V. H. Les Conteaiflations. Insomnie
Tel est l'état permanent de l'artiste, tant que les images qui le hantent n'ont pas trouvé clans l'œuvre commencée leur expression définitive^. Il ne trouvera de repos que lorsque la chose sera faite. — « J'étais conduit aux portes du tombeau, dit Grétry, par de violents accès de fièvre que j'éprouvais depuis un mois, lorsque l'auteur des Deux Avares se présenta chez moi : on lui dit que j'étais très mal ; cependant, comme je fus le premier à lui parler de l'ouvrage que nous venioris de terminer, il glissa sous mon chevet une lettre cachetée, en me recommandant de ne point l'ouvrir que ma santé ne fût rétablie. Tous le monde connaît l'inquiétude que donne un paquet cacheté ; je l'ouvris derrière mes rideaux et je trouvai le chœur des Janissaires, que l'auteur disait nécessaire à sa pièce, et qu'il me priait de mettre en musique le plus tôt possible. 11 fut obéi ; dans l'instant j'y travaillai malgré moi. Je crus. après m'être débarrassé de ce fardeau, retrouver le repos qui m'était nécessaire ; mais non, la crainte d'oublier ce que je venais de faire me poursuivit pendant quatre jours et quatre nuits. J'entendais exécuter ce chœur avec toutes ses parties ; j'avais beau me dire qu'il était impossible que je l'oubliasse ; j'avais beau m'occuper fortement de quelque autre objet pour me distraire, j'entrais inutilement dans les détails d'une partition, en me disant : les violons feront ce trait, les bassons soutiendront cette note, les cors donneront ou ne donneront pas, etc. Après quelques minutes, un orchestre infernal recom-
I, Ceci est vrai aussi de l'expression des sentiments. Ils nous tourmentent et nous obsèdent tant que nous ne les avons pas exprimés au dehors. Quand je souffre et pousse un cri de douleur, il me semble que ma souffrance même s'exhale dans l'air et s'en va avec ce cri. Bien des romanciers ont pris la plume pour se délivrer de tristesses, de regrets vagues dont ils se sentaient pénétrés. Goethe a écrit Werther pour objectiver un accès de mélancolie. <i J'ai commencé à écrire, dit George Sand dans VHistoire de ma vie, pour épancher quelque vive souffrance qui me débordait, ou quelque violente anxiété qui s'agitait en moi. » Une fois exprimé par l'artiste, le sentiment lui devient comme extérieur, et il peut s'en désintéresser.
CHANGEMENTS DE PEKSU.NNAF.ITÉ 3ll
meiiçait encore : Ah ! (jii'il est bon. qu'il est divin! Mon cerveau était comme le point central autour duquel tournait sans cesse ce morceau de musique, sans que je pusse l'arrêter. Si l'enfer ne connaît pas ce genre de supplice, il pourrait l'adopter pour punir les mauvais musiciens. Pour me préserver d'un délire mortel, je crus qu'il ne me restait d'autre remède que d'écrire ce que j'avais dans la tête; j'engageai mon domestique à m'apporter quelques morceaux de papier ; ma femme, qui était sur un lit de repos à mes côtés, s'éveilla et me crut agité d'un délire semblable à celui que j'avais eu quelques jours auparavant ; j'eus peine à lui persuader l'horreur de ma situation et les fruits que j'attendais de mon travail; j'achevai la partition au milieu de ma famille muette, après quoi je rentrai dans mon lit, où je trouvai le repos ^. »
Telles sont les angoises de l'artiste tant qu'il compose, tourmenté par ce démon intérieur que l'on appelle l'inspiration, et qui n'est que l'obsession des images latentes qui travaillent à se créer une expression. Mais aussi, quand tout est terminé, quand cette fièvre tombe, quel soulagement ! Avec quelle surprise, quel frémissement d'orgueil, quelle plénitude d'extase il considère son œuvre! C'est pourtant moi qui ai fait cela, se ditil ! Ce que la mère éprouve quand elle contemple son enfant, l'homme le ressent devant sa création. Il l'admire parce que c'est sa chair, et son sang, et son âme, parce qu'il a souffert en lui donnant le jour; il l'aime pour les douleurs qu'elle lui a données autant que pour les joies que maintenant elle lui donne. Il peut sortir de cette épreuve épuisé, à bout de forces physiques et d'énergie morale. Qu'importe ? l'œuvre est accomplie !
i. Mémoires, vol. I, p. aiô.