‹ La suggestion dans l'artChapitre 62 sur 88 · Leçons de clavecin, édit. Garnier, t. 111, p. Ag/i · texte numérisé non relu

Leçons de clavecin, édit. Garnier, t. 111, p. Ag/i

2, Pour établir les lois de l'esthétique, en général on s'est trop placé au point de vue du spectateur ou de l'auditeur. Nous nous sommes aiijsi habitués à regarder les artistes comme de simples fournisseurs chargés de subvenir à la consommation du public. Nous n'admettons pas qu'ils travaillent pour leur ilaisir ou qu'ils prennent plaisir à d'autres choses que nous. Si leur œuvre nous choque, nous ne comprenons plus.

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aussi à^^agner. Je ne sais comment l'on pourra prendre plaisir à leur musique, ou s'expliquer la jouissance bien plus intense qu'ils ont dû y trouver eux-mêmes au moment de l'inspiration, si l'on n'admet pas cet attrait spécial de l'ébranlement nerveux. On voit combien est riche la gamme esthétique de la musique, puisqu'elle va de la douleur à la volupté, en passant par toutes les nuances possibles delà sensation.

Effet moral. — Toutes les impressions que nous avons décrites jusqu'ici intéressaient uniquement l'organisme et la sensibilité physique : elles pourraient être goûtées d'un auditeur qui n'aurait ni intelligence ni cœur, rien que des nerfs. Il nous reste à voir comment les impressions musicales, qui ne sont d'abord que des sensations, arrivent à prendre le caractère du sentiment.

Dans tout sentiment, la sensation joue un rôle. iVnalysons par exemple le sentiment de la tristesse. Xous y trouverons d'abord, car c'est de cela que nous avons surtout conscience, une émotion toute morale : nous nous redisons à nous-mêmes les raisons que nous avons d'être malheureux ; nous nous sentons abattus, découragés. Mais en y faisant un peu attention, nous reconnaîtrons que notre organisme, lui aussi, souffre à sa manière ; dans cet abattement, dans ce découragement il y a de la prostration physique. Si la tristesse devient extrême, notre cœur se gonfle, notre gorge se serre, les larmes nous viennent aux yeux ; et ce trouble physiologique se traduit par des sensations spéciales, à peine conscientes, qui forment un sourd accompagnement à l'émotion morale. De même dans la joie on pourra distinguer un contentement moral et une sorte de gaîté physique, qui consiste dans une excitation générale de l'organisme accompagnée d'une sensation de bien-être et d'énergie. C'est l'ensemble de tous ces phénomènes, réunis dans une impression d'ensemble, qui constitue le sentiment proprement dit.

Ceci admis, on voit quelle prise a la musique sur notre sensibilité morale. Du sentiment elle peut produire immédiatement tout ce qui intéresse la sensibilité physique. En agissant sur nos nerfs, elle nous mettra dans l'état physiologique

souRiAU. — Suggestion 16

correspondant an sentiment vonlu. « Je puis très bien, m'étant couché un soir en fort joyeuse humeur, me réveiller le lendemain, triste, morose, irritable, sans savoir pourquoi. Je subis là un sentiment indéterminé, dont je ne connais pas la cause, un sentiment qui n'a pas d'objet, et qui par conséquent n'est ni du désir ni de la haine; car, si j'aime ou si je hais, je sais fort bien à quel objet s'adresse ma haine ou mon amour. Ces dispositions générales de l'àme tiennent à une foule de causes et surtout à la disposition du corps, à ses mouvements intérieurs, à l'état sain ou morbide d'une'partie quelconque de l'organisme, ' à la régularité ou à l'irrégularité de ses fonctions, à cette vie inconsciente dont nous avons vécu dans le sommeil et qui a son retentissement jusque dans la veille, à la combinaison de jugements fugitifs, au réveil d'impressions endormies, vagues et indistinctes, à la quantité d'électricité qui se trouve dans l'air en rapport avec notre constitution, c'est-à-dire à l'atmosphère au milieu de laquelle nous vivons, à la lumière plus ou moins vive qui y est répandue, au calorique, en un mot à l'action multipliée d'une foule d'agents extérieurs ou intérieurs, à mille influences auxquelles notre sensibilité obéit sans que nous en ayons conscience^. » Parfois encore il arrive, quand nous sommes plongés dans quelque méditation, que brusquement nous avons comme une absence ; l'idée qui nous obsédait s'enfuit, sans que nous puissions la ressaisir. Nous nous trouvons encore sous l'impression de notre songe évanoui ; à l'idée près, notre état d'àme est ce qu'il était tout à l'heure ; mais justement parce que cette idée fait défavit, il nous est impossible de nous rendre compte de notre émotion actuelle ; si déterminée qu'elle soit en elle-même, nous ne saurions lui assigner un caractère^ •moral défini, ni même lui donner un nom. D'où me vient ce S trouble étrange ? Etais-je triste ? Etais-je joyeux ? A quoi pensais-je donc.^ — Tel est exactement l'état d'àme auquel nous amène tout d'abord l'audition musicale. Ce n'est pas encore un sentiment, ce n'est que le trouble physique qui correspond au sentiment

L'association des idées fera le reste. Le sentiment, ébauché en quelque sorte par la simple impression physique, tendra à

I. Charles Beauquier. Philosophie de la musique, G. Baillière, 1888, p. 73.

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se compléter de lui-même. Nous nous abandonnerons à nos rêveries ; ces rêveries prendront une allure spéciale, en analogie avec notre état physiologique ; et la nature des images ainsi évoquées nous apprendra à nous-mêmes quel est le sentiment ([uc nous éprouvions tout à l'heure sans en avoir conscience.

Toute impression physique ébranlant par contre-coup la sensibilité morale et l'imagination, toutes les nuances de la sensation musicale doivent se traduire dans l'âme de l'auditeur par une nuance de sentiment. Toute note que nous entendons intéresse à un degré quelconque toutes nos facultés. Tout accord est vraiment un état d'àme.

Certaines dissonances appelleront les sentiments douloureux parce qu'elles sont pénibles pour l'oreille ; mais cette sensation pénible, diffuse en vague sentiment, deviendra une tristesse lugubre. Les accords parfaitement consonnants, auxquels l'oreille se complaît et voudrait s'attarder indéfiniment, suggéreront des sentiments de bonheur extatique, que peut-être la vie réelle ne nous a jamais donné l'occasion d'éprQuver,

Les musiciens ont assigné à chacun des tons usités en musique un caractère spécial. F.-A. Gevaert détermine ainsi le caractère des tons majeurs : ut est ferme, décidé ; sol gai, léger ; ré brillant, bruyant; la lumineux, joyeux; mi éclatant, tendu ;^sj étincelant, violent ;fa dièze dur ; Ja tranquille, intime ; si bémol distingué, riche ; mi bémol majestueux, puissant ; labémol suave, mystérieux; vé bémol grave, austère; sol bémol sombre^. « On doit évidemmenl, ajoute-t-il, se garder d'attribuer un sens trop positif à ces termes et à d'autres semblables. Les effets fuyants de la musique se dérobent à la précision du langage articulé, mais ce n'est pas là une raison pour traiter de pures chimères ces essais de détermination, encore moins pour les railler, comme l'ont fait quelques écrivains. S'il est vrai que l'imagination y joue un rôle prépondérant, il est non moins incontestable que cette faculté intellectuelle ne peut être éliminée de l'art, et assurément s'il est mi art où elle est sur son terrain, c'est avant tout la musique. Les plus hautes jouissances musicales sont refusées à quiconque est privé de puissance Imaginative ; pour lui, les immortels chefs-d'œuvre de notre art

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