CHAPITRE IV
I. Analyse de rémotion esthétique : ses principaux caractères. — II. Ses causes : facultés qu'elle met en jeu. — III. Conditions qui la favorisent ou la contrarient. — IV. Du Beau idéal. — V. Influence du Beau idéal sur nos différentes facultés. — VI. Nécessité d'une éducation esthétique.
Des suggestions naturelles qui ont leur cause soit en nous, soit hors de nous, nous détachons ici les suggestions esthétiques qui l'emportent sur toutes les autres, sinon par l'importance, du moins par la complexité. La beauté que nous révèlent les sens, la beauté réelle, agit, en effet, sur Tâme tout entière, sur la sensibilité qu'elle émeut, sur l'intelligence qu'elle éclaire et sur la volonté qu'elle pousse à l'action ; en outre, l'idéal que l'imagination se forme à l'occasion des perceptions sensibles, nuance de telle sorte nos sentiments et nos pensées qu'on en retrouve le reflet dans toutes nos paroles et tous nos actes. Il est donc utile de rechercher quelle estlana-
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ture propre de Fémotion esthétique, quelles en sont les causes, et comment se manifeste son influence.
I. — Une première remarque àfaire, c'est que cette émotion a sa source dans la sensation elle-même. L'aveugle et le sourd de naissance ne sauraient soupçonner ni la beauté des couleurs, ni celle des accords qui nous charment. Si Milton se plaît encore à décrire des paysages qu'il ne peut plus voir, Beethoven à composer des mélodies qu'il ne peut plus entendre, c'est que, grâce à la mémoire et à l'imagination, il leur ' est permis de faire revivre leurs sensations disparues, — Toutefois, si l'émotion esthétique a sa source dans la sensation, elle ne se confond point avec elle. Il existe, en effet, un grand nombre de sensations extrêmement agréables et auxquelles il serait difficile, autrement que par métaphore, d'accorder la beauté. Telles sont celles que nous procure un mets délicieux, ou une douce chaleur par les froids rigoureux de l'hiver. Il est à remarquer également que les sens qui nous fournissent le plus de sensations sont aussi ceux qui ont le moins de valeur esthétique : le sens vital en est dépourvu ; on ne peut guère, sans exagération, parler de la beauté d'une saveur ou de la beauté i d'un parfum ; mais, en revanche, combien sont nombreuses les sensations que le sens interne, le goût et l'odorat nousprocurenti lien esttout autrement de la vue et de l'ouïe: à l'état normal, les impressions qu'ils reçoivent sont à peu près indifférentes, c'est-à-dire ni agréables ni désagréables, mais c'est par eux que la beauté, sous ses formes les plus variées, nous est
connue. Comme on Ta observé justement, ilpeutmôme y avoir opposition entre l'émotion esthétique et la sensation qui raccompagne : avec un instrument défectueux, un artiste de talent pourra nous charmer encore et, tout en ne faisant naître que des sensations peu agréables, provoquer un sontimenttrès doux(i). Hâtons-nous d'ajouter, cependant, que ce sentiment sera beaucoup moins pur que s'il s'harmonisait avec la sensation elle-même.
Distincte de la sensation, l'émotion esthétique se distingue encore de tout autre sentiment par des caractères précis.
Et d'abord, elle ne suppose pas, pour être éprouvée, la connaissance préalable de l'objet qui la provoque, ni celle de sa destination propre, ou des causes qui l'ont produit. Pour être charmé à la vue d'une fleur, d'un beau paysage, point n'est besoin de savoir ce que c'est qu'une fleur, ce que c'est qu'un paysage. C'est là ce que Kant exprimait en disant que le Beau plaît sans concept. La définition d'un objet n'est donc pas nécessaire pour que nous ayons une émotion esthétique ; dans certains cas môme, elle pourrait être nuisible en suscitant des préoccupations étrangères à la beauté, des préoccupations relatives, par exemple, à la moralité ou à l'intérêt. — Ainsi s'explique que môme les tout jeunes enfants puissent être séduits par des sons, des couleurs ou
(i) Voy. surtout Cousin, le Bien, le Beau et le Vrai; Levôque, la Science du Beau\; Kant, Criliqae du Jugement ; Jouffroy, Eslhéiique,
des formes qu'ils perçoivent pour la première fois.
En second lieu, dès qu'intervient la réflexion, l'émotion esthétique est conçue par nous comme devant être éprouvée par tous nos semblables, et le jugement qui l'accompagne comme ayant une valeur universelle. « Lorsque je juge qu'une chose est belle, dit Kant, j'exige que les autres soient de mon sentiment. » S'il en existe qui ne la goûtent ni ne l'apprécient, nous songeons moins à les blâmer qu'à les plaindre, car de combien de joies ils sont privés! Volontiers nous les considérons comme nous étant inférieurs, les comparant aux aveugles de naissance qui ne peuvent admirer les couleurs. De là, parfois, un sentiment qui n'est point sans danger, si la raison ne le surveille.
Considéré maintenant en lui-môme, — et c'est par là r se distingue encore des émotions purement physiques, — le sentiment du beau nous paraît être libre de tout égoïsme et de toute vanité. Quand nous l'éprouvons, nous sommes à lui tout entiers, et nous songeons si peu à en jouir en avares, que le plus souvent nous cédons au besoin de le communiquer à nos semblables pour leur faire partager notre enthousiasme. Il devient même d'autant plus intense qu'il se développe dans un plus grand nombre de personnes. Un concert auquel nous assisterions seul, nous toucherait assurément beaucoup moins que si nous sentions à nos côtés des milliers d'auditeurs dont l'âme bat à l'unisson de la nôtre. C'est qu'en effet l'émotion esthétique est essentiellement commu-
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nicative et contagieuse, en même temps qu'elle est désintéressée.
Nous ajouterons, comme conséquence des caractères précédents, qu'elle affranchit Vâme et lélève. Devant elle, lorsqu'elle est vive, s'enfuient les préoccupations et les soucis ; par elle, nous devenons meilleurs. Il est rare que des pensées basses trouvent asile dans le cœur de celui qui sent fortement la beauté et qui l'aime pour, elle-même. Aussi n'a-t-clle rien d'exclusif, et l'amour qu'elle inspire se conciliet-il aisément avec toutes nos inclinations les plus légitimes : l'amour de la faraille, l'amour de nos semblables et l'amour de Dieu. Lorsque l'amour du Beau dégénère en passion et en fanatisme, c'est qu'un alliage étranger est venu en altérer la nature. Ces effets dont l'importance ne saurait être méconnue, tous les philosophes qui se sont occupés de la beauté ont pris soin de les bien mettre en relief. « A la vue d'un objet que la beauté éclaire d'un de ses rayons, dit Platon dans le Phèdre^ l'âme frémit..., puis elle contemple cet objet aimable et le révère à l'égal d'un Dieu ; et, si elle ne craignait pas de voir traiter son enthousiasme de folie, elle sacrifierait à l'objet bienaimé, comme à l'image d'un Dieu, comme à Dieu luimême. » — «Le Beau, ajoute Kant,nousprépareàaimer quelque chose ; il nous permet de passer, sans un saut i trop brusque, de l'attrait des sens à un intérêt moral habituel, en nous apprenant à trouver dans les objets mêmes des sens une satisfaction libre et indépendante de tout attrait sensible. » M. Renouvier va plus
loin et soutient que « Fart nous fait sympathiser avec la vie humaine tout entière, qu'il généralise nos sentiments et nos passions et nous met dans l'état d'une personne sœur de toutes les autres à qui rien d'humain n'est étranger. »
II. — L'étude de ceç caractères nous aide à comprendre quelles facultés le Beau met en jeu et comment peut s'expliquer le sentiment si complexe qu'il provoque.
Comme tous nos autres sentiments et, du reste, comme tout plaisir, l'émotion esthétique ne peut provenir que du développement normal de notre activité. « Lorsqu'il y a 4)laisir, disait Aristote, c'est que notre activité se développe conformément à sa nature ; lorsqu'il y a douleur, c'est que cette activité est entravée dans son développement et détournée de sa véritable fin. » Ces principes restent toujours vrais, quels que soient d'ailleurs les cas particuliers auxquels on les applique. Toutefois, si le plaisir esthétique provient du développement normal de notre activité, on n'en saurait conclure que l'activité, en se développant normalement, nous procure toujours le sentiment du beau. C'est là ce qu'ont bien compris les philosophes qui se sont occupés de ce sujet lorsqu'ils ont établi une distinction bien tranchée entre ces deux modes d'activilé : le travail et le jeu. Travailler, c'est agir en vue d'une fin déterminée; c'est poursuivre soit son intérêt, soit son perfectionnement moral : notre action, la mise en œuvre de notre intelligence et de notre volonté n'est qu'un moyen ; c*est,
avant tout, au résultat que nous songeons. Or il est évident qu'en s'exerçant ainsi, l'activité ne saurait faire naître l'émotion esthétique proprement dite, cette émotion étant nécessairement combattue et en païUe étouffée par des considérations relatives au bien et à l'utile. Elle ne peut plus avoir les caractères qiif nous lui avons reconnus, être vraiment désintéressée et libre de tout souci étranger.
Elle ne peut donc dériver que d'une activité dejeu^ c\\sL-à-dire d'une activité qui se développe et s'exerce pour s'exercer, et qui trouve dans cet exercice même Ja plus complète satisfaction, celle qui paraît être l'accompagnement de la vie la plus intense, la plus libre et la plus communicative àlafois(i). Cependant, si re sont là les caractères propres de l'a 3tivité de jeu, il ne nous semble pas que toute activité de jeu soil apte à produire l'émotion que nous avoi is décrite. L\ il Tant que l'on délivre de son maillot prend plaisir il ai^^ir et à crier, à jouer en se mouvant et en criant, comme l'animal mis en liberté se plaît à sauter et à courir, uniquement pour dépenser le surcroît d'activilé qui déborde en lui. Mais n'est-il pas un peu arbitraire d'assimiler avec le sentiment esthétique la jcji/ qu'il se procure ainsi? Le sentiment seul est cal hé tique, croyons-nous, qui résulte non du libre jtîii de nos seules énergies physiques, mais du libre JL'u de nos facultés supérieures, lorsqu'elles sont en harmonie avec nos énergies précédentes, en un mot,
h) Voy. Guyau, les Problèmes de VesthéHque contemporaine vif Art au point de vue sociologique (Paris, F. Alcan).
de Faccord de nos dilTérents pouvoirs, les inférieurs agissant de concert avec Fentendement et l'imagination. De là précisément le caractère d'universalité que nous attribuons aux joies esthétiques, de là leur excellence et leur dignité, de là aussi leur puissance.
III. — Par cela môme que le sentiment du beau met en jeu des facultés fort différentes, on conçoit qu'il existe certaines conditions plus favorables que d'autres à son éclosion et à son développement.
L'état de nos organes, notre éducation et notre instruction, la vivacité de nos facultés Imaginatives, la rectitude de notre jugement, telles sont les causes les plus générales qui expliquent notre aptitude ou notre inaptitude à comprendre plus spécialement tel ou tel genre de beauté. Une vérité nettement établie, en effet, c'est que nous sommes loin de pouvoir tous éprouver également le sentiment du beau et l'éprouver en présence des mêmes objets. Comme nous l'avons montré précédemment, les visuels, les auditifs et les moteurs, recevant des choses des impressions différentes, doivent être différemment émus. De même, les émotions doivent nécessairement varier suivant que les facultés de l'esprit, plus ou moins cultivées, s'éveillent ou non au contact du monde sensible. — Il faut tenir compte, en second lieu, de nos dispositions du moment ; on peut admettre, en thèse générale, que, pour bien apprécier le beau, il est nécessaire que notre activité ne soit ni trop impatiente de s'exercer, ni trop fatiguée par un exercice prolongé. Comme
on Ta judicieusement observé (i), au départ pour une excursion dans la montagne, on ne s'attarde guère, ordinairement, à admirer le paysage ; le soir venu, lorsqu'on est lassé, on ne Fadmire guère davantage. \ C'est entre ces deux extrêmes que se trouve l'heure 1 la plus propice à l'émotion esthétique. De plus, tout ce qui fait naître des distractions, — les sollicitations extérieures, l'intérêt, l'inquiétude, le remords, — nuit par là même aux suggestions qui pourraient nous venir de la beauté. Pour bien goûter le beau, il faut le goûter avec toute son âme. Celui que préoccupe uniquement l'intérêt ne sera jamais véritablement artiste; celui qui cède aux moindres impressions du dehors ne saurait recevoir une image profonde des chefs-d'œuvre qu'il aperçoit. De même, comment faire apprécier une belle poésie, une belle / action, à un enfant qui ne songe qu'au jeu et que ses ' camarades sollicitent du regard? Comment éveiller en lui le sentiment du beau, lorsqu'on vient de le punir pour quelque faute un peu grave? Pour faire comprendre et aimer la beauté, comme pour faire comprendre et aimer le devoir, il faut donc savoir choisir son heure, ou Ton n'est qu'un éducateur médiocre. Signalons enfin, au nombre des conditions défavorables à l'action du beau, le goût excessif de la critique sur lequel nous aurons l'occasion de revenir plus tard. On ne saurait trop se convaincre de l'influence néfaste qu'a sur beaucoup d'esprits
(i) Souriau, De la Suggeslion dans VarU ,
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celte tendance à rechercher toujours les côtés défectueux des choses, à jouir moins de leurs qualités que de leurs défauts, à ne louer jamais franchement et sans réserve. Elle abaisse l'esprit et dessèche le cœur, car elle tue Fenthousiasme qui seul nous rend capables de comprendre les belles choses et les bonnes actions.
IV. — Jusqu'ici nous avons supposé que l'esprit se borne en quelque sorte à subir l'action de la beauté, mais, en réalité, il n'en est pas ainsi. L'émotion esthétique, en effet, nous stimule en même temps qu'elle nous séduit ; et c'est sous son influence que, par suggestion, naît et se forme l'idéal.
Consultons, d'ailleurs, l'expérience. Dès que le beau cesse pour ainsi dire d'absorber, comme il arrive souvent au premier moment, toute notre activité et toute notre attention (i), nous remarquons aussitôt qu'aux sentiments et aux images qu'il a suscités s'unissent d'autres images et d'autres sensations. Aux perceptions des sens s'ajoutent, grâce à l'association des idées, les nombreuses richesses de la mémoire ; des comparaisons souvent incon-
(i) On a rapproché, non sans raison, la fascination qu'exerce sur nous la beauté, dès qu^elle s'offre à nous, de la fascination hypnotique (Souriau, op. cit.). Il existe cependant entre elles des différences importantes : en effet, la fascination hypnotique n'implique, à proprement parler, ni plaisir ni douleur ; si quelque émotion l'accompagne, elle est plutôt pénible. La fascination produite par la beauté est toujours accompagnée, au contraire, d'une émotion agréable. D'un côté le sujet se sent asservi, de l'autre il se sent affranchi et libre.
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scientes s'établissent ; des objets sensibles, Timagination fait disparaître les défauts qui la blessent, la raison, tous les désaccords qui froissent son besoin d'ordre et d'harmonie, et, peu à peu, surgit une conception nouvelle de la beauté, conception idéale et distincte de la beauté réelle que nos sens nous ont révélée. Or, dès qu'elle est formée, cette conception, qui est due à la fois aux suggestions de l'expérience et au travail de notre esprit, devient une force véritable dont l'action se fait sentir dans tous les actes de notre vie.
V. — Et d'abord, l'action de cet idéal est facile à découvrir dans nos manières d'agir et de penser habituelles, dans notre langage et même dans notre tenue. — Il est bien vrai que le sentiment du devoir est le plus puissant de tous pour nous éloigner du mal ; mais il est incontestable également que celui-là sera moins qu'un autre séduit par les plaisirs grossiers et les distractions malsaines, trop souvent recherchées de la foule, qui, de bonne heure, se sera familiarisé avec les joies esthétiques les plus élevées. Si le goût du beau était plus répandu, l'amour des arts plus cultivé, les lieux de plaisir seraient moins florissants et nos musées plus suivis. « Une des premières causes des vices du peuple, dit Condorcet, vient du besoin d'échapper à l'ennui dans les moments de loisir, et de ne pouvoir y échapper que par des sensations et non par des idées. » D'où vient encore que tant de personnes semblent affectionner dans leur langage les termes vils et bas, les trivialités
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inconvenantes, les plus ineptes plaisanteries? Non précisément de ce qu'elles ne possèdent pas le sentiment de leur propre dignité, — plusieurs sont très honnêtes et ne souffriraient pas qu'on leur manquât de respect, — mais de ce qu'elles n'ont que peu ou point de goût, par défaut d'éducation. Comparez à ce langage celui des ouvriers qui aiment les lectures sérieuses et s'intéressent aux belles œuvres. Rien entre eux de commun. C'est que ces ouvriers incon. sciemment se modèlent sur l'idéal plus élevé que s'est créé leur esprit. Les Grecs allaient plus loin encore et prétendaient que l'action de la beauté influe sur les mouvements du corps comme elle influe sur ceux de l'âme, et qu'elle les rend plus parfaits. Il serait aussi peu logique, croyons-nous, de nier cette action que de l'exagérer. S'il est vrai, en effet, que toute image tende à se traduire au dehors par des mouvements appropriés, il doit être vrai aussi que la contemplation des belles choses et leur méditation prolongée se reflètent, en quelque manière, au moins sur notre physionomie. « Nous ne pouvons, écrit Platon, contempler dans les œuvres de la nature et de l'art une parfaite harmonie, sans participer à l'intelligence qui l'a réalisée ; nous apprenons, en imitant des mouvements si réguliers, à corriger l'irrégularité des nôtres. De même, ajoute-t-il, en nous donnant la musique, les Muses ont voulu nous aider à régler et à mettre d'accord entre elles les révolutions capricieuses de notre âme. »
Dans les travaux auxquels notre profession nous
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oblige, les suggestions du beau sont non moins apparentes. Si ces travaux ne sont pas purement mécaniques, nous cédons toujours, consciemment ou non, en les accomplissant, à une tendance qui nous porle à les rendre aussi esthétiques que possible. Il ne nous suffit pas que notre œuvre soit utile, il faut qu'elle I nous plaise. Le laboureur qui est fier des sillons réguliers qu'il a tracés ; le serrurier, des ferrements aux contours faciles qu'il a forgés; le menuisier, des meubles enrichis d'ornements qu'il a construits, ont obéi au sentiment intime de la beauté qu'ils portent en eux. Par cela même qu'ils ont du goût, ils sont poussés sans cesse à rechercher une perfection plus grande, tandis que d'autres moins bien doués restent immobilisés dans la routine. Pour ceux-ci, le travail n'est guère qu'une tâche forcée, monotone et pénible; pour ceux-là, il est une tâche agréable, car il met en œuvre toutes les facultés de l'esprit qui le dirige. D'où vient, à l'étranger, le succès de nos productions industrielles malgré la concurrence acharnée qui leur est faite ? Elle vient précisément du goût artistique de nos ouvriers et du sentiment plus délicat qu'ils ont de la beauté. — Qu'il en soit de môme pour le littérateur, le sculpteur, le peintre... est-il besoin de le prouver? Mieux que nous, en effet, ils apprécient le beau et savent Texprimer; mieux que nous, ils peuvent se former un idéal de plus en plus élevé. Ce qui nous frappe toutefois dans leurs œuvres, ou du moins dans les œuvres de certains d'entre eux, c'est l'influence obsédante que paraît exercer sur leur
esprit un certain idéal déterminé de beauté. De \h, dans leurs livres ou dans leurs tableaux, un certain nombre de caractères communs faciles à reconnaître, de là, la reproduction, sous des traits différents, des mêmes personnages; de là aussi une preuve concluante de la puissance et de la fécondité des sugges- ', tions esthétiques. En résumé, il est permis de conclure que toutes nos œuvres reflètent l'idéal que chacun de nous s'est fait(i); si cet idéal manque d'élévation et de netteté, nous sommes condamnes d'avance à la médiocrité.
On trouverait aisément la confirmation de ces conclusions dans l'opposition manifeste qui existe entre les effets de la beauté et ceux de la laideur. Celle-là fait naître une émotion agréable, celle-ci une émotion pénible. Le sentiment du beau dilate en quelque sorte l'âme, le sentiment de la laideur l'assombrit ; aussi donnent-ils naissance à des suggestions bien distinctes. Celles du beau sont saines et fortifiantes; celles delà laideur, comme l'a si éloquemment prouvé Gœthe dans ses mémoires, sont déprimantes pour le corps aussi bien que pour l'esprit. Aussi convient-il d'éloigner le plus possible des regards tout ce qui peut sans besoin heurter le goût et le fausser. Il faut
(i) On peut soutenir que chacun de nous a son idéal particulier. Placez dix peintres d'un mémo pays, d'une même école, en présence d'un même sujet: ils feront dix tableaux différents qui tous cependant pourront reproduire lidèiementle modèle. Pourquoi? C'est que chacun d'eux a entrevu ce modèle à travers lidéal qu'il porte en lui et dont il s'inspire à son insu.
en cela imiter la nature qui use de la laideur avec discrétion, et n'en olFre aux yeux qu'autant qu'il est nécessaire pour nous permettre de mieux goûter, par contraste, le charme de la beauté.
VI. — Si tels sont les effets du beau sur nous, il semble que Futilité d'une éducation esthétique soit aussi évidente que l'utilité d'une éducation intellectuelle et morale. On a cependant élevé contre elle, de nos jours, des protestations vives et nombreuses qui toutes se résument en cette formule : L'Art et le Peuple sont ennemis. Bonne pour les classes riches, l'éducation esthétique ne saurait être que nuisible aux classes laborieuses. En effet, nous dit-on, si nous développons le sentiment du beau chez les enfants du peuple, n'est-il pas à craindre que nous les attirions vers un idéal qui n'est pas fait pour eux, et qu'ils prennent en dégoûtla réalité souvent décevante ? Voudront-ils encore se livrer aux durs labeurs et accepter la pénible existence des travailleurs ? — Ces craintes pourraient être fondées si, dans nos écoles primaires, l'éducation esthétique dominait toutes les autres ; or nous savons que jamais on ne songera à lui accorder une telle importance. En outre, au lieu d'accuser le sentiment du beau, lorsque l'ouvrier parfois s'insurge contre la situation qui lui est faite, ne serait-il pas plus juste d'accuser les épreuves de toutes sortes qu'il a à subir dans la lutte pour la vie, les maladies, les revers et plus souvent encore les passions, le manque de courage et de volonté ? — On ajoute que si le sentiment du beau procure les
jouissances les plus vives et, à certains égards, les plus saines, il nous rend, en revanche, de plus en plus accessibles à la souffrance. Les délicats sont malheureux. Or n'est-il pas dangereux d'affiner ainsi la sensibilité de l'ouvrier, étant donné les milieux où il doit vivre et les travaux qu'il doit acccmpUr ? — Que l'éducation esthétique ouvre l'âme à des émotions nouvelles et accroisse sa puissance de souffrir, on ne saurait le contester; mais il faudrait savoir s'il est légitime de s'en plaindre. En développant le sens moral de nos enfants, ne les rendons-nous pas aussi de plus en plus accessibles au remords, partant à la douleur? Les lois, en accordant aux citoyens une liberté de plus en plus grande, ne les ont-elles pas exposés à commettre les plus grands crimes? Faudra-t-il exorciser et la liberté et la moralité ? En tirant d'un tel raisonnement toutes les conséquences logiques qu'il renferme, on arriverait aux conclusions les plus étranges. Quel serait alors l'idéal poup l'ouvrier? — Ce qu'on oublie, c'est qu'il est nécessaire de développer toujours ce qui donne à l'existence du prix et rend la vie digne d'être vécue ; c'est que le goût et le culte du beau, comme nous l'avons montré, ont précisément pour effet d'élever l'âme tout en apportant un remède aux désenchantements et une satisfaction à ceux qui souffrent. — Enfin, on accuse le sentiment du beau d'avoir suscité le luxe qui ruine tant de familles, et l'amour des grandes villes qui a dépeuplé nos campagnes. — Raisonner ainsi, c'est expliquer par une cause bien simple des faits qui
jusqu'ici avaient paru des plus complexes. Que l'on attribue au goût du beau le soin que mettent aujourd'hui, mémo les plus humbles ouvriers, à décorer leur demeure et à se vêtir décemment, élégamment même, lorsqu'il s le peuvent, rien depluslégitime; mais ce luxe ne saurait être considéré comme un mal ; quant à l'autre, il provient de sources toutes diflerentes que les moralistes et les économistes nous ont depuis longtemps fait connaître. Nous ne croyons pas davantage qu'on doive attribuer à un sentiment esthétique exagéré la désertion de nos campagnes. Si la vie des champs était moins dure et surtout si le travail y était plus rémunérateur; si les enfants, de bonne heure, étaient mieux informés de toutes les épreuves qui les attendent dans les grands centres ouvriers dont il rêvent ; si, enfin, on leur avait mieux appris à aimer leur village et les plaisirs simples qu'ils y goûtent, peut-être songeraient-ils moins à s'en éloigner. — Au lieu de bannir toute éducation esthétique de l'école primaire, nous voudrions qu'on l'y développât au contraire davantage. Platon, qui nous a laissé sur l'éducation tant d'utiles conseils, demandait qu'on entourât les enfants des œuvres les plus belles. « Ces œuvres, disait-il, font toujours parvenir soit aux yeux, soit aux oreilles, quelque chose d'honnête, de même qu'un vent agréable qui souffle dans une région saine apporte avec lui la santé. » C'est la même doctrine que défend M. Ravaisson en se plaçant surtout au point de vue qui nous occupe ici. Il souhaiterait « que l'enfance et la jeunesse de toutes classes,
mais surtout Tenfance et la jeunesse appartenant aux classes populaires, fussent élevées, avant tout, comme dit un poème d'un temps qu'on représente souvent comme tout à fait barbare, In hymnis et canticis; que les enfants, les jeunes gens, les adultes fussent, dans nos écoles, entourés de reproductions fidèles des chefs-d'œuvre de l'ordre le plus élevé, afin qu'ils pussent en recevoir soit une féconde inspiration, soit, tout au moins, une utile influence. » — « On se plaint, ajoute-t-il, que les heures de loisir soient trop souvent remplies par des distractions ou des joies d'un ordre tout matériel, où les mœurs .se corrompent, où l'esprit s'avilit. En serait-il de même si les classes populaires étaient mises en état de goûter les satisfactions d'ordre supérieur que procurent les belles choses; si elles étaient instruites, fût-ce dans une faible mesure, à se plaire dans cette sorte de divine et salutaire ivresse que procurent, par l'ouïe et par la vue, les proportions et les harmonies ? (1) »
Nous sommes donc autorisés à conclure que l'éducation esthétique ne saurait être considérée comme un simple luxe et un superflu. Elle est, au contraire, le complément indispensable d'une bonne éducation générale et la condition nécessaire du bien-être de l'ouvrier et du progrès social. Nous ajouterons môme que cette éducation s'impose à notre époque plus impérieusement que jamais. En effet, lorsque les croyances religieuses s'affaiblissent ; lorsque de tous
(1) Ravaisson, Dictionnaire pédagogique^ article Art. Voy. également Maillet, Psycliologie de V homme et de V enfant.
côtés on a combattu, suivant Texpression d'un orateur contemporain, pour « interrompre la vieille chanson qui berçait la misère humaine », faudra-t-il donc tarir encore les sources profanes de Fart ? Ils sont vraiment sans pitié pour le peuple, ces prétendus amis qui, méthodiquement cherchent à lui ravir toutes ses joies les plus douces, comme autant d'illusions dangereuses.
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