‹ La suggestion dans l'artChapitre 82 sur 88 · VI. L OBSESSION ARTISTIQUE · texte numérisé non relu

VI. L OBSESSION ARTISTIQUE

Nous décrivions tout à l'heure l'obsession du dramaturge qui travaille comme malgré lui à son œuvre, hanté par des personnages qui veulent y prendre place. Dans la genèse de toute œuvre d'art, nous trouverions une obsession analogue.

On a dit que l'art était un jeu. Un jeu bien sérieux alors. Sauf dans l'improvisation facile et pour le simple dilettante, je dirais plutôt que c'est un dur labeur. Le diflicile n'est pas de trouver l'idée première, nous avons vu que d'ordinaire elle apparaissait spontanément; c'est de la mettre en œuvre. Ici commence le travail. L'œuvre conçue dans la joie doit s'enfanter dans l'effort. Il ne s'agit plus de s'abandonner au hasard de ses rêveries. L'exécution de l'œ^uvre d'art est une invention contrôlée, diri-

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gée, on pourrait dire exigée. Il faut que l'artiste trouve de nouvelles idées pour compléter l'image vague qu'il avait conçue d'abord ; il faut qu'il trouve des moyens d'expression pour les rendre. Chaque tournure de phrase qu'emploie l'écrivain, chaque touche que le peintre pose sur sa toile doit être intentionnelle ou justifiable : c'est un cas nouveau qui se présente, un problème de détail à résoudre. — Il y a quelque chose de décevant tlans cette poursuite de l'idée. C'est le papillon qui se pose sur une Ucur ; l'enfant s'approche, retenant son souffle : l'insecte s'enfuit. Ainsi l'idée voltigeante échappe à l'artiste. Mais, quand l'œuvre est grande, celte recherche prend un caractère passionné el vraiment dramatique. Il y a des péripéties, des crises, des rages sourdes, des triomphes, des découragements profonds dont l'artiste se relève par un brusque élan d'espérance. Et cela peut durer des années entières. Quand il arrivera au but, il .sera brisé.

Pourquoi donc se voue-t-il à cette tâche écrasante ? Serait-ce par intérêt .3 L'intérêt est un stimulant, sans doute. L'artiste se mettrait de moins bon cœur à la tâche, s'il n'espérait de son œuvre ni fortune, ni bonheur, ni gloire comme récompense de ses efforts. Mais ce n'est pas là son but. Jamais un artiste véritable ne regardera son art comme un simple moyen de parvenir.

Mais alors, encore une fois, pourquoi travaille-t-il, si ce n'est ni parplaisir, ni par intérêt? — C'est par nécessité, par besoin de produire, de créer, de donner un corps à ses visions, de les transporter en pleine réalité. L'image qui s'est formée en lui presque à son insu veut sortir des limbes de la conscience et se réaliser en une œuvre matérielle. Peut-être se contenterait-il de rêver son œuvre sans la faire, s'il disposait d'une force d'hallucination suffisante jîour la voir mentalement telle qu'il la verra de ses yeux quand il l'aura exécutée. Mais nul n'a ce pouvoir. Toute image que nous concevons est indécise, inachevée. Imaginer une chose, c'est chercher à la voir, à l'entendre, à la faire. Dans tout effort d'imagination il y a un désir sourd d'aller plus loin, jusqu'à l'intuition réelle si l'on pense à un objet, jusqu'à l'action réelle si l'on pense à un acte ; une obsession, par conséquent.

L'artiste est libre encore dans la période de rêverie, où des

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images variées lui apparaissent, le sollicitent un instant et passent. Mais dès qu'il s'est arrêté à un sujet, ou plutôt dès qu'un sujet s'est arrêté dans son esprit, il ne s'appartient plus, il appartient à son idée fixe ; tous les efforts conscients ou inconscients de sa pensée l'y ramènent, avec l'insistance de la monomanie.

Ce travail cérébral est si bien involontaire, que i^arfois il se produit malgré l'artiste, et l'entraîne à s'occuper d'un sujet au moment même où il en traite un autre. « C'est étonnant, remarque E. de Concourt, comment tout à coup, dans le livre que je suis en train de faire, un chapitre, qui n'est pas arrivé à son tour d'exécution, prend despotiquement possession de ma pensée, et je dois le faire immédiatement, sinon il ne sera jamais bienfaits » Dans un de ses romans, E. Zola a décrit ce phénomène mental d'une manière saisissante. « L'unique soulien, pendant ces heures mauvaises, passées à s'acharner sur l'œuvre rebelle, c'était le rêve consolateur de l'œuvre future, celle où il se satisferait enfin, où ses mains se délieraient pour la création. Par un phénomène constant, sou besoin de créer allaitainsi plus vite que ses doigts, il ne travaillait jamais aune toile sans concevoir la toile suivante. Une seule hâte lui restait, se débarrasser du travail en train, dont il agonisait ; sans doute, ça ne vaudrait rien encore, il en était aux concessions fatales, aux tricheries, à tout ce qu'un artiste doit abandonner de sa conscience ; mais ce qu'il ferait ensuite, ah! ce qu'il ferait, il le voyait superbe et héroïque, inattaquable, indestructible. Perpétuel mirage qui fouette le courage des damnés de l'art; mensonge de tristesse et de pitié sans lequel la production serait impossible, pour tous ceux qui se meurent de ne pouvoir faire de la vie '^ ! »

Cette tension de toutes les facultés intellectuelles vers un but unique ne va pas sans quelques désordres physiologiques. Tout le sang se porte au cerveau, qui se congestionne et travaille fiévreusement ; les autres organes se débilitent ou remplissent mal leurs fonctions. Les écrivains et les artistes nous parlent souvent de la fièvre de la composition. Cette expression' peut être prise à la lettre. « Aujourd'hui, dit E. de Concourt, au

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