qu'un sens à la fois. Quel est donc le secret de ces phrases à double jeu où passent, tantôt distincts, tantôt confondus, deux courants de pensée .3 L'analyse technique d'une métaphore un peu détaillée va peut-être nous l'apprendre. Analysons par exemple ce passage des Chàliments :

Notre parole hostile an siècle qui s'écoule Tombera de la chaire en {locons sur la foule; Elle refroidira les cœurs irrésolus.

Y glacera tout germe utile ou salutaire, Et puis elle y fondra comme la neige à terre Et qui la cherchera ne la trouvera plus.

On voit quelles étaient les deux idées mises en présence : 1° l'idée principale, celle de \a parole répandue sur la foule, exerçant sur les cœurs son action délétère, puis disparaissant sans laisser de trkce compromettante ; 2° l'idée accessoire ou figurée, celle de la neige tombant sur le sol, y glaçant tous les germes utiles, puis fondant, et devenant invisible. Ces deux idées se sont sans aucvm doute présentées d'abord à l'esprit du poète comme les deux termes d'une comparaison; puis elles se sont mêlées intimement l'une à l'autre ; la parole n'a plus été conçue comme analogue à des flocons qui tombent, le poète l'a vue tomber en Jîocons ; il ne nous dit pas qu'elle disparaît comme la neige qui fond à terre, il \a fait fondre comme la neige. Les deux courants d'idées se sont donc pénétrés, combinés, et c'est cette combinaison des deux termes qui constitue la métaphore. Mais il s'agissait de nous suggérer cette même représentation. En y regardant d'un peu près, on reconnaîtra que les vers cités renferment un certain nombre de mots, comme parole, chaire, foule, cœurs irrésolus, qui se rapportent en propre à l'idée principale; et d'autres comme les mots Jîocons, glacera, fondra, neige, terre, qui se rapportent en propre à l'image accessoire ; le tout

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uni par des expressions neutres ou équivoques, qui se rapporteraient à l'une aussi bien qu'à l'autre. L'artifice consiste dont à intercaler, dans une même période, des mots qui nous suggèrent tantôt l'une, tantôt l'autre des deux idées à fusionner; et ces deux idées alternantes se fondent d'elles-mêmes dans le rapide mouvement de la ph'rase, comme se fondent sur un disque tournant deux secteurs diversement colorés^.

Dans la phrase métaphorique la plus simple, comme celle-ci « le temps vote », où pour suggérer l'idée abstraite du temps on nous invite à nous le représenter avec des ailes, il y a un mot pour l'idée abstraite et un mot pour l'image. Remarquons-le en passant : il n'y a pas dans la langue de mots spécialement métaphoriques, mais touspeuvent prendre cette valeur par position, quand on les fait entrer en combinaison avec des mots qui évoquent des idées d'un autre ordre ; ce n'est pas dans tel ou tel mot, c'est dans la phrase entière qu'est la métaphore.

Jusqu'à quel point nous représentons-nous, en vision réelle, les images exprimées dans une phrase métaphorique ? Cela dépend de la valeur que l'écrivain leur a donnée dans la phrase. Les deux termes composants de toute métaphore peuvent se combiner à tous les degrés.

Parfois le sens propre de la phrase est presque entièrement caché sous les images, et reste pour ainsi dire sous-entendu. Dans ce cas, la métaphore devient une véritable allégorie. Au lieu et place de l'idée qu'il a dans l'esprit, le poète nous présente l'image qui en est le symbole ; l'idée même n'est exprimée nulle part. Des deux courants de pensée qui passent toujours dans une représentation symbolique, un seulici paraît à la surface; l'autre est souterrain, invisible. C'est à nous de le retrouver, par une correcte interprétation de l'image. Le plus souvent, d'ailleurs, cette interprétation est très facile. (V. par exemple la Cavale, de Barbier, la Chouette de Y. Hugo). Le poète évite de nous poser des énigmes, ou nous en donne bien vite la

I. Parfois V. Hugo, dans son impatience d'assembler les images, juxtapose simplement les deux termes en une sorte de mot composé : L'aigle trépas du bout de l'aile nous effleure... L'esi>rit forçat n'a pas eucor fait d'ouverture A la voûte du ciel cachot.

Ici la mise en œuvre est insufïlsante. Ce sont les matériaux de la métaphore présentés pour ainsi dire à l'état brut.

solution. Dans une allégorie bien menée, à peine l'image estelle suggérée par le mot, qu'elle reporte notre esprit vers l'objet qu'elle représente, au point que tous deux, peut-on dire, apparaissent en même temps ^.

D'autres fois, c'est à peine si les termes figurés de la métaphore, si précise que soit l'image qu'ils expriment, nous la suggèrent à un degré quelconque. Le sens propre est seul actuellement conçu; quant à l'autre, après y avoir pensé un instant, nous en détournons tout à fait notre attention ; il reste à l'état virtuel; nous nous contentons de constater que la métaphore se suit, nous ne la réalisons pas. 11 en est ainsi de toutes les métaphores un peu banales comme l'aiguillon dn désir, les ténèbres de l'ignorance : du premier coup je les prends au sens abstrait, dédaignant de développer l'image trop connue qu'elles m'invitent à concevoir. Au cours même d'une période, il arrive que c'est tantôt l'un, tantôt l'autre des deux termes qui attire plus exclusivement notre attention, comme s'ils formaient une combinaison instable ; il se produit dans ma perception mentale, sans que je sache trop pourquoi, des alternances semblables à celles que nous avons signalées dans l'examen des dessins à double jeu.

Devant de telles variations, il est difficile de formuler une loi. On pourra constater cependant qu'en général l'image évoquée par une phrase métaphorique est beaucoup moins nette que celles que peut nous suggérer la comparaison. Comment en serait-il autrement ? Elle ne nous est pas présentée à part, mais en combinaison avec d'autres images ou d'autres idées, qui prennent une partie de notre attention.

Il ne faut même pas que nous tentions de nous la représenter

en visions trop précises. Soient par exemple ces vers :

Au couchantj le troupeau des nuages qui passe Poursuivi parle vent, chien hurlant de l'espace,

1 . Le défaut des poètes dits symbolistes, ce n'est pas d'avoir abusé des symboles, c'est d'avoir méconnu cette nécessité de les rendre aisément intelligibles. Si encore il était bien entendu que leurs vers n'ont aucun sens, qu'ils ne sont qu'une simple musique verbale ou une rhapsodie d'images incohérentes, on pourrait se laisser aller avec eux à cet état tout Imaginatif et y trouver même im certain attrait ; mais du moment que cette poésie nous est donnée comme symbolique, nous voulons avoir la clef du symbole, notre intelligence s'inquiète de ne pas la trouver, et cette lecture devient irritante.

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S'enfuit, à tous les pics laissant de sa toison. Le Corcoim remplit le fond de l'horizon.

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