‹ La suggestion: son rôle dans l'éducationChapitre 11 sur 20 · LE PENCHANT A LIMITATION · texte numérisé non relu

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de parler et d'agir que se modèlent et sa tenue et son langage. S'il en est ainsi, nous ne saurions donc veiller avec trop de soin aux exemples qu'il a sous v -^^ les yeux. Et d'abord, éloignons de lui, autant que possible, surtout lorsqu'il est très jeune et que son organe vocal est mal exercé, toutes les personnes qui ont des défauts graves de prononciation. Nous cvitei*ons de la sorte et le bégayement.et le zézayement, si désagréables pour ceux qui en sont affectés et , pour ceux qui les entendent. Que de fois nous voyons des parents, pour mieux être compris sans doute des bébés auxquels ils s'adressent, emprunter leur langage, défigurer les mots, supprimer les lettres trop difficiles à articuler, s'affranchissant de toute syntaxe et parlant un jargon dont ils paraissent émerveillés ! Quel en est le résultat? C'est de retarder les progrès de l'enfant, en lui faisant contracter des habitudes que les maîtres plus tard auront beaucoup de peine à détruire. — Pour les mêmes raisons, dans la famille et surtout à l'école, où la chose est plus difficile, il faut se préoccuper des camarades que les enfants se choisissent : autant l'exemple d'un camarade bien élevé et d'une tenue irréprochable peut être utile, autant l'exemple d'un camarade qui a les défauts opposés peut être pernicieux. Sur ce point, d'ordinaire, les parents sont assez circonspects ; mais la plupart des maîtres le sont-ils autant ? Leur négligence est regrettable, car ils laissent échapper ainsi l'un des meilleurs moyens d'améliorer leurs élèves. N'oublions pas, en effet, combien est utile, nécessaire même

réinuLilion dans nos écoles. Lorsqu'elle est bien dirigée, loin de pousser au mal, comme on l'a parfois prétendu, et de gâter le cœur, elle achemine graduellement vers le bien, en élevant l'esprit et en inspirant de nobles sentiments. Si celui dont nous nous sommes fait un ami est honnête et remplit régulièrement ses devoirs, nous rivaliserons de zèle avec lui afin de parvenir à l'égaler, et cette rivalité saine et féconde, au lieu de provoquer l'envie, provoquera plutôt la reconnaissance, car nous saurons gré à ceux qui valent mieux que nous de nous avoir ainsi portés à les imiter. Il serait facile de prouver, d'ailleurs, que cette émulation dans le bien fait se nouer chaque jour les amitiés les plus durables.

Si l'enfant naturellement imite les enfants qu'il fréquente, à plus forte raison imite-t-il ceux qui le dirigent et qu'il considère comme lui étant supérieurs : aussi, les uns et les autres, ne saurions-nous trop surveiller nos actes et nos paroles. Le maître qui se montre négligé dans sa tenue, familier dans son langage^qui manque d'exactitude, s'irritepour unrien, récompense ou punit sans raison suffisante, ce maître ne saurait suggérer de bonnes pensées à sa classe. — Ce que ses élèves remarqueront le plus, ce sont ses défauts, et il est fort à craindre qu'ils les contractent à leur tour. Maintenant, il peut se faire qu'un maître ait dans sa classe ses propres enfants ; leur présence alors lui impose de nouvelles obligations. C'est envers eux principalement qu'il doit se montrer d'une justice rigoureuse, car toute partialité soit dans les récom-

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penses, soit dans les punitions provoquerait vite la jalousie et des murmures. S'il devait pécher par quelque fexcès, ce serait plutôt par la sévérité. Toutefois, si nous ne pouvons raisonnablement vouloir que nos fils occupent toujours les premiers rangs, nous pouvons et devons même exiger que leur conduite soit excellente et que le mauvais exemple ne vienne jamais d'eux (i). Enfin, il convient d'éloigner les enfants de tous les spectacles d'un réalisme excessif, qui n'ont, le plus souvent, pour résultat que d'émousser leur sensibilité et de fausser leur jugement. Afin de détourner les jeunes Grecs du vice honteux de l'ivrognerie, on leur montrait des esclaves en état d'ivresse. Nous doutons fort de l'efficacité d'un tel moyen. L'exemple que nous avons déjà rapporté à ce sujet est des plus concluants (2) ; chacun de nous en pourrait citer bsaucoup d'autres. Dans le Midi, 611 ils assistent tout jeunes aux courses de taureaux, les enfants se familiarisent très vite avec les spectacles sauvages qui

(1) Le profit que l'on peut tirer du penchant à l'imitation, l'exemple de la mère qui reste, en définitive, pour nous, le modèle que nous devons avoir sans cesse sous les yeux, nous l'a appris depuis longtemps. Voyez comment elle procède d'ordinaire : son enfant refuse la nourriture qui lui est nécessaire, elle feint de manger ; un breuvage dont il a besoin, elle en boit une partie; il boude à sa leçon, elle prend un air attentif et travaiUe auprès de lui. Elle veut lui enseigner la politesse et la charité, elle se montre toujours pleine de déférence pour ceux qui l'entourent et de bonté pour les pauvres qu'elle rencontre. Elle fait plus encore : à son propre exemple, le plus efficace de tous, elle en ajoute d'autres en louant, sans jamais paraître moraliser, les personnes dont la conduite mérite d'être imitée.

(2) Voy. plus haut, p. 38.

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s'y donnent, et peu songent à les blâmer. A Paris, on voit chaque jour des enfants entrer à la morgue et / rire des cadavres qui s'y trouvent exposés. Rappelons encore l'une des principales raisons qui fut invoquée en i856 pour faire supprimer, en Angleterre, la publicité des exécutions : on venait de pendre un assassin à Newgate ; le gibet à peine enlevé, les enfants se mirent à imiter dans leurs jeux l'exécution à laquelle ils avaient assisté : l'un faisait le bourreau, l'autre Taumônier, le troisième le slicrif, un quatrième le condamné, et la foule, groupée autour d'eux, applaudissait à cette représentation fictive comme elle avait applaudi à la représentation réelle. Les membres de la commission parlementaire, auxquels ce fait fut rapporté, en conclurent, non sans raison, que le spectacle des exécutions n'avait rien de moralisateur. — Nous savons qu'au Parlement français beaucoup pensent comme eux.

IL — Si l'enfant se transforme ainsi sous rinfluence des exemples qu'il voit, il ne se transforme pas moins, et cela insensiblement, sous l'influence de renseignement qu'il reçoit et des conseils qu'on lui donne ; mais, pour que cet enseignement et ces conseils soient vraiment profitables, il faut que nous sachions les approprier à l'intelligence et au caractère de nos élèves. Que le maître donc cherche moins à faire étalage de son érudition qu'à être compris. Les débutants cèdent volontiers au penchant qui les porte à dire tout ce qu'ils savent sur un sujet. Que n'observent-ils mieux leur petit auditoire I Ils s'aper-

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cevraient bien vile qu'ils ne sont pas suivis et que toute leur éloquence est perdue. S'ils suggèrent quelque chose, c'est le plus souvent le sommeil. — Par crainte de trop planer, quelques maîtres, au contraire, deviennent familiers à l'excès. Ce défaut est presque aussi grave que le précédent, car il affaiblit le sentiment du respect, sans lequel l'éducation est impossible. Que la familiarité ne dégénère donc jamais en camaraderie ; faisons-nous petits avec les petits, mais sans leur emprunter leur langage s'il est incorrect, leurs défauts s'ils ont des défauts, de telle sorte qu'ils sentent toujours, même au moment où nous sommes le plus près d'eux, que nous restons toujours les maîtres. — Il est, enfin, un léger travers souvent observé, rarement critiqué, mais qui fait la joie des élèves et que peut-être on ne surveille pas assez : c'est celui qu'ont certains maîtres, surtout les tout jeunes, de se citer eux-mêmes comme exemples, afin de mieux illustrer leurs leçons. Écoutez-les moralisant : à tout propos ces mots reviennent : « Quandj'étaisàvotreâge... Quand j'étais à l'Ecole... » A l'Ecole, sans doute, vous étiez un jeune homme accompli, mais pourquoi en avoir rapporté un aussi vilain défaut que la vanité? Voyez plutôt comment votre classe le juge : dès que paraît la fameuse phrase : Quand fêlais..,^ avant même qu'elle ne soit achevée, elle est accueillie par des sourires, médiocre résultat de voire confidence.

III. — Les suggestions moins personnelles nous paraissent préférables ; or elles peuvent être provo-

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quées par tous les exercices auxquels se livrent en classe nos élèves. Et d'abord, par la lecture. Si la page que Ton fait déchiffrer à Tenfant contient non des banalités comme il arrive trop souvent, mais des récits capables d'intéresser, des préceptes sages, mais très simples, naturellement elle le fera réfléchir et contribuera à former son jugement. Mais ces lectures monotones de textes plus monotones encore que nos enfants ne comprennent pas, que les maîtres d'ordinaire négligent d'expliquer, quand donc serontelles exclues à tout jamais de nos écoles? Si quelques enfants n'apprennent à lire qu'avec une lenteur désespérante ; si un plus grand nombre prend la lecture en dégoût et, plus tard, dédaigne ce moyen de s'instruire, la faute n'en est-elle pas aux maîtres qui n'ont pas su ou pas voulu leur rendre attrayants ces premiers exercices toujours pénibles? Si, dans le livre qu'on leur avait mis entre les mains, ils avaient trouvé des récits propres à les intéresser; si, par quelques artifices bien faciles à imaginer, on avait tenu leur curiosité en éveil ; si chaque page nouvelle leur avait apporté quelque nouvelle satisfaction, l'heure de la lecture serait devenue pour eux une heure de plaisir, tandis qu'elle n'est parfois que l'heure du supplice.

Il en serait de môme des exercices à'écrilurey si les maîtres s'appliquaient à en tirer parti. En tête du cahiers des élèves se trouvent ordinairement soit autographiés, soit écrits à la main, les modèles qui doivent être reproduits. Or que sont, dans certaines

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classes, ces modèles? En voici quelques-uns que j'ai recueillis : Compendieusement; — Désillusionnement ; — Incommensurablemenl ; — Dédale^ pierre^ homme, encrier, elc. Quelle impression des textes semblables peuvent-ils bien produire sur Tesprit des enfants et quelle triste idée ils nous donnent de celui qui les a choisis! Combien étaient plus judicieux ceux que notre ancien maître nous traçait autrefois de sa plus belle écriture I Ils variaient suivant les circonstances et suivant les âges; aux plus petits ils disaient: Le mensonge est un vice méprisable; — Se moquer de ceux qui souffrent est V indice d'un mauvais cœur; — Le travail éloigne de nous V ennui, le vice et le besoin... Aux plus grands ils rappelaient, sous une forme un peu différente, leurs plus importants devoirs : Fais ce que dois, advienne que pourra; — Les épis qui lèvent le plus la tête sont les plus vides. — La façon de donner vaut mieUx que ce qu'on donne..., etc. Bien des années se sont écoulées déjà depuis l'époque où nous transcrivions, d'une main mal assurée, ces maximes de sagesse, et cependant, preuve évidente de leur influence, au moindre appel elles reviennent en foule à ma mémoire (i).

Comme on le voit, chacun de ces exercices, qui n'est trop souvent qu'un exercice machinal, peut devenir un instrument d'éducation. A plus forte raison est-il

. (i) L'utilité de ces maximes a frappé tous les bons esprits ; aussi a-t-on publié de nos jours à l'usage de nos classes pluf^.ieurs recueils des plus instructifs. Voy. notamment celui de M. Lépine ; Recuçil de maooimes et de pensées morales.

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possible d'utiliser, pour atteindre le même but, l'étude des ouvrages d'imagination et des livres d'histoire. Au premier rang des ouvrages d'imagination se placent où se plaçaient autrefois, dans nos classes, les fables et les contes^ principalement les contes de fées. Les fables ont encore suffisamment de crédit^ et, comme nul ne songe sérieusement à en contester la valeur éducative, il serait superflu de les défendre ; mais il en est autrement des contes bleus. On connaît sur eux le jugement de Voltaire : « Il y a plus d'imagination dans les contes de fées, dit-il, que dans les fables d'Esope ; mais ces imaginations fantastiques, dépourvues d'ordre et de bon sens, ne peuvent être estimées ; on les lit par faiblesse, et on les condamne par raison (i). » Ce jugement a été plus d'une fois reproduit et aggravé. Des contes, viendraient, paraît-il, les suggestions les plus funestes, car la plupart sont immoraux. Quoi de plus abominable, par exemple, que l'histoire de Peau d'Ane ? — Lorsqu'ils sont irréprochables sous ce rapport, rarement ils sont compris. Stahl ne nous apprend-il pas que la mignonne petite Thècle trouvait le loup bien gentil, parce qu'il n'avait point mangé la galette du petit Chaperon Rouge? N'ont-ils pas encore, tous les beaux contes bleus, le tort grave d'éveiller dans l'âme toute la poésie qui y sommeille et avec elle l'instinct du merveilleux? (2) Nous abrégeons ce ré-

{l) Voltaire, Dictionnaire philosophique, art. Imagination. (2) Voy. dans la Revue de V Enseignement primaire (partie générale) un article de M. J. Blain, 25 décembre 1891.

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