‹ La suggestion: son rôle dans l'éducationChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. De quelques effets anormaux de la suggestion natu- ' relie. — II. Des suggestions hypnotiques. — Léthargie, catalepsie, somnambulisme. — Procédés employés pour obtenir le sommeil hypnotique. — Effets des suggestions hypnotiques sur nos différentes facultés : suggestions de sensations, de mouvements et d'actes. — Hallucinations négatives et hallucinations rétrospectives. — Changements de personnalité. — III. Des suggestions post-hypnotiques.

Les faits que nous venons de recueillir et de grouper ne s'écartent point, pour la plupart, des faits ordinaires que chacun, grâce à Texpérience et à la mémoire, peut aisément contrôler ; or, ces mêmes faits, nous les retrouvons grossis dans Fétat hypnotique et avec des traits plus saillants qui permettent d*en mieux apprécier encore la nature et l'importance. Il est donc indispensable de les étudier sous ce nouvel aspect; mais, auparavant, signalons quelques phénomènes intermédiaires qui, parleur caractère anormal, servent de transition entre les suggestions dont

yo LA SUGGESTION

nous avons parlé et celles qu'il nous reste à décrire. I. — Au premier rang des suggestions, nous avons placé celles que l'homme peut se faire involontairement à lui-même. Des exemples nombreux nous ont prouvé que ces auto-suggestions peuvent, dans certains cas, soit accroître, soit diminuer notre sensibibilité. Il suffît de fixer un instant son attention sur une partie du corps, en s'imaginant qu'elle est douloureuse, pour éprouver parfois de la douleur (i), de songçr à rougir, pour que le sang afflue aussitôt au visage ; mais l'influence de l'idée ou de l'image suggérée produit des résultats plus frappants, puisqu'elle peut donner naissance à de véritables stigmates. L'exemple de Louise Lateau qui, en 1868, à la suite de prières prolongées, présenta aux deux pieds, aux deux mains et au côté gauche de la poitrine des marques rouges d'où le sang s'échappait, est d'autant plus concluant que, depuis cette époque, dans des circonstances analogues, on en a observé plusieurs autres semblables.— Lorsqu'au contraire elle émousse la sensibilité, l'auto-suggestion peut susciter la paralysie, voire même l'anesthésie complète d'un organe. Nous avons, à ce sujet, mentionné Yagoraphobie, mais combien d'autres maladies sont causées par des émotions un peu vives I Ces faits, d'ailleurs, ont été depuis longtemps constatés et décrits. Tous les au-

(1) M. Fouillée, en nous décrivant les résultats d'une observation faite sur lui-même, nous montre comment il en est arrivé à reproduire un mal de dents. Voy. Psychologie des idées- forces^ t. ï, p. 200.

leurs qui se sont occupés de riiisloue de la magie nous parlent de talismans, de charmes et de paroles mystérieuses qui rendaient les initiés insensibles à la souffrance : au milieu même des plus cruels supplices, ils conservaient le calme le plus complet, aucun geste ni aucun cri ne trahissant la douleur (i). C'est à tort, croyons-nous, que ces récits ont été le plus souvent considérés comme imaginaires : des expériences précises faites de nos jours permettent de les interpréter plus justement. Nous verrons, en effet, que ja plupart de ces phénomènes reparaissent dans l'hypnotisme. Si certains accusés subissaient, sans pâlir, la torture, c'est qu'en réalité ils étaient devenus insensibles sous l'influence de cette seule pensée qu'ils portaient avec eux un talisman souverain.

Lorsqu'elles ont leur cause non plus en nous, mais hors de nous, les suggestions agissent ordinairement sur l'esprit de telle sorte que leur action passe inaperçue ; on conserve, en leur cédant, l'illusion de la liberté. Or, il arrive quelquefois qu'une suggestion • se réalise malgré nous, alors même que rinlclligence se rend parfaitement compte de sa faiîsselé, de son absurdité même.

M. Richet, qui a fait à ce sujet sur plusieurs personnes d'intelligence tout à fait normale et n'ayant aucune trace d'affection névropathiquc quelconque, des expériences fort instructives, dit un jour à M. V. : w Voici de l'eau qui est très amère, essayez de la

(1) Voy. dans P. Janet, VAutomalisme psychologique^ p. 212, des exemples analogues (Paris, F. Alcan).

boire. — Je sais, répond-elle, que l'eau n'est pas amère, » et elle porte le verre à ses lèvres ; mais elle ne peut se décider à y goûter et fait d'étonnantes grimaces, comme s'il s'agissait vraiment d'une solution nauséabonde. Enfin, après deux ou trois minutes d'hésitation, sur les instances de toutes les personnes qui sont là, elle se décide à boire, non sans nouvelles marques de dégoût. « Eh bien! lui dit-on, pourquoi ces grimaces? Est-ce que c'est bien amer? — Non, dit-elle, pas du tout, mais je ne puis agir autrement (i). » Chacun de nous a certainement observé beaucoup de faits analogues. Qu'un fâcheux plaisant dise dans un repas que tel mets a mauvais goût, qu'il est préparé avec un soin douteux, et aussitôt, aurionsnous la certitude que cette remarque est fausse et malveillante, nous laissons le mets de côté, pris d'une répugnance invincible. Sur les enfants, ces suggestions agissent encore plus fortement que sur nous. — Ce qui a lieu pour le sens du goût a lieu également pour les autres sens. « Je dis à M™* M., ajoute l'auteur que nous venons de citer : « Voilà un serpent. ». Elle se met à rire et me répond : « Je sais bien qu'il « n'y en a pas ,» et cependant elle recule... « Pourquoi « reculez-vous ? — Je ne sais pas, mais, en tout cas, « je ne le vois pas. — Eh bien ! lui dis-je, le voici qui « approche. » Alors, bien qu'elle ne le voie pas davantage, elle semble prise d'une véritable frayeur. Elle court dans la chambre, se cache derrière les rideaux,

(i)Ch.Richet,i?eî;wep/î/7osop/z/7«c,t.XXI,pp.32ietsuivantrs.

monte sur les chaises, comme si réellement elle voulait échapper à ce serpent qu'elle sait très bien ne pas exister. 11 y a donc contradiction tout à fait extraordinaire entre ces gestes irrésistibles et cette absence d'hallucination. L'image suggérée l'emporte ici sur la pensée^ réfléchie. A cet exemple nous pourrions tous en ajouter beaucoup d'autres, car de tels phénomènes se constatent souvent, surtout chez les femmes > et chez les enfants. J'en connais auxquelles il suffirait de dire : « Il y a un oiseau dans la chambre ou un chien dans l'escalier, » pour leur occasionner, bien qu'elles sachent que mon assertion est fausse, de véritables terreurs qui atteindraient vite les proportions d'une crise nerveuse. — Les sensations du toucher sont aussi facilement suggérées que les autres. Qu'une personne nous dise : «Vous avez sur le cou un insecte qui vous pique ; » la moindre réflexion et le moindre examen suffisent à nous prouver qu'il n'en est rien . mais instinctivement nous portons la main à l'endroit désigné, où il est rare qu'une démangeaison plus ou moins vive ne se produise pas aussitôt. Dans tous ces cas il y a donc bien lutte entre la suggestion et la réflexion, entre l'image qu'on provoque du dehors et ridée que nous lui opposons. D'où vient que l'image l'emporte? Il en faut chercher la raison dans la sensibilité qu'elle émeut, dans l'instinct et dans l'habitude qui antérieurement ont été ses auxiliaires. Certaines images ne peuvent traverser l'esprit sans éveiller les sentiments les plus vifs; or supposons que ces images soient en opposition avec des idées que la F. Thomas. 5

sensibilité ne soutient pas, et leur triomphe est assuré d'avance. Ajoutons encore que l'image d'une chose désagréable et pénible entraîne toujours une certaine crainte et que la crainte, comme nous le savons, paralyse d'ordinaire la volonté et l'empêche de réagir. Les suggestions d'actes, comme les suggestions de sensations, surprennent fréquemment par les conséquences qu'elles entraînent. On a constaté, par exemple, qu'on ne peut dire à certaines personnes que leur cœur bat de plus en plus vite, sans que ce phénomène se produise ; les battements deviennent même si rapides qu'ils mettent réellement la vie en danger (i). Le docteur Bernheim dit brusquement

(i) Arsène Houssaye nous raconte ainsi le dernier entretien si dramatique qu'eut Balzac avec son médecin : « Docteur, demanda le romancier, je veux de vous toute la vérité... Xombien de temps croyez-vous que je puisse vivre encore?» Le docteur ne répondait pas. «Voyons, docteur, me prenez-vous pour un enfant? Je vous dis encore une fois que je ne puis mourir comme le premier venu. Un homme comme moi doit un testament au public. » Ce mot de testament fit ouvrir la bouche au médecin. — « Mon cher malade, combien vous faut-il de temps pour ce qui reste à faire ? — Six mois, » répondit Balzac, de l'air d'un homme qui a bien compté. Et il regardait fixement son médecin. — « Six mois, six mois! répondit le docteur en hochant la tôte. — Ahl s'écria douloureusement Balzac, je vois bien que vous ne m'accordez pas six mois... Vous me donnerez bien six semaines au moins ? » Le médecin hocha la tête comme la première fois. Balzac se souleva indigné... Le docteur avait pris trop au sérieux la sommation de son malade ; il s'était décidé à dire la vérité. Balzac, anxieux, surélevait sa force morale pour être digne de la vérité. « Quoi, docteur, je suis un homme mort ? Dieu merci, je me sens encore des forces pour combattre. Mais je me sens aussi du courage pour me soumettre; je suis prêt au sacrifice. Si votre science ne vous trompe pas, ne me trompez pas moi-même. Que puis-

LES SUGGESTIONS HYPNOTIQUES yS

à Tun de ses malades, sans rendormir : « Fermez la main, vous ne pourrez plus l'ouvrir, » et le malade ticht sa main fermée en contracture, malgré tous ses efforts pour en recouvrer le libre usage. « Tournez vos bras, vous ne pourrez plus les arrêter... » et il les tourne indéfiniment Fun sur l'autre... «Votre côté gauche est insensible, » et il ne sent pas Taiguille qu'on lui enfonce dans le bras et dans la narine gauches (i). M. Pierre Janet (2) a repris ces expériences et prouvé qu'elles réussissent non seulement sur des sujets qui ont été déjà hypnotisés, mais encore sur des sujets qui n'ont jamais été endormis par personne. Les suggestions peuvent môme occasionner de véritables hallucinations : Il dit à

je espérer encore?... Six jours? répéta Balzac. Eh bien! j'indiquerai par de grands traits ce qui me restait à faire pour parachever mon œuvre... La volonté humaine fait des miracles: je puis donner une vie immortelle au monde que j'ai créé. Je me reposerai le septième. »> Ici un douloureux regard et un soupir plus douloureux encore. — Depuis que Balzac posait ces terribles points d'interrogation, il avait vieilli de dix ans. Il ne trouvait plus sa voix pour interroger encore le médecin, qui ne trouvait plus sa voix pour répondre. — « Mon cher malade, dit enfin le docteur, en essayant de sourire, qui peut répondre d'une heure ici-bas ? Tel qui se porte bien mourra avant vous, mais vous m'avez demandé la vérité; vous avez parlé de testament à votre public... — Eh bien? — Eh bien, ce testament au public, il faut le faire aujourd'hui. » Balzac souleva la, tête. — « Je n'ai donc que six heures ? s'écria-t-il avec épouvante. » Il retomba sur l'oreiller. Ce dernier mot du médecin, c'était le coup de la mort: l'agonie commença aussitôt. Il avait voulu la vérité; la vérité imprudemment dite par l'homme de science l'avait tué avant l'heure. »

(1) Bernheim, De la Suggestion,

(2) Pierre Janet, /'A u/oma//smepsi/c/io/oflf/^ue(paris, F. Alcan).

l'une des personnes qu*il a observées : « J'ai apporté pour loi une bonne pêche, la voici sur la table, offresen la moitié à X., et mange ton morceau. » Elle prend un couteau, coupe au travers de Tair et mange avec le plus grand plaisir. Une autre personne, à laquelle il suggère qu'un éléphant entre dans la chambre, s'écarte pour lui faire place et s'amuse à tendre du pain pour que "animal le prenne avec sa trompe. Ces sujets sont donc deveritablesautomatesconscients.il suffit, comme le remarque M. Janet, de faire pénétrer dans leur tête, de quelque manière que ce soit, l'idée d'un acte pour qu'il soit immédiatement exécuté. Inutile d'ajouter que ce sont là des actes anormaux et qu'on ne les observe que chez les névropathes.

II. — L'hypnotisme nous fournit le contrôle de tous les faits dont nous nous sommes occupés jusqu'ici. Pour bien comprendre la natui^e de l'état hypnotique, il est nécessaire de distinguer en lui, comme l'ont fait MM. Charcot, Luys, etc., trois moments ou mieux trois degrés distincts : la léthargie^ la catalepsie et le somnambulisme, La léthargie est un sommeil profond pendant lequel l'usage des sens parait aboli. C'est l'état le plus rare ; c'est aussi celui qui nous offre l'image la plus frappante de la mort. — Ce qui caractérise la catalepsie^ c'est, d'une part, l'aptitude qu'ont les organes à garder assez longtemps la même position ; d'autre part, « une inertie morale absolue ». Quant au somnambulisme ou à l'/zt/pnose proprement dite, c'est un sommeil partiel pendant lequel le sujet, comme dans le somnambulisme naturel, peut éprou-

LES SUGGESTIONS HYPNOTIQUr^ 7

ver ioules sortes d'émotions et accomplir les actes les plus complexes, actes et émotions dont il perd le souvenir au réveil. Il semble même que, pendant cet état, certaines parties du cerveau soient plus excitables que pendant la veille, partant plus accessibles aux suggestions de l'hypnotiseur.

Les différents procédés mis en œuvre pour obtenir ce sommeil sont extrêmement variés. On l'obtient en effet, tantôt en faisant fixer un objet, de telle sorte que les deux yeux convergent vers un même point ; tantôt en regardant soi-même son sujet « dans le blanc des yeux, » comme pour le fasciner ; tantôt en faisant résonner un gong ou un tam-tam à ses oreilles ; tantôt en projetant sur son visage, au moment où il ne s'y attend point, un jet de lumière très vive ; tantôt en agissant sur ses sens d'une manière uniforme, par des excitations faibles mais rythmiques et continues ; tantôt en exerçant une légère pression sur les parties de l'organisme qu'on a appelées les zones hypnogènes (i); tantôt en lui disant simplement: « Dormez! (2) »... Quel que soit le procédé mis en

(1) « Les zones hypnogènes, dit le docteur Pitres (de Bordeaux), sont des régions circonscrites du corps dont la pression a pour effet, soit de provoquer instantanément le sommeil hypnotique, soit de modifier les phases du sommeil artificiel, soit de ramener brusquement à l'état de veille les sujets préalablement hypnotisés.

(2) M. Pierre Janet et avec lui plusieurs autres médecins semblent avoir prouvé qu'il est possible d'endormir môme à distance un sujet non prévenu de l'action qu'on veut exercer sur lui. Les nombreuses expériences que nous avons instituées nous-même pour vérifier ce fait ne nous ont donné que des résultats fort douteux.

yN LA SUGGESTION

œu>re, oc que ropéraleur Teul obtenir, c'est une sorte d'idée fixe ou de monoîdéisme artificiel, partant un rétrécissement du champ de la conscience et, f>our employer la comparaison de Stanley Hall, comme une crampe de Tattention sur un seul objet. Cet état, en effet, entraîne un commencement d'abdication du vouloir au profit de celui qui expérimente. C est de la détente cérébrale ainsi obtenue que résulte le sommeil qui peu à peu envahit l'organisme. Suivant qu'il est plus ou moins complet, il aboutit à l'un des trois états que nous avons définis, et les sugg(^stions deviennent plus ou moins faciles et actives. Dans la léthargie, leur effet est imperceptible. Dans la catalepsie, elles doivent être peu compliquées pour se réaliser ; dans le somnambulisme, au contraire, ofi nous devons spécialement les étudier, elles se réalisent avec une facilité surprenante, quel que soit leur objet.

Voyons d'abord leur influence sur la sensibilité. Cette influence est semblable à celle de Fauto-sugg*>sUon et peut se traduire soit par de Yanesthésie, soit par de Vhyperesthésie. Suivant les suggestions qu'il reçoit, le sujet perçoit ou ne perçoit pas les imprf**isîon^ du dehors. 11 .suffit de lui dire : « Votre bras est paiulysé l » pour qu'il reste insensible aux brûlurasct^ux piqftrcs même profondes. 11 n'est donc "métoniuuit t)uw les chirurgiens aient mis Thypno- \e à profil . CirAt f3 à lui, plusieurs ont pu mener à 1^^ ^n?i faire aoiiffrir Icurîi patients, des opérations iiiii¥iini|it InH iliuihmivu^^es et des accouche-

ments très difficiles. — Inversement, les sens peuvent acquérir une finesse et une acuité extraordinaires. Le docteur Brémaud ordonne à Tuii de ses malades de suivre attentivement la conversation de deux personnes, trop éloignées pour qu'à fétat normal on pût entendre leurs paroles. La conversation fut fidèlement reproduite : l'ouïe était donc devenue, sous l'influence de la suggestion, beaucoup plus sensible qu'elle ne l'était à l'état de veille. On peut même suggérer que telle partie du corps est plus sensible que telle autre, pour qu'aussitôt le fait se réalise. On suggère, par exemple, à un hypnotisé que son œil droit peut voir à une grande distance et que son œil gauche ne distingue les objets que de très près, et immédiatement la vision se trouve modifiée suivant les suggestions reçues.

L'état hypnotique permet en outre de susciter des hallucinations de tous les sens, en substituant aux sensations actuellement éprouvées par le sujet, des sensations toutes différentes. L'hypnotisé auquel on a persuadé qu'il tient en main une orange ou un verre d'excellente liqueur, savoure avec délices la pomme de terre crue ou l'eau pure qu'on lui a fait prendre pour ces objets. « Je fais avaler à C, nous dit le docteur Bernheim, du sel en quantité pour du sucre ; il le trouve très doux. Je barbouille sa langue avec de la quinine, lui disant que c'est très sucré, et il perçoit ce goût. Je lui mets un crayon dans la bouche, lui affirmant que c'est un cigare, et il ren-

8o LA SUGGESTION

voie des bouffées de fumée imaginaire (i). » — Il en est de même pour l'odorat : on peut faire prendre de l'ammoniaque très forte pour un parfum exquis ; de môme pour la vue: l'hypnotisé voit devant lui les objets dont on lui parle, comme s'ils étaient présents ; bien plus, si entre ces objets et son œil on place un prisme ou un miroir, l'image fictive subit les mêmes modifications que si la vision était réelle ; cette image fictive peut même avoir assez d'intensité pour provoquer les images complémentaires. — Parle-t-on à son sujet d'un concert auquel il assiste, et aussitôt il en entend les accords; d'objets rugueux ou polis qui touchent sa main, et le toucher est immédiatement affecté. De véritables rougeurs peuvent même se produire si l'objet dont on s'occupe est censé brûlant ; de véritables ampoules se former, si l'on fait prendre pour un vésicatoire de simple papier gommé. — Le sens vital est également sujet à ces illusions ; c'est ainsi qu'avec de l'eau pure on peut produire l'ivresse ; avec un cigare imaginaire, provoquer des nausées et des vertiges ; avec de la mie de pain, calmer les plus vives douleurs. L'image du remède agit donc ici comme le remède lui-même en modifiant profondément l'organisme.

(i) Bernheim, op, cit. — Le docteur Bérillon nous dit qu'il est possible de faire éprouver à un même sujet simuItaRémeril deux hallucinations différentes. « On lui fera sentir, par exemple, le goût du rhum sur le côlé droit de la langue, le goût d'un sirop sur le côlé gauche; on lui fera voir par un œil une scène horrible et par l'autre un riant tableau. » (La Dualité cérébrale,)

LES SUGGESTIONS HYPNOTIQUES 8l

Des hallucinations précédentes il faut rapprocher celles qu'on a appelées négatives^ à cause des effets opposés qu'elles produisent. Celles-là font naître des sensations, des images qui ne correspondent à aucun objet extérieur présent, celles-ci nous empêchent de percevoir les objets extérieurs qui font impression sur nous. En voici un exemple emprunté au D' Bernheim : « Une jeune fille de dix-huit ans étant mise en somnambulisme, je lui dis pendant son sommeil : « A votre réveil, vous ne me verrez plus. Je serai parti. » A son réveil, ^llc me cherche des yeux et ne paraît pas me voir. J'ai beau lui parler, lui crier dans l'oreille, la pincer, elle ne sourcille pas. Je n'existe plus pour elle, et toutes les impressions acoustiques, visuelles, tactiles, etc., émanant de moi, la laissent impassible. Aussitôt qu'une autre personne la touche à son insu, avec une épingle, elle perçoit vivement et retire le membre piqué. » Ce qui rend cette expérience tout particulièrement intéressante, c'est que le sujet hypnotisé aperçoit les différents objets qui meublent la chambre, comme si l'hypnotiseur n'était pas devant lui, ou comme s'il était absolument transparent. Il faut donc que la mémoire supplée ici à la perception et qu'il existe « des hallucinations positives qui remplissent, dans le champ visuel, la place des objets non vus. )v

Le pouvoir chez l'hypnotiseur de suggérer des sensations implique naturellement celui de suggérer des mouvements et des actes soit par l'intermédiaire dç simples mouvements, soit par l'intermédiaire d'idées

Nous avons observé déjà à l'état de veille Tinfluence de ces suggestions ; dans l'état hypnotique, elles agissent plus puissamment et plus promptement encore. Il suffit de placer un sujet iypnotisé dans l'attitude de la prière pour qu'aussitôt il se mette à .prier ; de lui mettre la tète haute et de lui croiser les bras sur la poitrine, pour que dans son esprit naissent des pensées d'orgueil ; de lui fermer les poings, pour que sa physionomie prenne l'expression de la colère et du défi... Ainsi se vérifie d'une manière éclatante la loi que nous avons énoncée, touchant les liens étroits qui unissent les modifications organiques aux modifications mentales. — Quant à la puissance des suggestions qui se font par l'intermédiaire des idées et des images, elle est presque illimitée. Elle peut faire accomplir les actes les plus compliqués et même, — quoique plus rarement, — les actes les plus contraires au caractère et aux habitudes de la personne qui se trouve en état hypnotique, tels que l'assassinat et le vol.

Des expériences non moins décisives ont prouvé que la suggestion influe sur nos facultés intellectuelles aussi énergiquementque sur nos facultés sensibles ; c'est ainsi qu'elle est capable, dans certains cas, d'évoquer les souvenirs les plus lointains et de permettre à un sujet de revivre les différentes périodes de sa vie passée, celles-ci auraient-elles paru complètement oubliées à 1 état de veille. « J'ai pu, nous dit M. Pierre Janet, en ramenant M. successivement à différentes périodes de son existence, cons-

tater tous les états divers de la sensibilité par lesquels elle a passé, et les causes de toutes les modifications. Ainsi elle est maintenant complètement aveugle de Tœil gauche et prétend être ainsi depuis sa naissance. Si on la ramène à l'ûge de sept ans, on constate qu'elle est encore anesthésique de Tœil gauche ; mais, si on lui suggère de n'avoir que six ans, on s'aperçoit qu'elle voit bien des deux yeux, et on peut déterminer l'époque et les circonstances bien curieuses dans lesquelles elle a perdu la sensibilité de l'œil gauche. La mémoire a réalisé automatiquement un état de santé dont le sujet croyait n'avoir conservé aucun souvenir. »

Dans ces expériences et dans les expériences analogues, pour obtenir les changements généraux de la personnalité, on a eu recours au souvenir ; dans d'autres, on les obtient à l'aide de la seule imagination. L'auteur que nous venons de citer suggère suc^ cessivement à Léonie qu'elle est un général, commandant d'armée, puis grande dame, puis vieille femme, et tour à tour elle joue avec une entière conviction les rôles qu'on lui suggère, adaptant à chacun d'eux sa voix, ses gestes et même son écriture, comme un comédien qui, dans une soirée, jouerait dans plusieurs pièces différentes. Elle diffère toutefois du comédien en ce qu'elle ne sait pas qu'elle joue un rôle ; en outre, en le remplissant, elle oublie ceux qu'elle a précédemment tenus, comme elle les oubliera tous au réveil.

IIL — Toutes ces suggestions se- réalisent pcn-

(lant l'hypnose ; or il en existe, et ce sont précisément celles-là qui nous intéressent le plus, au point de vue pédagogique, qui peuvent subsister môme au réveil et agir encore des heures, des mois, après qu'elles ont été faites. M. Bernheim a vu se réaliser une suggestion au bout de 63 jours ; le docteur Beaunis, au bout de 172 ; M. Liégeois, au bout d'un an . Ces suggestions post-hypnotiques ne sont pas plus difficiles à faire que les précédentes et peuvent porter sur les mômes objets. Suggérez, par exemple, à l'hypnotisé que, à son réveil, tel jour, telle heure, il éprouvera telle sensation, aura ses organes des sens affectés de telle manière, qu'il devra rendre visite à telle personne, |accomplir tel acte, et, au jour et à l'heure indiqués, ces suggestions se réalisent. Ces suggestions pourraient-elles être assez fortes pour pousser quelques sujets au crime ? Dans le plus grand nombre des cas, non ; tous ceux qui se sont occupés d'hypnotisme sont à peu près d'accord sur ce point. C'est qu'en effet l'automatisme que Ton obtient est rarement complet ; contre l'idée que Ton suggère, luttent et les habitudes et les instincts qu'elle contrarie. Est-elle déshonnête, la conscience non complètement endormie se révolte et proteste. Ce qui assure le plus souvent la défaite de cette idée, c'est la résistance de la sensibilité qu'elle blesse. Gardons-nous de croire cependant qu'elle ne puisse jamais se réaliser : moins la culture morale d'une personne sera forte, plus les suggestions perverses auront chance de réussir; on a, d'aill eurs, 1

certitude et la preuve que plusieurs crimes ont été récemment commis sous leur influence.

Si ces faits sont exacts, — et nous savons qu'ils le sont, — les changements de personnalité que nous signalions tout à Theure doivent pouvoir se conserver au réveil. Dès lors il est logique de supposer que dans la suggestion réside un moyen efficace d'agir sur certains caractères et sur certains tempéraments, et de les modifier. De là, des expériences extrômemement instructives qui ont été faites ces dernières années et dont les résultats méritent certainement de retenir l'attention. Nous n'en citerons que quelquesuns : sur 77 enfants adultes, atteints d'incontinence nocturne d'urine, le D' Liébault annonçait, en 1886, 56 guérisons dues à l'hypnotisme, i3 améliorations, 8 résultats négatifs ; le D"^ Bérillon nous assure avoir guéri plusieurs petits garçons et petites filles de tics nerveux, de tendances au vol et au mensonge, et même d'habitudes plus fâcheuses encore. Le D' Liébault a même fait plus : il a rendu travailleur un paresseux avéré ! — Les expériences analogues ont été faites sur des personnes d'âge mûr et ont conduit aux mêmes résultats, c'est-à-dire à la l'guérison de mauvaises habitudes telles que la paresse, la morphinomanie, etc. L'exemple suivant mettra mieux en relief la force et la persistance de certaines suggestions. La femme A. tient une petite auberge au fond d'une campagne où jamais certainement le nom même d'hypnotisme n'est parvenu jusqu'à elle. Au mois de septembre 1891, elle avait encore l'habitude,

— habitude déjà ancienne, — de s'enivrer complètement chaque jour, lorsque les hasards de la chasse amonèrent dans son village plusieurs amis, dont l'un le ducleur F. Celui-ci, apercevant la gaîté de son Irôlesse, demande au mari l'autorisation de l'endormir; puis, la chose faite, il ordonne à son sujet de s'iiilei ilire absolument tout alcool. Dans ce premier sommeil, la femme A. refuse énergiquement de laire une telle promesse. Une heure plus tard, l'experieuce est renouvelée ; elle l'est encore deux autres fois, dans la même soirée, pendant de nouveaux sommeils provoqués. Enfin l'ordre paraît accepté. Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis trentesepl mois, la femme A. n'a pas touché à une seule gouile d alcool. Aussi son caractère est-il entièrement iiiudiOé, à la grande surprise de tous ceux qui l'ont coiHiue, à la grande surprise de son mari qui paraît mûm e trouver la guérison trop complète. Aux vacances deriiiL res, en effet, il priait le docteur F., qui était venu revoir sa malade, d'atténuer un peu les rigueurs de la consigne et de permettre à l'avenir « quelques petits exlra à sa femme, ne serait-ce que le dimanche. »

Nous avons insisté un peu longuement sur tous ces laits, mais il nous a semblé bon de les rappeler, eu lets groupant, car il n'est plus permis, à l'heure actuelle, étant donné l'orientation nouvelle de la pi^ycliologie, d'en méconnaître l'importance. Quelles coniîéquences, maintenant, peut en tirer la pédagogie? C'est là ce que nous rechercherons dans les études qui vont suivre.

Page 1