‹ La suggestion dans l'artChapitre 52 sur 88 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

C'est à faire frémir. Mais ces mêmes images, qui seraient presque ridicules à les regarder de près, avec trop d'insistance, paraissent à peine risquées quand elles passent rapidement dans l'esprit.

Voltaire, ami de la clarté, voulait que les métaphores présentassent une image si claire et si sensible qu'un peintre pût en faire un tableau. C'est beaucoup trop demander. Pourquoi les images que nous suggère le poète seraient-elles forcément très claires, très arrêtées ? Il en est qui valent justement par leur indécision, par leur caractère mystérieux et indéfinissable. Toute représentation précise que nous essaierions de nous en faire leur enlèverait leur véritable caractère. Au courant de la phrase, les termes figurés qui nous les suggèrent les font passer dans notre esprit d'une manière inconsciente, sans nous distraire de la pensée principale, comme ces nuageuses rêveries auxquelles nous nous laissons aller en pensant à autre chose, qui colorent l'idée sans lui faire prendre forme, et dont il ne nous reste qu'une impression d'enchantement ou de regret, de désir sans objet, de tristesse sans cause. Si le poète ne leur donne que cette valeur, ce n'est pas par impuissance à leur en donner davantage ; c'est parce que tel est précisément l'effet qu'il veut produire .

SUfKiESTION D'IMVGKS 217

Figures mixtes

J'ai décrit à part cesdiversesespèces défigures, en ni' appuyant autant que possible sur des exemples typiques, appartenant sans conteste à l'une ou l'autre de ces catégories. Maintenant ouvrons un livre quelconque, et prenant la première phrase figurée qui se présentera, essayons d'en déterminer le genre. Il y a chance pour que nous soyons assez embarrassés. Nous avons vu que l'on pouvait passer du langage abstrait à la métaphore par une infinité de degrés, selon que l'image prenait plus ou moins de consistance dans la phrase.

On trouvera mainte période poétique dans laquelle une image est d'abord présentée pour elle-même, comme un simple tableau, puis commence à prendre un sens symbolique, se dissout en simples métaphores, et par transitions insensibles arrive à n'être plus que l'expression d'une idée abstraite. Cette marche doit être surtout fréquente chez les, poètes à esprit philosophique, ou les philosophes poètes, qui ne se servent d'images que pour exprimer des idées, sur lesquelles ils préfèrent que nous nous arrêtions.

Plus souvent encore, il arrivera que la période ira du langage abstrait à la métaphore, de la métaphore au symbole, du symbole à la comparaison, c'est-à-dire des figures où l'image est présentée de la manière la plus vague à celles où elle prend le plus de netteté. Cette marche croissante est plus naturelle que la marche décroissante, et correspond mieux à la formation spontanée des images dans l'esprit du poète. S'il peut être avantageux parfois; pour produire un effet littéraire, de présenter d'abord l'image dans toute son intensité, ce n'est pas ainsi qu'elle a été conçue. L'imagination ne se trouve pas si vite en tension ; elle s'échauffe peu à peu ; l'image d'abord indistincte devient de plus en plus nette. Ses plus belles images sont souvent suggérées à l'écrivain par les mots mêmes dont il se sert pour formuler son idée. On sait que le langage courant est plein de métaphores auxquelles l'accoutumance a enlevé leur vertu suggestive. Le cerveau du poète, toujours avide d'images, saisit ces métaphores, en extrait l'image latente qui s'y trouvait contenue, la développe, en ravive les couleurs, et finit par nous

la présenter complètement dissociée de la combinaison dans laquelle il l'avait trouvée engagée.

L'espoir luit comme unbrin de paille dans l'étable.

Verlaine.

Dans ce simple vers nous assistons à la formation même de l'idée poétique, et à son épanouissement final en une image symbolique. Le mot abstrait et positif d'abord; puis une expression métaphorique dans laquelle on voit poindre déjà l'image prochaine ; enfin une vision très nette. — Prenons un exemple plus développé.

Toutes les passions s'éloignent avec l'âge, L'une emportant son masque et l'attire son couteau, Comme un essaim chantant dliistrions en voyage Dont le groupe décroît derrière le coteau.

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