‹ La suggestion dans l'artChapitre 59 sur 88 · I. Malebranche. Recherche de la vérité, 1. H, 3« partie · texte numérisé non relu

I. Malebranche. Recherche de la vérité, 1. H, 3« partie

homme qui a l'air de croire que tout cela est arrivé, qui donne des signes manifestes d'épouvante ou de commisération, son exemple nous entraîne. Un fantôme paraît sur la scène, inondé d'un jet de lumière électrique : nous sommes tentés de sourire. Mais qu'à son aspect quelqu'un pousse un cri d'effroi, nous sommes secoués. Lessing l'a finement observé : « Le spectre agit sur nous par Hamlet plus que par lui-même. L'impression produite sur lui passe en nous, et nous sommes pris trop soudainement et trop fortement pour songer à douter de la cause, tout extraordinaire qu'elle est^. » Peut-être même verrionsnous encore mieux le spectre si l'on ne nous en mettait pas sous les yeux une image matérielle. La vue d'un homme qui regarde dans le vide avec des yeux dilatés par l'effroi est plus effrayante qu'aucun effet de lanterne magique. La chose la plus hallucinante qui soit, c'est un visage d'halluciné.

Cette règle d'esthétique théâtrale n'est-elle pas valable pour l'éloquence.»^ Ce qui nous émeut dans un discours, ce n'est pas tant la chose dont on nous parle que l'émotion visible de celui qui nous parle. On aura beau nous présenter des images aussi pathétiques que possible, ce spectacle imaginaire ne nous donnera qu'un semblant d'émotion. Mais qu'on nous raconte le fait d'une voix étranglée par l'émotion, avec des larmes dans les yeux, voilà quelque chose de bien réel, qui nous émeut par une sorte de choc en retour du sentiment. Tout l'art de l'orateur est de produire ses sentiments au dehors ; de les manifester par les signes les plus expressifs ; et surtout, c'est la chose essentielle, de les mettre dans sa voix. Comment expliquer cette vertu pathétique de la voix humaine? Notre voix, c'est ce qu'il y a en nous de plus intime, de plus profondément individuel ; selon notre tempérament, notre caractère et nos passions du moment, elle prendra un timbre doux ou mordant, grave ou aigu, pur ou éraillé, vibrant ou sourd. Et c'est aussi ce qu'il y a en nous de plus expressif. Avec notre voix, nos sentiments prennent une sorte de résonnance matérielle : ils vont directement frapper l'auditeur. La voix qui parle n'agit pas seulement sur l'auditeur par le sens des mots prononcés, mais aussi par son expression musicale. Dans la parole il y a un chant. Écoutez I. Dramatvnjie de Hamboiirij,\.rad. Ed. île ^uckau, Paris, 1869, p. 57.

SLUGt:STIO.N l»E SENTIMENTS 2M

une personne qui cause dans une chambre voisine : vous ne distinguez absolument pas les mots qu'elle prononce; mais vous entendez la voix monter, descendre, s'enfler, s'afl"aiblir. Tantôt elle est brève, saccadée, rythmée ; tantôt elle forme comme une mélopée continue. Ce chant de la voix humaine est si bien indépendant de toute articulation qu'un instrument de musique, im violon par exemple, pourrait le reproduire exactement avec toutes ses nuances. Dans ce mouvement qui tantôt se précipite, tantôt se ralentit, se balance; dans ces inflexions et ces changements de timbre ; dans ces sourdes onomatopées du gosier qui roule et fait gronder intérieurement les mots ; dans le frottement des syllabes dures et le glissement des syllabes douces, nous trouvons des nuances pour exprimer tous les sentiments, des analogies avec toutes les sensatious.

On sait l'importance qu'attachaient les rhéteurs anciens au rythme de la phrase. Cette préoccupation serait puérile, s'il ne s'agissait que de cadencer les sons d'une manière agréable. Mais ce que l'orateur doit se proposer, comme l'écrivain, c'est d'exprimer métaphoriquement en quelque sorte, par la cadence de \ix parole, le mouvement des idées et des sentiments. Le rythme, dit excellemment Diderot^, « c'est un choix particulier d'expressions ; c'est une certaine distribution de syllabes longues .ou brèves, dures ou douces, sourdes ou aigres, légères ou pesantes, lentes ou rapides, plaintives ou gaies, ou un enchaînement de petites onomatopées, analogues aux idées qu'on a, et dont on est fortement occupé, aux sensations qu'on ressent et qu'on veut exciter ; aux phénomènes dont on cherche à rendre les accidents ; aux passions qu'on éprouve, et au cri animal qu'elles arracheraient; à la nature, au caractère, au mouvement des actions qu'on se propose de rendre ; et cet art-là n'est pas plus de convention que les effets de l'arc-en-ciel ; il ne se prend point, il ne se communique point ; il peut seulement se perfectionner. Il est inspiré par un goût naturel, par la mobilité de l'àme, par la sensibilité. C'est l'image même de l'àme rendue par les inflexions de la voix, les nuances successives, les passages, les tons d'un discours accéléré, ralenti, éclatant, étouffé, tempéré en cent manières diverses.... Ce n'est pas à I. Salon de i;*");. Œuvres complètes, t. II, p. 2O8?

loreille seulement, c'est à l'âme d'où elle est émanée, que la véritable harmonie s'adresse. Ne dites pas d'un poète sec, dur et barbare, qu'il n'a point d'oreille ; dites qu'il n'a pas assez d'âme. » Voilà la véritable harmonie de la parole, l'harmonie expressive, celle qui n'est pas faite pour amuser l'oreille, mais pour toucher le cœur.

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