I. Ibid., p. i
passion par la mélodie, jointe à l'harmonie, mais encore par celles des voix de l'orchestre qiii convenaient le plus exactement à ces passions ; mais Meyerbeer poussa plus loin encore la recherche de ce genre d'effet. Bertram, Marcel, les Anabaptistes, Nelusko, Fides, Alice, ont toujours dans l'orchestre une sorte de petit orchestre qui annonce leur entrée, accompagne chacun de leurs pas, caractérise leur action... Bertram, le génie du mal, le serviteur du réprouvé, résume en lui tout ce qu'il y a d'infernal dans le drame de Robert le Diable. Aussi Meyerbeer lui réserve-t-il les trombones, l'ophicléide, les bassons, toutes les couleurs sombres, tous les timbres stridents de son orchestre: au premier mot prononcé par le fils de l'Enfer, dès l'introduction, les cors, clarinettes, bassons, trombones se groupent autour de lui et répondent à sa voix. » Cette voix que Meyerbeer donne à son personnage, ne l'a-t-il pas vraiment créée, en dehors de toute imitation, de toute réminiscence de la nature ?
Maintenant plaçons-nous du côté de l'auditeur, et demandons-nous comment il interprète cette expression. Procède-t-il par induction, raisonnant sur les indications musicales qui lui sont fournies pour reconstituer l'état d'àme du compositeur ? Cela se peut faire dans la critique d'art, quand on veut établir d'une manière rigoureuse le sens véritable d'un morceau. Dans la pratique l'auditeur ne raisonne pas ; il s'abandonne à ses impressions.
Ces impressions sont absolument subjectives. Mais, par une illusion naturelle, nous sommes portés à les objectiver. De même que nous attribuons aux objets visibles, sous le nom de couleur, la qualité des sensations visuelles qu'ils nous donnent, ainsi nous attribuons, à la musique qui nous émeut, un ton de sentiment particulier, sorte de projection mentale du sentiment qu'elle nous suggère. Ce qui n'est qu'impression personnelle de l'auditeur devient expression objective de l'œuvre. Un exemple fera mieux comprendre cette transformation de l'impression subjective en expression objective. Nous nous trouvons en pleine campagne à la tombée de la nuit ; la fraîcheur, l'obscurité croissante, les dernières lueurs qui colorent le couchant, les