‹ La suggestion dans l'artChapitre 78 sur 88 · I. Paradoxe sur U- comédien, Paris, 187!^, t. \[\\. p · texte numérisé non relu

I. Paradoxe sur U- comédien, Paris, 187!^, t. \[\\. p

CIlA.NGKMliNTS DE PERSONNVLITK 291

à riiifiiii. Ces convenances ne sont pas fortuites; ces efîets ne sont pas de simples rencontres. L'orateur savait ce (ju'il faisait ; mais ces préoccupations littéraires n'ont pas refroidi son éloquence, parce que, dans son état d'exaltation cérébrale, il avait assez de puissance vive pour sentir et penser à la fois, pour se lancer et se retenir, pour garder dans ses apostrophes les plus véhémentes toutes sa présence d'esprit d'orateur et de tacticien . politique. Ce sang- froid que l'on serait tenté de trouver étrange en pareille circonstance, et dont parfois l'orateur est surpris tout le premier, n'est lui-même que de l'excitation : c'est l'excitation des facultés purement intellectuelles de l'esprit, qui reviennent de leur trouble, et développant à leur tour toute leur énergie, reprennent leur rôle de facultés dirigeantes^.

Le poète aussi, au moment où il compose, vit à la fois de deux existences, son existence première ou normale, et son existence seconde ou fictive ; il se dédouble de la sorte en deux personnalités distinctes qui chacune ont leur activité propre. Pour en parler plus commodément, donnons-l«ur un nom à liiacune, appelons la .première le Moi et la seconde l'Autre. Le Moi, c'est l'auteur ; l'Autre c'est son personnage. Le Moi regarde agir l'Autre, note ses gestes, l'écoute quand il parle, et écrit s ius sa dictée; il sourit parfois de ses attitudes dramatiques, |)arfois les admire, et reçoit lui-même le contre-coup sympatliique de ses émotions. C'est lui qui se charge de la tâche matérielle de la rédaction, combinant les phrases, les balançant, s'inquiétant aussi de faire un manuscrit propre et lisible. Il lui arrive même de s'oublier à ces menus détails au point de perdre (le vue l'Autre, qui continue à vivre de sa vie indépendante, et de ne plus le reconnaître quand il l'aura rejoint. L'unisson est momentanément perdu. Pendant que je m'attarde à exprimer ses colères, ses dovdeurs, l'Autre est calmé, consolé. Il va me falloir changer de ton pour retrouver l'accord.

D'ordinaire, dans le développement poétique, l'auteur s'efface complètement, suivant le préce[)le d'Aristote, devant son per-

1 . Parfois loraleurf au cours même d'un développement et sans interrompre ?a phrase, se fait un jeu de penser à tout autre chose. Ces digressions mentales ont un danger : ce second courant de pensée risque de se .substituer au premier; tout à coup l'on sapen-oit avec angoisse que l'on ne .sait plus du tout de quoi l'on parle.

sonnage. Tous les sentiments exprimés sont ceux du Moi passionné; à lire la page écrite, on ne soupçonnerait même pas l'existence de l'écrivain ; seul le poète est mis en scène. C'est une convention établie. Mais justement parce que c'est la règle, ou devra être tenté parfois de l'enfreindre. De là cette forme particulière affectée par quelques poètes, comme Byron, Alfred de •Musset et Henri Heine. L'écrivain intervient de sa personne dans le développement poétique, faisant ses a parte, plaisantant ses personnages, jetant dans les passages les plus attendrissants des réflexions ironiques, comme pour se moquer de l'attendrissement qui nous gagne et de sa propre émotion. Le dédoublement de personnalité est manifeste dans cette forme ironique, qui constitue ce que l'on appelle précisément l'humour. Ici le Moi passionné et le Moi lucide prennent la parole tour à tour. Tous deux sont présents dans l'œuvre.

On serait tenté de s'autoriser de ces exemples pour revenir à cette thèse que le génie est impassible, que son émotion apparente est une sorte de comédie qu'il joue sans s'y prendre luimême, et qu'il exprime toutes les passions sans vraiment en ressentir aucune. — Peut-être s'en flatte-t-il lui-même. Cette ironie transcendante a, si l'on veut, quelque chose d'olympien. Il semble que le poète se mette, comme un Dieu, au-dessus de son œuvre. 11 souffle ses bulles de savon vers lesquelles, enfants que nous sommes, nous tendons la main ; et il rit de les voir éclater, nous jetant'au nez leur goutte d'eau savonneuse. — Eh bien non ! Cette forme est plus sincère que le poète ne le croit lui-même. Si la poésie lyrique est une confidence intime, une effusion de la personnalité humaine, elle peut exprimer l'état d'ironie tout comme l'état d'enthousiasme, et les conflits de la pensée avec le sentiment aussi bien que le sentiment pur. Il est bien vrai que dans l'entraînement même de la passion il nous arrive à tous||de garder, au plus profond de nous-mêmes, notre présence d'esprit ; par-dessous le Moi passionné il y a un Moi lucide qui juge cette passion, qui l'encourage ou qui s'en moque. C'est un état d'âme très particulier, très compliqué, mais aussi positif qu'aucun autre, et surtout, j'insiste sur le fait, aussi pathétique qu'aucun autre. C'est le sourire dans les larmes, conflit réel de deux sentiments réels qui s'exaltent par opposition.

CHANGEMENTS DE PERSONNALITE 2[y^

Loin de montrer qu'on est impassible, le dédoublement de personnalité est toujours le signe d'un grand ébranlement intérieur. On l'a souvent signalé dans l'extrême ivresse : l'homme ivre se juge, se méprise ; il prend conscience de son abjection sans avoir la force d'en sortir. Chacun de nous a pu constater en soi un phénomène semblable dans les crises de colère et de douleur. Il doit se produire dans toute passion portée à son paroxysme. La passion commençante est une émotion diffuse, (pii nous pénètre tout entiers à notre insu. A mesure qu'elle s'exagère, elle devient plus consciente. Au moment oii elle se déchaîne, notre moi s'en retire ; il reprend possession de luimême; avec une sorte de stupeur, il regarde la bête se démener et rugir. Le dédoublement oratoire, scénique ou poétique se produira donc surtout dans les âmes passionnées, et au moment • m leurs sentiments, spontanés ou artificiels, atteignent leur maximum d'intensité. C'est quand l'émotion est devenue assez forte pour s'objectiver que nous pouvons songer à nous en faire un spectacle. C'est quand nous sommes sûrs d'elle que nous usons nous en jouer. L'état d'ironie n'est pas seulement conciliable avec la passion ; il en procède et la suppose.

On s'explique maintenant comment l'artiste peut et doit garder, dans l'expression des passions les plus intenses, toute sa lucidité. L'on peut fort bien être très lucide et très ému. — Quand la mer est forte, mais encore maniable, le marin peut éprouver une sorte de joie sauvage à se faire porter par la rafale, à bondir sur les lames, dans l'écume ruisselante. Jeu dangereux, fait d'emportement et de sang-froid, de témérité et de prudence. Il en est de même pour l'artiste : la passion qui rinspire,'c'est le vent de nier qui gonfle sa voile. Qu'il se laisse aller! Mais dans cette ivresse de la lutte et de |la vitesse, qu'il garde sa présence d'esprit, l'œil clair et la main ferme à la barre, ou il est perdu.

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