‹ La suggestion dans l'artChapitre 77 sur 88 · IV. DEDOUBLEMENT DE PERSONNALITE · texte numérisé non relu

IV. DEDOUBLEMENT DE PERSONNALITE

Dédoublement passif et actif

Lorsque je jette les yeux sur un miroir, j'y vois une figure d'homme qui semble me regarder aussi avec curiosité ; je lui sonris, elle me sourit ; je secoue la tête d'un air de menace comme pour chasser l'apparition, d'un air non moins menaçant elle secoue aussi la tête. Cette simple expérience me convainc que ce que je vois dans le miroir, c'est ma propre image. Jusqu'ici rien que de très naturel. Mais prolongeons un peu cette contemplation. Une singulière illusion va se produire : sans perdre tout à fait] conscience de mon existence locale, je commencerai à m'identifier à cette gimage extérieure; je ne croirai plus seulement avoir devant les yeux un fantôme fait à ma ressemblance, un sosie de ma personne, mais ma personne même. Ce personnage qui me regarde, c'est Moi. A ce moment, je me dédouble et m'apparais comme extérieur à moimême.

Qu'il s'agisse d'une image au sens où l'entendent les physiciens ou d'une image au sens où l'entendent les psychologues, la même illusion pourra se produire ; et à vrai dire je ne vois guère en quoi les deux choses peuvent différer, l'image dite virtuelle que je crois apercevoir dans le miroir n'existant elle aussi que dans mon imagination. C'est un fait depuis longtemps signalé que souvent, dans le rêve et la rêverie, le moi s'extériorise.

Je voudrais bien me voir passer sous ma fenêtre

Tel q^te j'étais hier. — .Moi, Franck, seigneur et maître

De ce raste logis, possesseur d'un trésor,

Voir passer là dessous Franck le coureur de lièvres,

Franck le pauvre, l'œil morne et la faim sur les lèvres,

Le voir tendre la main et lui jeter cet or.

Tiens, Franck, tiens, mendiant, prends cela, pauvre hère!

(;ii.\\(;i;mknts dk |'i:hso.\.\ai.[ti-: -im

C'est ainsi qu'on se regarde en songe. On se voit à quelque distance, non pas toujours de face comme on se verrait dans une glace, mais dans une position quelconque, comme le ferait un observateur étranger. On dirait que le moi est sorti de luimême pour se considérer du dehors. Quelquefois il nous semble (|ue nous marchons derrière ce fantôme qui est nous-mêmes, hii emboîtant exactement le pas ; quelquefois aussi nous croyons assister, immobiles, à ses évolutions. 'Il n'a pas toujours nos traits, car il peut arriver qu'il revête une forme étrangère ou lantastique. Je me verrai petit vieillard ratatiné ; je me verrai centaure, géant, fée Morgane, oiseau bleu. Je me rappelle un rêve que j'ai fait tout enfant, et dont il m'est resté une impression de cauchemar. Je regardais une sorte de bête dégoûtante ( nroulée autour d'un bâton, avec une tête de dragon, et tout à coup j'éprouvai le sentiment que ce monstre c'était moi. D'un mouvement de révolte et d'horreur brusquement je me réveillai. L'idée qui nous vient parfois à l'esprit, quand nous regardons un objet quelconque en nous disant : si j'étais cela ! cette idée vague et passagère, le rêve la réalise et en fait une véritable hallucination.

Ces exemples familiers et indéniables de dédoublement de personnalité vont nous aider à expliquer les illusions moins formelles qui accompagnent tout transfert du Moi dans un objet ou un personnage imaginaire.

Quand, au sortir d'une contemplation prolongée qui m'avait complètement identifié aux objets extérieurs, je commence à reprendre conscience de moi-même, un instant je me sens présent à la fois dans ces objets et dans mon propre corps ; le moi, déjà rendu à lui-même, mais en partie seulement, se voit encore dispersé dans les choses, et se partage entre ces deux modes d'existence ; jusqu'à ce que d'un dernier effort il secoue définitivement ce vertige. — Dans la lecture attentive, quand le récit commence à s'emparer de moi, je me partage entre le monde réel dont je n'ai pas perdu tout à fait conscience et le monde imaginaire on ma lecture m'a transporté; je me sens aussi présent dans l'un que dans l'autre. Ce personnage bien réel qui est ici, dans cette chambre, entouré d'objets familiers, lisant un livre, c'est moi. Mais ce héros de roman, ce personnage imagi-

socRiAU. — Suggestion. 19

iiaire et qui se sait imaginaire, ce rêveur qui se sent rêver, c'est inoi encore. Je visa la fois d'une double existence, mon existence normale et mon existence seconde, sans jamais m'y embrouiller, sans songer un instant à confondre les perceptions que j'ai dans l'une avec les visions que j'ai dans l'autre.

Arrivons aux formes actives du dédoublement de personnalité, c'est-à-dire au cas où le sujet ne se contente pas de se représenter en double, mais agit en double. Quand nous nous donnons une personnalité fictive, toutes les forces vives de noire être ne s'orientent pas aussitôt dans cette nouvelle direction. Nous mettons plutôt dans ce personnage idéal toute notre imagination, toutes nos passions ; nous gardons pour nous les facultés purement intellectuelles. Nous nous dédoublons ainsi en un Moi passionné et un Moi lucide, qui ont chacun leur activité propre et leur fonction spéciale.

Le dédoublement de personnalité est remarquable chez le comédien. Telle cette artiste que Diderot nous montre rêvant à son rôle. « Nonch:ilamment étendue sur une chaise longue, les bras croisés, les yeux fermés, immobile, elle peut, en suivant son rêve de mémoire, s'entendre, se voir, se juger et juger les mipressions qu'elle excitera. Dans ce moment elle est double : la petite Clairon et la grande Agrippine ^ » Ne le sera-t-elle pas tout autant quand elle jouera ? Dans l'acteur en scène, il y a vraiment deux personnages. L'un qui s'abandonne à la passion et trouve-, en s'y livrant, le cri de nature qui doit l'exprimer : c'est le personnage du rôle. L'autre qui surveille le premier, l'excite ou le retient, rectifie ses attitudes et ses intonations quand il le voit bien lancé, parfois se relâche de sa surveillance, et s'oublie à penser à ses petites affaires : c'est facteur réel. Un orateur est emporté par un grand mouvement d'indignation. Ses yeux lancent des éclairs, sa voix tonne, il frappe delà main la tribune. Croyez-vous que cette indignation, pour être sincère, ne soit pas voulue, dirigée, soumise jusque dans ses éclats à un rythme oratoire ) Quand on relira à loisir ce discours improvisé avec tant de fougue, on sera surpris de trouver dans sa composition un art accompli. Le critique qui analysera ces périodes y découvrira des convenances de détail, dos effets

Page 1