‹ La suggestion: son rôle dans l'éducationChapitre 5 sur 20 · DE L IMITATION INCONSCIENTE · texte numérisé non relu

DE L IMITATION INCONSCIENTE

Du mimétisme moral. — I. Du penchant à l'imitation chez ranimai et chez l'enfant : imitation provoquée par des actes et des états directement perçus ou simplement conçus. — IL De l'imitation chez l'homme fait. De la contagion morale. Les moutons de Panurge. — IIL Conditions qui favorisent le penchant à l'imitation. — Conclusion.

Nous avons montré combien sont importantes et variées les suggestions que l'individu se fait involontairement à lui-même; or beaucoup plus nombreuses sont celles qui proviennent de causes extérieures et dont l'influence se manifeste non seulement chez l'homme, mais encore chez presque tous les êtres vivants par Yimiialion inconscienle,

I. — « Un grand nombre d'animaux, remarque un philosophe contemporain, qui a fait de ce phénomène Tanalyse la plus judicieuse, se placent d'instinct sur les objets colorés comme eux, de manière à se rendre aussi peu visibles que possible. Il en est même

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qui, lorsqu'on les pose sur un objet d'une nuance donnée, ont le pouvoir de modifier en quelques minutes leur propre coloration, pour l'assortir à ce nouveau milieu. Ainsi le caméléon se rendra brun, vert ou olivâtre, en distendant plus ou moins ses vésicules colorées, et en combinant leurjeudedi- \ verses manières. On prend un carrelet sur un fond Vaseux où il se dissimulait complètement, et on le place sur un fond de sable : bientôt son corps devient jaunâtre et çà et là se pique de points noirs qui lui /donnent un aspect sablonneux. Cette tendance ins- / tinctive à s'identifier à son milieu est ce que l'on a appelé le mimétisme physique (i). »

Il se produit au moral un phénomène tout à fait analogue. Observons d'abord les animaux : avec quelle souplesse et quelle rapidité certains d'entre eux reproduisent les mouvements qu'ils aperçoivent et les sons qu'ils entendent ! Aussi n'est-ce point sans motif que ces locutions « parler comme un perroquet » et « singer ses semblables » sont devenues populaires. — L'enfant n'imite pas avec moins de facilité. Que sont ses premiers jeux sinon, le plus souvent, l'exécution d'actes très simples que ses parents ont faits devant lui? ses premiers sourires, sinon la réponse automatique et non intentionnelle aux sourires qu'on lui a adressés? — Lorsque son esprit s'est ouvert et que, par l'exercice, il a pris en quelque sorte possession de ses différents organes,

(0 P. Souriau, la Suggestion dans Varl, p. 242, (Paris, F. Alcan).

F. Thomas. S

les imitations de Icnfant deviennent de plus en plus complexes comme les images qu'il a des choses. Ce qu'il imite d'abord le plus fréquemment, ce sont les bruitsetlessons articulés qu'il entend et dontil fait peu à peu son langage. Il est comme un écho et môme un écho très fidèle, car en lui nous retrouvons et les qualités et les défauts de prononciation de ceux qui l'entourent. Il imite non moins scrupuleusement leurs gestes, surtout leurs gestes habituels, leurs altitudes, leurs jeux de physionomie. S'il nous voit écrire ou dessiner, le bébé demande aussitôt un crayon et du papier pour travailler à nos côtés. Voyez-le, quand il est seul, se promener gravement, les mains derrière le dos, le front pensif, comme un homme sérieux et réfléchi. C'est son père qu'il a vu souvent dans cette attitude, qu'inconsciemment il copie. Il copie tout, ce qui est bien comme ce qui est mal, et il est rare que sa tenue et ses manières ne soient pas excellentes si, dans le milieu où il vit, il n'aperçoit que de bons exemples. La suggestion de l'exemple est ici d'autant plus forte que l'image de l'acte à accomplir n'est combattue par rien, l'enfant n'étant pas encore capable de réfléchir longtemps et n'ayant du devoir qu'une notion des plus vagues. Pour lui est beau et permis ce qu'il voit faire à ceux qu'il aime. Je demandais un jour à un petit Breton qui habite au fond du Finistère : « Que feras-tu, mon petit ami, quand tu seras grand? — Je me... griserai comme mon père! »

me répondit-il fièrement et du ton le plus résolu.

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Dans les cas qui précèdent, rimitation vient d'actes ou délais direclemenl perçus ; dans ceux qui suivent, elle a sa source dans de simples conceptions de Vesprit. Nous avons tous remarqué l'influence qu'exercent sur Timagination et la conduite des enfants les récits qu'ils entendent et les ouvrages qu'ils lisent. Ils revivent véritablement la vie des héros qui les ont le plus frappés, se substituent à eux par la pensée, créent des jeux qui rappellent leurs exploits, et s'ingénient de mille manièi^cs à leur ressembler. Après avoir lu la Vie des Saints, Bernadin de Saint-Pierre recherche la solitude, passe des heures en^ prière et veut se faire ermite. Il n*a encore que dix ans. A douze ans, il lit Robinson Crusoé, et aussitôt ses projets se modifient : il ne rêve plus que voyages dans des pays inconnus. Plus tard, c'est la lecture du Contrat Social qui le séduit et change de nouveau ses réflexions et ses goûts. Victor Hugo, dans des pages charmantes, nous décrit lui-même ces merveilleux efi'ets de la lecture et de \ l'exemple sur l'imagination, lorsqu'il nous raconte ses jeux dans le petit jardin des Feuillantines dont il garda toute la vie un si doux souvenir (i). — Il n'est pas jusqu'aux contes de fées qui ne puissent avoir une action très durable. Sont-ils réels ou imaginaires, ces magiciens et ces magiciennes, ces princes et ces princesses dont ils écoutent les hauts faits ?

(1) Voy. également Lamartine, Des Destinées de la poésie. Lamartine nous révèle lui-même, tout en racontant sa jeunesse, quelle a été la première source de ses inspirations»

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Les enfants ne le savent pas au juste, mais leur histoire les intéresse; ils rêvent de toutes les aventures, gracieuses ou terribles, auxquelles ces personnages sont mêlés et, malgré eux, ils cherchent à les imiter.

Lorsque Tenfant quitte la famille pour entrer à l'école, il y apporte ces mêmes dispositions (i). Or, dans ce nouveau milieu, celui qu'il imite le plus volontiers, c'est son maître, surtout lorsque ce maître a su se concilier le respect et l'afTection, car alors ses leçons, sa tenue, son langage sont une continuelle suggestion. Il suffit, quelquefois, lorsqu'à Tapprochc d*un village on rencontre plusieurs enfants réunis, de causer un instant avec eux pour pouvoir apprécier l'éducation qu'on leur donne. — Mais, en môme temps qu'ils sont portés à imiter leur maître, les enfants sont portés à s'imiter les uns les autres; c'est pourquoi, dans une classe, tout acte un peu saillant en provoque d'autres semblables. Le rire, d'un seul élève met tout à coup la classe en joie ; un seul acte d'insubordination peut occasionner très vite une petite révolte, comme un seul exemple de soumission ou de charité peut corriger les plus égoïstes et les plus mutins. L'esprit général d'une école représente précisément la résultante de toutes ces influences diverses qui tantôt s'unissent et tantôt se com-

(i) Par une série d'expériences ingénieuses, MM. Binet et Henri se sont même efforcés de déterminer l'influence de l'âge sur le degré plus ou moins grand de suggestibilité naturelle chez les enfants {Revue philosophique, octobre 1894).

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battent, suivant qu'elles sont plus ou moins bien dirigées (i).

II. — Les faits que nous venons de décrire, nous les retrouvons également, à peine atténués, chez l'homme mûr. Si nous voulons, d'ailleurs, voir combien est encore puissant en nous ce penchant à l'imitation, observons un instant la mère au chevet de son enfant malade : à son insu, elle reproduit tous les mouvements pénibles qu'elle lui voit accomplir ; son visage est douloureux, sa poitrine oppressée ; elle agonise avec lui. C'est une remarque souvent faite que le jeune étudiant en médecine qui assiste à une

(i) M. Bourget, dans le Disciple^ nous a décrit d'une manière saisissante les efTets que peuvent produire sur l'enfant et sur le jeune homme ces mille suggestions qui lui viennent de ses parents, des amis qui l'entourent, des lectures qu'il a faites. Robert Greslou nous raconte ainsi quelle révolution s'opéra dans son esprit après la lecture de Musset et surtout de RoUa : « Toutes les vertus que l'on m'avait prêchées durant mon enfance, nous dit-il, s'aqpauvrirent, se mesquinisèrent, si humbles, si grêles à côté des splendeurs, de l'opulence, de la frénésie de certaines fautes... La foi toute simple, c'étaient ces dévotes, les amies de ma mère, si tristement racornies et vieillottes. L'impiété, c'était ce beau jeune homme qui, au matin de sa dernière nuit, regarde la sanglante aurore et, dans un éclair, découvre tout l'hoçizon de l'histoire et des légendes pour revenir ensuite appuyer sa tête sur le sein d'une fille belle comme son plus beau songe, et qui l'aime trop tard... » Et toutes les images qui l'ont frappé deviennent des prétextes à des rêveries et à des tentations analogues. — Puis, ce sont les ouvrages d'Adrien Sixte qui l'enthousiasment et définitivement le conquièrent. « Ce fut, dans le domaine des idées pures, ajoute le Disciple, le même coup de foudre que jadis, avec les œuvres de Musset, dans le domaine des sensations rêvées. Le voile tomba. Les ténèbres du monde extérieur et intérieur s'éclairèrent. J'avais trouvé ma voie. J'étais votre élève. »

première opération, reproduit, sans s'en apercevoir, plusieurs des gestes du patient. L'image qu'il a dans l'esprit, spontanément ici se réalise.

Lorsque les causes qui donnent naissance à l'imitation se prolongent, elles suscitent ces ressemblances, parfois surprenantes, que présentent certaines personnes vivant d'une vie commune. Dans la manière de parler, de marcher, de raisonner propre à chacun de nous, il serait facile de retrouver les traces des influences que nous avons subies. C'est qu'insensiblement nous nous modelons sur ceux qui nous entourent, comme insensiblement ils se modèlent sur nous. Ainsi s'explique, en partie, ce qu'on ajustement appelé le caractère national^ c'està-dire les ressemblances générales qui existent entre les citoyens d'un même Etat, comme les ressemblances qui existent entre les hommes d'une môme époque et d'une même civilisation (i).

11 existe enfin des cas où le penchant à l'imitation se révèle avec une telle intensité qu'il provoque de véritables épidémies physiques, intellectuelles et morales. En effet, comment expliquer autrement, par exemple, la puissance tyrannique de la mode sur tous les e*>prits faibles, notre engouement pour certains hommes, qu'aujourd'hui nous comblons d'honneurs, et que demain peut-être nous vilipenderons, notre enthousiasme pour des œuvres que nous dédaignerons avant peu ? Comment expliquer encore qu'un

(i) Voy. Marion, la Solidarilé morale.

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acte ait parfois les conséquences les plus inattendues î Un acte d'héroïsme suffît pour décider du sort d'une bataille et entraîner tout un régiment ; la fuile d'un lâche suffît à amener une déroute ; un seul suicide, dans une agglomération d'hommes, suffit à en provoquer plusieurs autres (i). Tous ceux qui ont assisté à une émeute populaire savent jusqu'où peut aller cette contagion de l'exemple. Il n'est besoin souvent que d'un énergumène pour soulever la foule et la conduire aux pires excès (2).

Cette constatation n'est point nouvelle. Rabelais, d'autres encore avant lui, l'avaient faite, et l'histoire des

(1) Suivant le docteur Aubry, le nombre croissant des crimes et des suicides, leur reproduction par séries, l'émulation qui semble exister entre les scélérats de toute espèce pour perfectionner leurs moyens d'action, de même que les cas de plus en plus fréquents d'aliénation mentale seraient inexplicables par l'intervention des seuls facteurs sociologiques. La cause principale de leur développement se trouverait dans le penchant à l'imitation, lequel s'accroît à mesure que nos cerveaux se désiquilibrent et que notre , puissance de faire effort diminue. (D. P. Aubry, la Contagion du meurtre, 1* édit. ; Paris, F. Alcan.)

(2) « Il est des affections dont l'action se porte sur l'intelligence et engendre épidémiquement les altérations mentales les plus singulières. Le moyen âge a été remarquable par plusieurs affections de ce genre ; les unes propagées surtout par l'imitation, les autres développées sous l'influence des idées qui prédominaient parmi les hommes : telle est la chorée ou danse de Saint-Guy épidémique et qui était caractérisée par un besoin irrésistible de se livrer à des sauts et à des mouvements désordonnés... Ces phénomènes révèlent un endroit vulnérable de l'homme, le penchant à l'imitation, et tiennent par conséquent de très près à la vie sociale. De telles maladies se propagent avec la rapidité de la pensée. » (Des Grandes Epidémies [Revue des Deux Mondes, i5 janvier i836], Littré.)

moutons de Panurge est présente à tous les esprits. « Panurge jecte en mer son mouton criant et bellant. Tous les aultres moutons, crians et bellans en pareille intonation, commencearent soy jecter et saulter en mer après à la file. La fouUe estoyt à qui premier y saulteroyt après leur compaignon. Possible n'estoyt les en garder. Comme vous sçavez estre du mouton le naturel tousjours suyvre le premier, quelque part qu'il aille. » Ce naturel du mouton n'est-ce pas aussi celui de l'homme ? Nous croyons l'avoir suffisamment prouvé ; en tout cas, c'est certainement celui de l'enfant, et nous ne devons pas oublier surtout que tout acte que l'enfant accomplit par imitation, contient en lui le germe d'une habitude, et que c'est précisément sous l'influence de l'exemple que son âme et son corps se façonnent, que ses aptitudes se précisent, que son caractère, en un mot, se dessine et se fortifie (i).

III. — Les faits que nous avons recueillis nous ont montré l'universalité de cette tendance qui nous pousse à l'imitation, mais ils nous ont aussi montré qu'elle est loin d'avoir toujours et chez tous môme force et même efficacité ; il convient donc de rechercher quelles conditions la favorisent.

Nous remarquerons d'abord qu'il semble tout à fait inutile pour expliquer cette tendance de recourir, comme le font beaucoup de psychologues, à quelq .c

(i) « Rien n'est si contagieux que rcxcmple, et nous ne faisons jamais de grands biens ni de grands maux qui n'en produisent do semblables. » {Li { > w m . i '

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instinct inné propre aux êtres vivants. La vraie source de Timitation se trouve, comme nous Tavons indiqué déjà, dans la puissance motrice des idées et des images. Si, spontanément, nous sommes portés à traduire d'une manière sensible nos états de conscience et à nous modeler sur les ôtres qui nous entourent, c'est qu'en vertu de l'étroite union qui existe entre le physique et le moral, toute manière d'être de l'âme provoque dans le corps une manière d'être correspondante. Au reste, ne savons-nous pas que tous n'imitent pas également toutes choses ; que les uns reproduisent plus facilement les sons, les autres les formes et les gestes ? Faudra-t-il donc admettre que ces apitudes diverses correspondent à autant d'instincts spéciaux? Où s'arrêtera alors la liste des instincts ? — Ce qui est vrai, c'est que, par suite de la constitution physique et mentale de chacun de nous, ce sont tantôt les images visuelles, tantôt les images auditives, tantôt les images motrices qui ont le plus d'intensité ; il est dès lors naturel que nous puissions plus promptement et plus fidèlement exprimer les unes que les autres. Sérieusement étudié, le penchant à l'imitation, avec les caractères propres qu'il revêt suivant les individus, peut donc nous fournir des indications précieuses sur la nature même de leur esprit et les moyens à prendre pour le diriger.

Il est à remarquer, en second lieu, que les suggestions d'où l'imitation procède ne sauraient avoir, à chaque instant, même influence. L'esprit qui est vi-

vement préoccupé d'une idée est peu sensible aux impressions du dehors ; lorsqu'il s'applique sérieusesement à satisfaire son maître, Télève résiste sans peine à Tentraînement des mauvais exemples.

L'homme qui subit le moins l'action des milieux qu'il traverse, qui conserve le plus longtemps sa personnalité et son originalité propres, est précisément celui qui poursuit sans relâche la réalisation d'une œuvre qu'il a conçue et lui consacre toutes ses pensées. Un Spinoza reste indifférent à tous les bruits du dehors : ni les critiques qu'on lui adresse, ni les offres séduisantes qu'on lui fait, ne parviennent à le distraire de ses projets. En voyant, un jour, Kant modifier sa promenade habituelle, les habitants de Kœnigsberg jugèrent aussitôt, paraît-il, qu'un événement prodigieux avait dû se produire : Kant avait appris, en effet, que la Révolution française venait d'éclater. — Tout autre est Tesprit léger, incapable de réflexion et de résistance ; tout autre l'homme désœuvré dont l'énergie sans emploi, à la moindre sollicitation, s'engage dans la voie où elle est attirée. L'absence d'habitudes est, pour les mêmes raisons, favorable à toute espèce d'imitations : en effet, en canalisant, pour ainsi dire, notre activité, l'habitude l'empêche de se disperser et ne la rend accessible qu'à certaines in fluences déterminées.

Ces remarques nous expliquent pourquoi, chez beaucoup de personnes, le penchant à l'imitation est si vif ; pourquoi elles se transforment avec une rapidité surprenante sous l'action des milieux

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qu'elles traversent. Si Tenfant, mieux que rhomme fait, cède si facilement à toutes les suggestions de ^'exemple, obéit parfois à la moindre impulsion, c'est que sa puissance de réflexion est encore très faible, ^ c'est qu'il n'a point de personnalité marquée, d'habitudes profondes, de règle fixe de conduite capable d'orienter sa vie. Les races inférieures ressemblent sur ce point à l'enfant. Les Fuégiens, par exemple, ont, s'il faut en croire les récils des voyageurs, une aptitude à l'imitation si merveilleuse, qu'ils reproduisent spontanément les gestes des personnes qui leur parlent. Les mêmes faits, plus ou moins atténués, il est vrai, peuvent s'observer chez les esprits faibles, chez tous ceux qui possèdent une organisation maladive, impressionnable à l'excès et propre à recevoir toutes les empreintes. De là, la mobilité de leur caractère ; de là aussi l'empire absolu que certaines personnes prennent sur eux.

Enfin, pour que la suggestion produise non point une imitation imparfaite et passagère, mais une imitation fidèle et durable, il faut, — et c'est là une conséquence de ce qui précède, — qu'elle réponde à nos dispositions actuelles, à quelqu'une de nos habitudes ou de nos tendances héréditaires, en un mot à nos préférences et flatte notre sensibilité. Elle peut alors devenir irrésistible. — Toutefois, son auxihaire le plus précieux, c'est la sympathie, car on est toujours heureux de ressembler à ce qu'on aime. La sympathie seconde l'imitation d'une double manière : en endormant les tendances ennemies qui pourraient la

combattre, en éveillant celles qui la peuvent aider, de telle sorte que Timpulsion vient à la fois du dedans et du dehors, de la perception et de l'imagination, ou plus exactement de Tesprit et du cœur.

Quant aux phénomènes de contagion morale dont nous avons parlé, ils s'expliquent de la même manière. Si ces phénomènes présentent souvent une intensité extraordinaire, c'est que les suggestions alors se multiplient. Il se produit une sorte de réverbération intellectuelle et morale, et l'on peut dire vraiment que les âmes s'allument les unes les autres. — En outre, quels sont ceux qui, dans une émeute, par exemple, deviennent les plus audacieux et les plus bruyants ? Ce sont, d'ordinaire, les plus timides, et c'est logique: hésitants par nature, habitués à se laisser conduire, incapables de prendre d'eux-mêmes une résolution virile, voici que tout à coup ils sont saisis et emportés par le courant. Leur activité a enfin trouvé une voie où s'exercer, soutenue par l'exemple de ceux qui l'entraînent. Nul retour sur soi, nulle réflexion : une seule idée les fascine, et ils la suivent sans le moindre souci des résultats. Aussi, quand la répression commence, sont-ils les premiers découverts et punis. Les autres, les habiles, ont eu assez de présence d'esprit pour se mettre à l'abri. Les mêmes faits se reproduisent, en petit, dans nos classes. On est souvent étonné, à la suite d'une mutinerie, de trouver parmi les coupables des enfants dont le caractère fut toujours droit et honnête ; or il est rare qu'ils ne soient pas les premiers inculpés et les plus malha-

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biles à justifier leur conduite. Les meneurs, eux, ont su se tenir à l'écart et se ménager des circonstances atténuantes (i).

En résumé, — et cette conclusion nous ramène aux principes que nous avons posés au début de cette étude, — le penchant à l'imitation est bien proportionnel à la force motrice de l'image qui lui donne naissance, et la force de cette image est ellemême subordonnée à l'intensité du sentiment qui l'accompagne.

(i) L'exemple n'offre pas toujours cette puissance irrésistible ; pour rintelligence réfléchie, il est simplement une raison qui nous pousse à agir, mais que nous pouvons repousser. Souvent nous hésitons entre plusieurs partis ou doutons de nos propres croyances ; alors l'exemple d'autrui nous décide et nous rassure. Il nous aide à prendre une résolution, à chasser les idées qui nous obsèdent et aussi à nous excuser de bien des fautes. Il est le meilleur auxiliaire de Tauto-suggestion.

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