Revue philosophique, XVI, p
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car c'est celui que j'éprouvais en composant. Si nous ne trouvons, ni vous, ni moi, de mots pour le rendre, cela prouve seulement que les mots, qui transmettent si bien les idées, expriment fort mal les sentiments. )>
A un auteur qui lui envoyait des paroles pour quelques-uns de ses Lieder ohne Worte, Mendelssohn répondait en ces termes significatifs : (( La musique est plus définie que la parole, et vouloir l'expliquer par des paroles, c'est l'obscurcir. Je ne pense pas que des mots suffisent à cet effet, et si j'étais persuadé du contraire, je ne composerais plus de musique. 11 est des gens qui accusent la musique d'être ambiguë et prétendent que les paroles se comprennent toujours ; pour moi, c'est tout le contraire, car les mots me paraissent ambigus, vagues, inintelligibles si on les compare à la vraie musique, qui remplit l'àme de mille choses meilleures que les mots. Ce que m'exprime la musique que j'aime me paraît plutôt trop défmi que trop indéfini pour pouvoir y appliquer des paroles. Certes, les tentatives faites pour y mettre des paroles sont recommandables, mais toutes sont insuffisantes, et il en est de même de la vôtre. Ce n'est pas de votre faute, mais de celle des mots, qui ne permettent pas de faire mieux. Si j'avais dans l'esprit des termes définis pour un ou plusieurs de mes Lieder, je me garderais de les dévoiler, parce que les mots ont pour telle personne une signification qui diffère pour une autre, et parce que la musique seule peut éveiller les mêmes idées et les mêmes sentiments dans un esprit comme dans un autre. Les paroles ont beaucoup de significations, mais nous pouvons tous comprendre correc tement la musique ^. )>
A la rigueur, les deux opinions ne sont pas inconciliables, car il se pourrait que la musique eût un sens très vague pour celui qui l'écoute et très détern^iné pour celui qui la compose. Quand je parle avec véhémence, ma parole devient chantante, et chacune des intonations qu'elle prend, étant déterminée par mon sentiment actuel, l'exprime de quelque manière. 11 n'en est pas moins vrai qu'une personne étrangère, qui n'aurait d'autre signe pour juger de mes sentiments que la suite de ces intonations, pourrait commettre de fortes méprises. — Mais je ne me tiens
I. Cité par Ernest David, Les Mendelisohii-liiutltdUly el Robert Schninann. socRiAU. - .Suggestion. 17
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pas pour satisfait de ce compromis. Je suis persuadé que le musicien peut s'exprimer en toule clarté. Le reproche qu'on lui fait de nous laissi-r dans le vague repose, à mon avis, sur un malentendu.
La musique, dit-on, est impuissant ■ à exprimer les sentiments . Quels sentiments, demanderai-je ? Sil s'agit du regret, de la crainte, de l'espoir, de l'orgueil, de la colère, des remords, etc., c'est-à-dire des sentiments que nous éprouvons dans la vie courante, je l'accorderai sans peine. Ces sentiments se produisent dans des conditions spéciales, que le musicien ne peut évidemment pas reproduire, qu'il lui est même très difficile d'indiquer par vnie d'imitation ou de description. Prenons pour exemple le sentiment du remords. Je ne sais trop comment le musicien pourra nous faire comprendre qu'une faute a été commise. Essaiera-t-il alors de nous donner, en sensations musicales, un équivalent du sentiment à suggérer.^ Le problème pourrait se poser ainsi : trouver des combinaisons sonores qui agissent sur l'auditeur comme le regret de la faute commise agit sur le coupable. Tout ce que le musicien pourra faire, c'est de nous mettre dans un état de malaise, de contrainte morale qui aura quelque analogie avec le sentiment du remords, mais où l'on pourrait tout aussi bien reconnaître l'inquiétude, une irritation sourde, un froissement d'amour-propre, de l'oppression physique, l'énervement d'un temps orageux. On sentira bien quelque chose, mais faute de connaître l'objet précis auquel devrait se rapporter ce sentiment, il sera impossible d'en déterminer la naturel Que l'on raisonne sur tel exemple que l'on voudra, toujours on arrivera à la même conclusion ; la musique pure ne peut exprimer que de la manière lapins vague les sentiments, précis ou vagues, de la vie réelle. i
I. Cette difTiculté n'existe pas dans la musique dramatique, où la nature des sentiments exprimés est d'avance indiquée par les paroles et la situation. Dans ce cas l'expression musicale, étant parfaitement claire, agit sur l'imagination de l'auditeur avec une force extraordinaire. Dans bien des cas il suffirait, pour nous mettre sur la voie, d'un simple titre descriptif: pourquoi ne nous le donnerait-on pas? On indique bien le sujet d'vm tableau. Je disais tout à l'heure que la pure musique ne nous suggérera pas le sentiment du remords, mais si nous connaissons d'avance les intentions du musi- 1 cien, nous irons au-devant de la suggestion, npus accepterons comme équivalence la plus vague analogie. Sous ce titre « Le remords de Caïn », on pourrait écrire une pa.;e de musique expressive parfaitement claire.
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Nitiis avons vu pourtant qu'elle exprime et suggère des sentiments très déterminés. Quels sont donc ces sentiments? Ce sont précisément les sentiments musicaux.
Chacun devra nous accorder que notre état moral n'est pas Ij même quand nous écoutons unenot ■ grave ou une note aiguë; qu'une modulation de majeur en mineur agit de quelque ma nière sur notre sensibilité; que nous nous sentons dans des dispositions toutes différentes selon que nous écoutons la Rêverie de Schumann ou le Menuet de Boccherini ; enfin que chaque composition musicale a son expression particulière, que vous ne pourrez peut-être définir avec des mots, les mots usuels n'étant faits que pour les sentiments de la vie c curante, mais qui n'en est pas moins très spéciale, très déterminée. Ces sentiments sont exclusivement musicaux, car ils sont produits par la seule audition musicale, et nous ne pouvons les retrouver ailleurs. Ils ne ressemblent pas plus aux sentiments de la vie réelle qu'un accident rythmique ou harmonique ne ressemble à un accident de la rue. Or je dis que ces sentiments musicaux sont l'objet propre de l'expression musicale. Le compositeur ne cherche pas à nous en suggérer d'autres et n'en a pas ressenti d'autres en écrivant. Ne vous inquiétez pas de ce qu'il a voulu dire ; ne cherchez pas à reconnaître, dans l'émotion que vous ressentez? quelque émotion antérieurement ressentie : écoutez son œuvre ! Bien mieux, chantez-la, jouez-la vous-même, mettez-vous au piano, faites votre partie dans l'ensemble, et abandonnez-vous à vos impressions spontanées! Vous vous identifierez ainsi à l'état d'âme du compositeur : tout ce qu'il éprouvait au moment de l'inspiratirtn, il vous l'aura rendu.
En écoutant une mélodie d'un caractère douloureux, on est tenté de se demander : « Mais pourquoi l'auteur était-il si triste .3 Quand cette mélodie lui est venue à l'esprit, quelle peine venaitil d'éprouver, de quelles images lugubres était-il obsédé .^ » On est trop disposé à croire que le musicien songe à mettre dans son œuvre ses propres sentiments, ses joies, ses douleurs, ses espérances. Peut-être serait-il porté plutôt vers la musique gaie ou la musique triste selon son état de santé et les incidents heureux («u malheureux de sa vie privée. Mais ce n'est là qu'une influence très vague, très générale. Ce que le compositeur nous
rend d'ordinaire dans son œuvre, ce sont les sentiments qu'il a éprouvés ou qu'il s'est donnés dans sa vie musicale. — Enrichir l'àme humaine d'émotions qu'elle ne trouverait pas ailleurs, créer des sentiments nouveaux, les exprimer dans im langajie parfaitement clair, universellement intelligible, telle est la fonction véritable de la musique expressive. Elle est assez haute pour que le musicien s'y tienne.