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II. BIEN-ETRE PHYSIQUE

Un des meilleurs calmants de notre activité, c'est le bien-être. Quand je me sensbien comme je suis, pourquoi me donnerais-je la peine de changer? Autant le malaise ou le besoin nous stimule, autant la béatitude physique nous engourdit. Toute perception de nature agréable prendra facilement la forme contemplative.

On nous l'accordera sans peine pour la vue et l'ouïe, qui sont les sens esthétiques par excellence et nous fournissent la matière ordinaire de nos contemplations. Quand je regarde un objet dont la couleur me plaît, il me semble que je pourrais ainsi le regarder toujours. Ce n'est pas que le plaisir visuel soit jamais très vif; mais il est très pur et contente parfaitement. Mes yeux se sont fixés sur cet objet et s'y trouvant bien, y séjournent. Une simple couleur sans forme, sans expression, comme un peu de bleu de Prusse délayé au fond d'un godet, peut mettre en extase ; ce n'est qu'une sensation colorée dans laqiielle on se complaît et que l'on voudrait prolonger indéfiniment. De même pour les sons très doux, très purs, comme la résonnance prolongée d'un accord frappé sur le piano, ou le son léger que l'on produit en soufflant sur les cordes d'une harpe.

Les perceptions olfactives peuvent-elles prendre un caractère contemplatif .3 Seules les natures un peu grossières, insensibles aux délicates jouissances de l'odorat, songeront à le nier. Par leur essence légère, aérienne, et pour ainsi dire idéale, par les

gracieuses images visuelles qui leur sont associées ^, les parfums méritent bien que nous leur accordions une valeur esthétique et que nous en fassions un objet de contemplation. « Respire dans celte brise l'herbe et la prairie en fleurs. Je reconnais l'émanation de chaque plante, je les sens passer l'une après l'autre dans l'air qui les emporte. Maintenant, c'est le thym sauvage de la colline; tout à l'heure, c'étaient les narcisses du lac, et à présent, ce sont les géraniums du jardin. Comme les esprits de l'air doivent se réjouir à poursuivre ces parfums subtils et à s'y baigner ^ ! »

P. Mantegazza^ remarque qu'une femme, quand elle respire un parfum préféré . prend un air d'extase singulièrement sensuelle, et il insiste sur le caractère voluptueux de cette extase. J'insisterais plutôt sur le caractère extatique de cette jouissance. Au moment où nous nous sentons pénétrés d'une odeur suave, comme celle de l'encens, du lis ou de la rose, nous la contemplons vraiment en nous-mêmes, et nous nous perdons dans cette contemplation aussi bien que nous l'avons jamais fait dans une perception visuelle ou auditive.

Pour le goût, la j^reuve est plus diflîcile à faire. Pourtant il y a dans les perceptions du goût quelque chose de bien analogue à l'odeur, et qui doit produire un effet semblable : c'est l'arôme. Peut-on dire que la jouissance du gourmet qui déguste un bon vin n'a rien de contemplatif.^ En savourant ce qu'on appelle si justement le bouquet de ce vin, n'admire-t-il pas l'harmonie de ces arômes délicats qui se font successivement sentir .î^ Les saveurs mêmes, les saveurs proprement dites peuvent être un objet de contemplation. La Bruyère nous montre un amateur de prunes faisant à un visiteur les honneurs de son prunier : il cueille délicatement le fruit savoureux, il l'ouvre, vous en donne ime moitié et prend l'autre. « Quelle chair, dit-il! Goûtez-vous cela ? Cela est-il divin ? » C'est bien de l'extase admirative. Dans une charmante conférence sur la physionomie, Gratiolet nous

1 . Cette association est telle que le parfum d'une fleui nous semble avoir un peu la coloration de cette Heur. N'y a-t-il pas des parfums bleu foncé, jaunes, lilas, verts? Ces expressions, fréquentes chez les poètes, répondent à une réelle fusion des sensations.

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