Gœthe. Mémoires, I. XIII
2. Dans son article de la Revue philosophique (\V. p. 228) surL« Personnaliié et la Mémoire daijs le somnambulisme, Ch. Richeta signalé ce phénomène sous le nom d'objectivation des types. On Aerra, dans cette curieuse étude, quelle énergie prennent les facultés dramatiques sous l'influence de la suggestion hypnotiqvie proprement dite. Les personnes mises en expérience perdent la notion de leur ancienne existence. « Elles vivent, parlent, pensent, absolument comme le type qu'on leur a présenté. Avec quelle prodigieuse intensité de vie se trouvent réalisés ces types, ceux-là seuls qui ont assisté à ces expériences peuvent le savoir. Une description ne saurait en donner qu'une image bien affaiblie et imparfaite. Au lieu de concevoir un type, elles le réalisent, l'objectivent. Ce n'est pas à la façon de l'halluciné, qui assiste en spectateur à des images se déroulant devant lui; c'est comme un acteur, qui, pris de folie, s'imaginerait que le drame qu'il joue est une réalité, non une fiction, et qu'il a été transformé, de corps et d'âme, dans le personnage qu'il est chargé de jouer. »
ClIANCl-MtNTS 1)K l'EUSO.NNALITI-: :;(lô
Supériorité dramatique de l'inconscienl
Une dernière question se pose, qui est peut-être déjà venue à l'esprit du lecteur. Je me suis constamment attaché à montrer, dans ce chapitre, que les j)roduits de la pensée inconsciente étaient en fait supérieurs à ceux de la pensée réfléchie. Mais comment expliquer qu'il en soit ainsi .3 Pourquoi l'Inconscient est-il meilleur dramaturge que la réflexion ?
Cela me parait tenir à deux causes. — On doit remarquer d'abord que les passions, objet principal de la représentation dramatique, appartiennent plutôt à l'activité inconsciente de l'homme qu'à son activité réfléchie. Elles naissent, elles se développent au plus profond de nous-mêmes, en dehors de notre Moi lucide. S'il fallait décrire les efforts de la pensée, le dramaturge n'aurait rien de mieux à faire que de les reproduire en lui-même. Pour décrire la passion, il faut aussi qu'il la reproduise en lui-même, et il n'y peut réussir qu'en faisant appel au mode d'activité qui la produit naturellement. Retournant le paradoxe de Diderot, je dirai qu'ici ce n'est pas la tête, c'est le cœur qui fait tout.
Mais l'infériorité de la réflexion tient surtout à ce que l'Inconscient possède du cœur humain une expérience infiniment plus étendue. Que savons-nous formellement de l'homme? Presque rien. A peine avons-nous présents à l'esprit quelques caractères dont nous nous expliquons la structure et le mécanisme. Mais nous avons vu défiler devant nous, sans fixer sur eux notre attention, quantité de visages. Les hasards de la vie nous ont mis- en contact avec des milliers d'individus de caractères différents. Nous avons donc de l'homme une expérience vague, une connaissance diffuse bien supérieure à notre psychologie théorique.
Avez-vous remarqué quelle vérité dramatique il y a dans nos rêves ? Les personnes de notre connaissance que nous y retrouvons peuvent changer de nom, de visage même, se trouver lancées dans les aventures les plus fantastiques : elles y apportent avec une fidélité imperturbable leurs façons particulières dépenser et de sentir, leur caractère en un mot. Voilà le fond, voilà ce qui demeure, dans cette sorte de .déliquescence mentale qui d'ordinaire constitue le rêve. Il m'est arrivé en
souKiAU. — Suggestion. 20
rêve d'avoir vraiment des révélations sur le caractère de certaines personnes. C'est que la pensée réfléchie a toujours quelque chose d'artificiel ; nous chassons les pensées que nous ne voulons pas avoir. Mais il ne s'en accomplit pas moins, sous l'influence d'impressions répétées, un sourd travail ; les pensées que nous avons refoulées encombrent notre mémoire. Dans le sommeil de la pensée réfléchie elles s'émanciperont, n'étant jjIus surveillées, et se produiront naïvement au dehors. La vérité que nous essayions de nous dissimuler à nous-mêmes reparaîtra.
C'est de la même manière que se forment les créations delà rêverie, et pour la même raison qu'elles sont si vivantes, si humaines. Elles sont puisées dans le champ de l'expérience diffuse ; elles s'inspirent de tous ces souvenirs latents déposés au plus profond de notre mémoire, dès notre première enfance, par la vie jom'nalière. C'est donc à cette activité irréfléchie que nous devons avoir recours pour développer des caractères. La loi d'évolution des âmes est trop complexe pour que nous puissions déduire, de la connaissance que nous avons d'un homme, la série même prochaine de ses actions futures ; mais cette ligne que nous ne saurions déterminer point par point, nous la tracerons fort bien de sentiment, en nous abandonnant à l'instinct dramatique et aux suggestions de l'inconscient.