‹ La suggestion dans l'artChapitre 58 sur 88 · I . Pascal. De l'arl de persuader · texte numérisé non relu

I . Pascal. De l'arl de persuader

prendre riioinme tel qu'il est. Toutes les idées que l'on voudrait nous faire admettre et qui ne s'accorderaient pas avec l'ensemble de nos convictions antérieures seraient bientôt éliminées, comme des aliments non assimilables que l'organisme rejette peu à peu de lui-même. Il faut donc, si l'on veut nous donner une conviction solide, rattacher les idées qu'on nous présente non pas aux principes abstraits que nous professons du bout des lèvres, mais au\ sentiments profonds qui sont les véritables principes directeurs de notre conduite. 11 faut parler à chacun sa langue. A l'égoïste, on montrera que son intérêt lui conseillerait plutôt d'adopter cette thèse ; à l'homme de cœur qu'elle est généreuse et belle. Au cours d'une discussion nous sommes parfois étonnés de la résistance qu'oppose notre interlocuteur à nos arguments les plus solides. Nous réfutons ses objections, aussitôt il en imagine d'autres ; c'est donc qu'il est décidé à ne pas se laisser convaincre et qu'il a quelque raison de derrière la léte, c'est-à-dire une raison de sentiment qui le rend rebelle à tous nos raisonnements. C'est ce sentiment qu'il faut découvrir et atteindre, si nous voulons que notre argumentation porte.

Mais la tâche la plus difficile pour l'orateur, son triomphe quand il y réussit, c'est de nous décider à agir. Nous nous laisserons aisément persuader quand on ne nous demandera qu'une apj^robation toute platonique. Faut-il en venir à l'action, nous commençons à réfléchir. On sait que d'ordinaire les conseils n'agissent sur nous qu'à la longue, par la sourde obsession des idées suggérées. Le diihcile sera donc d'obtenir de nous, par la force de la persuasion, une résolution immédiate. Ici les raisons, même de sentiment, ne sont plus suffisantes; pour vaincre la force d'inertie de la volonté, il faut agir directement sur elle, par la voix, par le geste, par l'expression du regard. 11 faut parler avec assez de passion et de force pour entraîner la conviction par la seule contagion de l'exemple. « Ceux qui imaginent fortement les choses, les expriment avec beaucoup de force, et persuadent tous ceux qui se convainquent, plutôt par l'air et par l'impression sensible que par la force des raisons. Car le cerveau de ceux qui ont l'imagination forte recevant, comme l'on a dit, des traces profondes des sujets qu'ils

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imaginent, ces traces sont naturellement suivies d'une grande émotion d'esprit, qui dispose d'une manière prompte et vive tout leur corps pour exprimer leurs pensées. Ainsi, l'air de leur visage, le ton de leur voix et le tour de leurs paroles, animant leurs expressions, préparent ceux qui les écoutent et qui les regardent à se rendre attentifs, et à recevoir machinalement l'impression de l'image qui les agite. Car enfin, un homme qui est pénétré de ce qu'il dit en pénètre ordinairement les autres, un passionné émeut toujours ; et quoique sa rhétorique soit souvent irrégulière, elle ne laisse pas d'être très persuasive, parce que l'air et la manière se font sentir, et agissent ainsi dans l'imagination des hommes plus vivement que les discours les plus forts qui sont prononcés de sang-froid ^. »

On sait combien l'influence morale que l'on peut exercer sur une personne est plus forte quand on se met avec elle en communication physique. Prenons la main d'un homme et demandons-lui quelque chose : pour dire non, il faudra qu'il commence par retirer sa main. Je sermonne depuis dix minutes un ami pour le décider à une démarche qui lui coûte : « x\llons, va ! » lui dis-je enfin en lui touchant l'épaule ; et il part. C'est ainsi que l'orateur agirait s'il pouvait sur ses auditeurs, surtout dans cet instant décisif où il les voit ébranlés, prêts à céder. Ils sont convaincus ; ils n'ont plus rien à objecter aux raisons qu'on leur donne; mais ils hésitent encore. Une impression toute physique, un éclat de voix, un coup frappé sur la tribune fera plus qu'aucun argument pour vaincre cette dernière résistance de la volonté. L'orateur antique avait raison : toute la vertu de l'éloquence est dans l'action oratoire.

L'art d'émouvoir

On a remarqué qu'au théâtre il n'était pas facile de provoquer les effets de terreur ou de pitié en nous mettant seulement sous les yeux des spectacles terribles ou lamentables; mais qu'on obtenait sûrement l'effet voulu en nous montrant l'impression produite par ces mêmes spectacles sur un des personnages du drame. C'est que nous avons peine à prendre tout à fait au sérieux les scènes représentées ; mais si nous voyons devant nous un

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