I. Malebranche. Recherche de la vérité, I. I, ch. xviii
de déraciner une vieille idée que d'en implanter une neuve, et ici on a les deux à faire. Cela demandera toujours un effort.
Le temps même est ici un facteur nécessaire. C'est une loi de l'esprit, qu'on ne peut passer brusquement d'une conviction à la conviction inverse. Jamais on n'a vu un homme abandonner un préjugé invétéré pour un mot qu'on lui aura dit, quand ce mot serait un argument sans réplique. Il faut insister, accorder à l'auditeur un instant de répit pour laisser à la réflexion le temps d'agir, puis revenir à la charge. On est souvent tenté de trouver que les avocats parlent trop longtemps. A quoi bon entasser tant de raisons .3 Une seule ne suffit-elle pas pourvu qu'elle soit bonne .^ Oui, une seule suffirait si l'on avait affaire à un esprit non prévenu. Elle sera impuissante à dissiper une prévention. Il faut parler longtemps pour désorganiser peu à peu l'idée que l'on attaque et habituer l'esprit de l'auditeur à l'idée nouvelle. L'amour-propre seul exigerait ce délai : on ne veut pas avoir l'air de se déjuger trop vite.
Aux raisons logiques, qui ne s'adressent qu'à l'intelligence, devront s'ajouter les raisons de sentiment, qui s'adressent aux passions individuelles. En général, l'éloquence ne fait appel au raisonnement que pour calmer les susceptibilités de la raison, qui protesterait si l'on n'avait pas l'air de la consulter. C'est au sentiment surtout (jne l'on s'adresse, car c'est lui qui vraiment décide de nos convictions/
Les logiciens et les moralistes ont souvent gémi de cette intervention de la passion dans un débat que seul l'entendement pur devrait trancher. « Cette àme impérieuse qui se vantait de n'agir que par raison suit, par un choix honteux et téméraire, ce qu'une volonté corrompue désire, quelque résistance que l'esprit trop éclairé puisse y opposer. C'est alors qu'il se fait un balancement douteux entre la vérité et la volupté, et (|ue la connaissance de l'une et le sentiment de l'autre font un combat dont le succès est bien incertain, puisqu'il faudrait pour en juger connaître tout ce (jui se passe dans le plus intérieur de l'homme, que l'homme même ne connaît presque jamais ^ » Cela est fâcheux sans doute, mais l'orateur est bien obligé de