III. LA MUSIQUE EXPRESSIVE
Nous abordons un sujet difficile. 11 s'agit de rendre compte de sentiments très délicats, qu'une analyse trop attentive risque d'effaroucher, et qui pour un rien s'évanouissent. Avant de commencer cette étude, je dois faire appel à toute l'attention du lecteur; aura-t-il la patience de me suivre dans des analyses minutieuses dont d'abord il ne s'expliquera pas bien l'utilité.'^ Je crois pourtant que ces analyses sont indispensables si l'on veut arriver à voir un peu plus clair dans le problème encore bien obscur de l'expression musicale.
L'émotion parfois si profonde que nous donne l'audition musicale peut être attribuée à deux causes : à l'impression immédiate faite sur notre sensibilité par l'excitation sonore, et à un phénomène de sympathie qui nous porte à partager les sentiments exprimés par le chant. La musique agit donc sur nous directement par les impressions qu'elle nous donne, et indirectement par son expression objective.
Cette distinction, dans la pratique, n'est pas toujours facile à faire. Le compositeur s'efforcera plutôt de produire les deux effets à la fois et de les fondre l'un dans l'autre ; les mômes accords, qui agissent sur les nerfs par leur harmonie, pourront agir sur le cœur par leur expression, et leur harmonie même sera un moyen d'expression. 11 importe pourtant d'étudier ces deux modes d'action séparément, car c'est faute de les avoir distingués qu'on a si bien embrouillé la théorie de l'expression musicale. On pourra d'ailleurs, pour s'y mieux reconnaître, les étudier dans les cas où l'un ou l'autre de ces éléments est nettement prépondérant.
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Impressions musicales
Nous décrirons les impressions musicales en allant des plus lortes aux plus faibles, pour qu'il soit plus facile, après les avoir étudiées sous leur forme caractéristique, de les suivre dans leur décroissance et jusqu'à leur évanouissement.
Impression physique. — Les sons d'une intensité considérable impriment au corps entier, par un effet mécanique, de véritables secousses. Le bruit du tonnerre, du canon, le son d'une grosse cloche nous résonnent très sensiblement dans la poitrine. La grosse caisse, le tambour, les timbales, les gros instruments à vent produisent un effet do même genre, bien qu'atténué. L'effet physique s'ajoutant à l'effet moral, la fanfare du régiment qui passe nous fait bondir le cœur.
Les cordes vibrantes, surtout dans les notes graves, nous donnent une impression de percussion quand elles sont frappées ou pincées, de frémissement quand elles sont mises en mouvement par l'archet, comme si nous leur étions reliés directement par des fibres sensibles. Ces impressions s'exagèrent encore chez l'exécutant, qui est en communication plus immédiate avec son instrument. Le violoniste qui serre son violon sur sa poitrine se fait vibrer lui même en le faisant vibrer. 11 est probable que toutes les vibrations aériennes trop lentes pour être perçues d'une manière consciente par l'oreille sont senties sourdement par le corps qui en reçoit la secousse.
Excitalion motrice. — Le bruit et le mouvement sont choses naturellement associées, et qui s'appellent l'une l'autre. Les enfants aiment à faire du bruit pour affirmer énergiquement leur petite personnalité. Ils croiraient se mouvoir en vain si leurs mouvements n'étaient pas accompagnés de tapage ; et ce tapage les excite encore, surtout quand ils sont en bande : les cris qu'ils poussent sont vraiment des cris de guerre, une provocation mutuelle à la violence, qui les grise au point de leur faire perdre la tête. L'âge calme ces exubérances ; mais, si posés que nous soyons, le bruit n'a pas tout à fait perdu sur nous ses propriétés excitantes; il nous donne envie de nous mouvoir; d'eux-mêmes nos muscles tressaillent encore à cet appel, autrefois si impérieux.
L'association est surtout étroite entre les bruits et les mouvements rythmiques. Tout mouvement cadencé fait chanter. Le menuisier en poussant son rabot, l'ouvrier peintre en badigeonnant son mur éprouveront le besoin de sitlloter un air. Si les mouvements sont plus bruyants ou demandent plus d'effort, la chanson deviendra plus haute : les tisserands ont toujours été grands chanteurs. Réciproquement, les bruits cadencés faciliteront les mouvements rythmiques. Un simple cri poussé à temps égaux soutient les mariniers qui virent le cabestan, les manœuvres qui tirent sur les cordes du mouton. Ohis ! Ohis ! Cela suffit pour leur donner du cœur à l'ouvrage. Un chant bien rythmé fait oublier leur fatigue aux rameurs. La fanfare porte en avant le soldat. La musique donne des jambes aux danseurs, et disons des ailes aux danseuses.
L'effet moteur des sons rythmés est d'autant plus énergique que l'audition est plus machinale. On songe d'abord à jjrendre la mesure ; mais, dès qu'on l'a prise, on la garde sans plus y penser. La détente musculaire s'opère d'elle-même, périodiquement, au signal convenu. Plus d'effort sensible. On n'a qu'à se laisser aller. Maintenant, le voulut-on, on ne pourrait plus se mouvoir à contre-temps. On est comme emboîté dans un rythme dont on ne saurait sortir.
Ce plaisir du mouvement spontané, on le retrouvera sous une forme atténuée, mais d'autant plus charmante qu'elle est plus légère, dans la simple contemplation musicale. L'auditeur répond aux mouvements de l'exécutant par un effort sympathique, au point de se laisser aller parfois à marquer lui-même la mesure, de la tête ou du pied. Les sons dont il suit le rythme lui donnent le plaisir d'une danse idéale dont ses muscles ne font qu'ébaucher, qu'imaginer pour ainsi dire les mouvements.
Effets nerveux. — A ces réflexes normaux s'en joignent d'accidentels dus à un effet nerveux. Tout bruit soudain et violent nous fait sursauter; notre corps entier tressaille comme à un signal d'alerte. En même temps se produisent, si nous sommes assez impressionnables, les phénomènes concomitants de l'effroi ; pâleur, faiblesse dans les jarrets, palpitations de cœur, bouffées de sang à la face et tourbillon d'idées dans l'esprit. Il n'est
même pas nécessaire que le bruit soit très fort pour produire cette secousse. Il suffît qu'il soit inattendu, ou attendu à un autre moment. Ainsi dans les expériences où l'on cherche à déterminer la promptitude de la réaction musculaire à une impression flonnée, on constate qu'après une série d'impressions régulièrement espacées, si l'on abrège brusquement l'intervalle, le sujet sur lequel on opère ne manque jamais de tressaillir, d'un air presque effrayé. D'autres fois, c'est un bruit qui se fait attendre trop longtemps ; dans ce cas nous restons sur le qui-vive, l'oreille tendue ; et quand tout à coup le choc se produit, l'effet de la surprise est encore augmenté par l'énervcment de l'attente. — Il semble que nous voilà bien loin de la musique. Nous retrouvons pourtant ces effets dans une brusque attaque du son; dans un fortissimo imprévu ; dans un crescendo qui tout à coup se termine sur un formidable éclat de cuivres et de cymbales : l'émotion est ainsi portée à son comble par une véritable commotion physique.
Certains sons provoquent encore des réflexes par la façon pénible dont ils affectent l'oreille. Les sons suraigus déterminent des contractions musculaires très sensibles quand ils sont en même temps très stridents et très désagréables. Ainsi quand nous entendons une scie qu'on affûte, un couteau qui crie sur une assiette, des ongles qui grincent sur une vitre, des pierres de taille qu'on polit à la râpe : c'est une crispation des mâchoires, une contraction des poignets à croire que l'on va avoir une attaque de nerfs. Certaines notes affectent particulièrement les nerfs, peut-être parce qu'elles correspondent à la résonnance propre du conduit auditif. D'après Helmholtz, nous sommes particulièrement sensibles aux sons placés entre le mi et le sol de la cinquième octave. Les chiens hurleraient surtout au mi aigu du violon. On cite des enfants doués d'une oreille particulièrement sensible, à qui toute discordance trop forte donnait de véritables convulsions. — Ces effets seront produits, d'une manière atténuée mais gênante encore, par certains bruits qui ont la prétention d'être musicaux : ainsi les sons fournis par les vibrations longitudinales des cordes, par une coupe de cristal que l'on fait vibrer en eflleurant ses bords du doigt mouillé, par un jeu de clochettes, par le xylophone.
De tels sons, bien qu'assez déterminés pour qu'on en puisse jouer un air, ont un timbre fêlé qui énerve. Les instruments à corde, quand l'archet n'est pas manié d'une main tout à fait sûre, produisent des grincements qui agacent non seulement l'oreille, mais les mâchoires. Il va sans dire que le musicien ne doit tenir compte de ces effets que pour les éviter.
Je mentionnerai enfin, pour mémoire, les réflexes particuliers et imprévus que certains sons produisent sur les personnes très nerveuses. «Un simple accord, un son unique, fait éprouvera certaines personnes un trouble particulier qui ne se rattache ni à ime idée, ni à un sentiment. Les i;nes bâillent subitement, les autres sentent un battement soudain du cœur, les autres ont tout à coup les yeux humides ; celle-ci a la gorge serrée par une brusque constriction ; celle-là est près de tomber en faiblesse. La volonté, la pensée sont absentes. Est-ce du plaisir .3 Est-ce de la souffrance ? On serait fort embarrassé de le dire^. » Ces effets sont trop individuels pour que le compositeur puisse en tenir compte, soit pour les éviter, soit pour les utiliser comme moyen d'expression. Il en est un pourtant qui semble assez constant : c'est la propriété qu'ont les notes les plus aiguës du violon, surtout les notes harmoniques, de donner le frisson; il semble que quelques compositeurs en aient parfois tiré parti pour donner à peu de frais l'impression du sublime.
Agrément des sons. — Par agrément des sons, j'entends la manière dont ils affectent le sens de l'ouïe, indépendamment de leur expression sentimentale comme de leur valeur esthétique. Un son jugé par l'oreille n'est ni gai ni triste, ni beau ni laid ; il est agréable ou désagréable. L'agrément des sons dépend de l'impression immédiate que chacun d'eux fait sur l'oreille, et de la manière dont ils se succèdent.
Un son isolé nous plaît quand il est pur et bien posé, c'est-àdire quand les vibrations qui le produisent se succèdent régulièrement, sans brusques changements de rythme ou d'amplitude. Mais ce plaisir n'est jamais bien intense, et l'on a pu aller jusqu'à dire que tous les sons musicaux, perçus isolément, produisaient sur l'oreille une impression à peu près équivalente.