‹ La suggestion dans l'artChapitre 66 sur 88 · I. Cours mélhodique d'orchestration, p. io · texte numérisé non relu

I. Cours mélhodique d'orchestration, p. io

senteurs qui montent de la terre humide, les oiseaux noirs qui traversent silencieusement le ciel, le repos des êtres, l'effacement des choses, toutes ces impressions se fondent en un senti- UK^nt unique, très profond, très pénétrant, un peu triste, qui est notre état d'âme. Mais cette mélancolie, qui vraiment n'est <[ue dans notre cœur, nous la mettons dans la nature ; nous l'attribuons aux objets qui nous la donnent; cette vague tristesse que nous sentons au plus profond de notre être, nous la percevons aussi, diffuse autour de nous comme une atmosphère morale dans laquelle toutes choses seraient baignées, épandue sur la plaine avec la brume et la fraîcheur du soir. C'est ainsi que dans l'audition musicale nous objectivons toutes nos sensations, tous nos sentiments, et les attribuons à cet être idéal dont l'exécutant interprète les joies et les douleurs, ou bien à ce génie mystérieux, puissant, qui nous parle par la voix surnaturelle de l'orchestre. Parfois même nous nous laissons si bien prendre à cette apparente extériorité, que nous nous désintéressons absolument pour notre compte de ces émotions, que nous sommes censés ne pas éprouver nous-mêmes. Nous écoutons celte voix qui se lamente ; nous admirons qu'on puisse mettre tant de tristesse désespérée dans un chant ; nous assistons comme à un spectacle, sans autre émotion consciente qu'iin sentiment de plaisir esthétique, à ce drame passionné qui pourtant se déroule en nous-mêmes, dans notre propre imagination, tout ail fond de notre propre cœur.

Nature des sentiments suggérés par la musique

On a beaucoup discuté pour savoir si la musique était capable de nous suggérer et par conséquent d'exprimer des sentiments déterminés.

Un certain nombre de critiques sont d'avis qu'elle en est tout à fait incapable. « Un art quelconque, dit Ch. Beauquier, ne peut agir que de deux façons sur la sensibilité morale ; ou bien il joue le rôle des agents que nous venons d'énumérer et modifie la sensibilité physique, de façon à créer des états indéterminés, des dispositions générales et inconscientes ; ou bien il passe par l'intelligence et éveille des idées qui donnent de la

détermination aux sentiments. La peinture, la sculpture, à- cause des sujets qu'elles traitent, sont des arts destinés à cette détermination des sentiments, et la poésie plus spécialement encore. La musique, au contraire, impuissante à fournir à l'esprit des idées nettes et bien caractérisées, est limitée au sentiment pur et indéterminé ^ » — « Les titres descriptifs, dit de son côté E. Hanslick, donnent à notre imagination et à notre sentiment une direction que nous attribuons trop souvent à la musique elle-même... La musique n'est apte à traduire que les adjectifs pouvant faire cortège au substantif... Si la musique, comme on veut bien l'accorder, ne peut traduire des idées parce qu'elle est une langue indéfinie, n'est-il pas incontestable, dès lors, qu'elle est iijcapable d'exprimer aussi des sentiments définis, puisque ce caractère de détermination dans les sentiments réside précisément dans un principe intellectuel^.^ « Écoutons enfin Ch. Lévêque : « La musique, étant sans paroles, rendra la tristesse à un certain degré, mais elle sera incapable de signifier que c'est telle tristesse amoureuse, ou paternelle, ou filiale, ou patriotique. Ce qui échappe à son pouvoir expressif, c'est l'espèce de tristesse. Le genre et le degré d'émotion dans le genre sont rendus; l'espèce ne l'est pas : elle ne le serait qu'à l'aide des mots; or les mots manquent '. » Tout cela revient à dire que l'objet de la musique est d'exprimer d'une manière vague des sentiments vagues.

Qu'en pensent les compositeurs et les virtuoses ? J'en voudrais trouver un seul qui acceptât cette théorie. Tous ont au moins la prétention de mettre, dans toute phrase qu'ils écrivent ou qu'ils jouent, un sentiment précis, plus nettement exprimé par la musique seule qu'il ne le serait jamais par le langage. Si on leur demandait quel est au juste ce sentiment, ils répondraient : « N'ai-je pas mieux fait que de vous le dire .^^ Je vous l'ai fait éprouver. En m'écoutant, si du moins vous m'avez écouté sans parti pris, vous avez été émus, n'est-ce pas, et d'une émotion spéciale, qu'aucune autre œuvre ne vous avait encore donnée .^ Eh bien, cette émotion, c'est le sentiment même que je voulais exprimer,

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