‹ La suggestion: son rôle dans l'éducationChapitre 8 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Auto-suggestions qui ont leur source dans l'organisme : hygiène, tenue des élèves, exercices physiques. — II. Auto-suggestions qui ont leur source dans Fesprit : habitude de la réflexion, surveillance et direction du travail. — III. Moyens à écarter: exclusion de la classe, séquestre, abus de la critique.

Frappés du rôle considérable que joue la suggestion dans la vie de Thomme et dans celle de Tenfant, les éducateurs contemporains ont enfin compris que rart de suggérer est l'un des plus délicats et des plus utiles à connaître (i). S'il est difficile, en effet,

(i) « La vie, dit M. Guyau, n'est qu'une balance de suggestions réciproques, et réducalion un ensemble de suggestions coordonnées et raisonnées. » [Op. cU,)

sans lui, de communiquer la science, il est plus difficile encore de faire aimer le bien et de former des hommes. Cet art, toutefois, peut-il s'apprendre et, surtout, se peut-il enseigner? Nous en doutons un peu, car il exige, comme tous les autres, des qualités natives sans lesquelles tous les efforts sont vains ; mais, comme tous les autres aussi, il est soumis à des règles générales et précises qu'il importe de méditer A de suivre si Ton ne veut pas trop s'égarer. Ce sont ces règles que nous nous efforcerons de dégager en critiquant, au passage, les procédés qui s'en écartent et nuisent, dans l'enseignement, au succès de notre œuvre. Examinons donc de nouveau, en nous plaçant à un point de vue purement pédagogique et pratique, les principales formes de la suggestion dont nous avons étudié déjà les causes et les effets. I . — Au premier rang nous avons placé V autosuggestion^ c'est-à-dire celle que l'individu se fait involontairement à lui-même. Comme elle a sa source au plus profond de notre être, dans notre tempérament et dans notre caractère, dans nos tendances héréditaires et dans nos habitudes personnelles, on conçoit qu'elle présente les aspects les plus variés, suivant les temps et les individus, et que les mêmes moyens ne puissent toujours et partout la favoriser ou la combattre. Bien que ces moyens soient innombrables, puisqu'ils dépendent du savoir, de la finesse et du tact de chaque maître, nous les diviserons cependant en deux grandes classes : les uns qui sont urlout des moyens indirects et préventifs^ c'est-à-

dire qui ont pour but d'empêcher certaines auto-suggestions de naître dans l'esprit ; les autres qui sont plutôt des moyens directs et actifs destinés, lorsque les suggestions ont obtenu déjà un commencement de réalisation, soit à les seconder si elles sont bonnes, soit à les étouffer si elles sont mauvaises. — Disons d'abord quelques mots des premiers.

S'il est vrai, comme la science Ta surabondamment prouvé, que le développement de l'esprit est corrélatif à celui du corps, et que la plupart des autosuggestions ont leur cause dans le jeu plus ou moins régulier des fonctions physiques, on comprend de quelle importance seraient pour l'éducateur des connaissances sénenses de physioiogie eid' hygiène. C'est de l'organisme que vient ici le mal, c'est sur l'organisme qu'il faudrait agir : où les conseils les plus affectueux, les soins les plus assidus et la surveillance laplus attentive échouent, les remèdes les plus simples souvent réussiraient. Mais qui oserait demander aux maîtres des différents ordres de l'enseignement d'être en même temps des médecins ? Qui ne sait, en outre, que leur action est nécessairement limitée ? Rappelons cependant quelques préceptes généraux connus de tous, mais dont l'application n'est peut-être pas assez sévère.

L'un des plus importants est celui qui concerne la tenue des élèves pendant les heures de travail. N'oublions pas, en effet, que toute attitude affaissée, nonchalante, indécente, — en vertu de lois précédemment établies, — incKne fatalement à la paresse

go LA SUGGESTION

et môme au vice ; que Fenfant qui n'a pour ses vêlements aucun soin, et considère la propreté comme un luxe inutile, sera plus aisément que tout autre entraîné à des habitudes fâcheuses d'indifl'érence et de désordre.

N'oublions pas non plus, — et ce précepte est un corollaire de ceux qui précèdent, — que l'enfant a besoin d'exercice physique, quelquefois même d'exercice un peu violent pour utiliser le surcroît de sève qui déborde en lui. Encourageons donc les jeux, excitons l'émulation de tous, mais surtout de ceux dont nous redoutons les suggestions malsaines. Le corps ainsi satisfait, l'esprit sera plus dispos. Les punitions jadis en honneur : le piquet fixe, les interminables pensums écrits pendant les récréations, les privations de jeux, etc., nous paraissent dès lors ne devoir être infligées qu'avec une extrême discrétion, sinon proscrites tout à fait. Des maîtres qui ont bien voulu instituer, dans des écoles primaires, des expériences suivies, à ce sujet, ont constaté que de telles punitions portaient beaucoup plus ouvent au mal qu'elles ne ramenaient au bien. — Entin, interdisons, autant que possible, ces longues et trop graves promenades que, en péripatéticiens improvisés, les plus grands de nos élèves semblent de plus en plus affectionner. Une gymnastique vigou- ' reuse les remplacerait avec profit.

IL — C'est par des moyens analogues que nous pourrons empêcher de naître les auto-suggestions ([ui ont plus spécialement leur source dans l'esprit.

Leurs principaux effets sont, avons-nous di ser la mémoire et le jugement, et de produire parfois de véritables maladies physiques et mentales ; or comment lutter contre elles ? — En saisissant toutes les occasions, et ces occasions sont nombreuses, de mettre en garde les enfants contre leur imagination toujours prompte à grossir et à dénaturer les choses ; en les habituant à réfléchir avant de parler, à réfléchir surtout avant d'agir ; en leur montrant les conséquences des propos inconsidérés et des mensonges même inconscients. Plus nous fortifierons en eux l'amour de la vérité et de la justice, le sentiment de ce qu'ils se doivent à eux-mêmes et de ce qu'ils doivent aux autres, moins les inspirations mauvaises seront fréquentes. Il en est d'elles comme des herbes nuisibles : elles ne croissent et ne se développent librement que dans les terrains mal cultivés.

En second lieu, ce qui est non moins important, c'est, pendant les heures de classe, de savoir toujours orienter et occuper d'une manière profitable l'activité de ses élèves. Les élèves les plus attentifs et les plus laborieux sont, d'ordinaire, je ne dis pas les plus intelligents, mais les plus honnêtes. Tout entier • à l'enseignement qu'on leur donne, leur esprit n'a point le loisir de songer au mal. C'est là ce qu'ont bien compris les fondateurs d'ordres religieux. Pourquoi ces prières très longues, parfois très monotones, obligatoires aux mêmes heures, sinon pour occuper la pensée ou, — ce qui revient au même, au point de vue de la tentation, — pour l'endormir et la rendre

insensible aux sollicitations redoutées? Pourquoi ces méditations régulières, sur des sujets imposés, sinon toujours pour mettre « l'ennemi » en déroute, comme si Tâme oisive seule pouvait être vaincue par lui? Si ces procédés ne peuvent ni ne doivent être appliqués dans nos écoles, retenons cependant les indications précieuses qu'ils contiennent touchant la nature de l'esprit et la manière de le guider. — Socrate déjà nous donnait ce conseil : « Laissez aller votre pensée comme un insecte auquel vous permettriez de voler dans les airs, mais un fil à la patte. » Qu'il en soit de même de la pensée de nos élèves ; qu'un fil toujours la retienne et que ce fil soit dans nos mains, afin qu'à la moindre alerte nous puissions le ramener à nous et l'empêcher de s'égarer.

III. — La nécessité de tenir sans cesse en éveil l'intelligence des enfants, si nous voulons écarter d'elle les idées parasites qui la vicient et l'épuisent, s'accommode mal, on le conçoit, avec certaines puni^ tions dont nos maîtres autrefois usaient trop fréquemment. Au nombre de ces punitions, dont nous écartons, bien entendu, les châtiments corporels, condamnés sans appel, la plus grave était celle qui isolait un élève de tous ses camarades, soit en le mettant à la porte delà classe, soit en l'enfermant au cachot. — Lorsque l'enfant est d'un bon naturel, l'isolement peut n'offrir, sans doute, aucun sérieux danger; il peut même, dans certains cas, être utile en lui permettant de travailler avec plus d'ardeur et de mûrement réfléchir aux fautes qu'il a com-

mises; mais, s'il en est autrement, la solitude est presque toujours une détestable conseillère. Loin de ses camarades et de l'oeil vigilant du maître, le pares" seux sera plus facilement encore entraîné à la paresse, le rêveur à la rêverie. Ne savons-nous pas, d'ailleurs, que l'exclusion de la classe, telle qu'elle est infligée d'ordinaire, est le plus souvent dérisoire, que beaucoup d'enfants même la provoquent, car elle permet, hors de l'étude, de penser et de se distraire à son gré. — Quant au cachot ou au séquestre, s'il n'a pas complètement disparu de nos mœurs, hâtons-nous de le bannir à tout jamais. Il est, en effet, douteux qu'il ait jamais corrigé aucun élève ; il est certain, au contraire, qu'il en a gâté plusieurs. La plupart en sortaient plus mauvais qu'ils n'y étaient entrés. Les apathiques y perdaient le peu de respect humain qui leur restait encore ; les nerveux et les sanguins y devenaient plus intraitables ou plus sournois, consacrant tous leurs loisirs forcés à la méditation de quelque nouveau méfait ou de quelque prochaine vengeance; quant aux bilieux, ils y développaient leurs instincts envieux et jaloux, perdant peu à peu ce qu'il y avait dans leur caractère de bon et de généreux. — Les écrivains qui nous ont raconté leurs jeunes années et qui ont eu à subir, accidentellement, ce supplice delà réclusion, sont intéressants à Consulter sur ce point. Ceux-là même qui ont eu le moins à se louer de leurs maîtres sont généralement ndulgents pour leurs travers, et l'on sent que leurs reprochés et leurs railleries ne dénotent pas trop de

colère ; mais les critiques changent dès qu'il s'agît du cachot. Le souvenir leur en est resté si amer qu'il les rend parfois injustes et méchants. Au lieu de leur être profitable, cette punition leur a donc été nuisible : c'est qu'en eux, pendant ces heures d'isolement, des idées malsaines se sont développées ; c'est que, sous l'influence de ces idées et sous l'influence plus grande encore de leur sensibilité blessée, ils se sont fait de certaines choses ou de certaines personnes des images si saisissantes qu'il leur est impossible, dans la suite, de les apercevoir sous leur vrai jour. En d'autres termes, pour guérir un enfant de ses défauts, on l'a exposé, sans le corriger, à en contracter de nouveaux ; on a déposé en lui le germe d'auto-suggestions regrettables qui peut-être, pendant la vie entière, lui fausseront le jugement.

IV. — Tout aussi dangereux nous paraît être le zèle inconsidéré des maîtres qui, pour empêcher le mal, emploient toute leur éloquence à en montrer la noirceur. Inspirer l'horreur du vice, n'est-ce pas cependant mettre en garde le cœur contre ses sollicitations incessantes? — Le raisonnement n'est que spécieux. D'abord il est à craindre, dans certains cas, que, par excès de sollicitude et de prévoyance, nous n'instruisions les enfants de défauts qu'ils ignorent. La faute alors serait grossière et des plus graves, et combien de guides maladroits l'ont commise I Des questions indiscrètes, mal comprises, sont souvent devenues le point de départ des suggestions les plus fâcheuses et les plus tyranniques. — En

LES AUTO-SUGGESTIONS NUISIBLES gÔ

second lieu, lorsque nous parlons de défauts et de vices déjà connus, il se peut que notre insistance à les attaquer et à les décrire ait encore des résultats nuisibles. C'est que ces défauts et ces vices, par le fait même de nos exhortations et de nos critiques, prennent une importance excessive ; c'est qu'en appelant sur eux l'attention, à tout propos et souvent hors de propos, nous amenons les enfants à y songer outre mesure, quand il conviendrait plutôt d'en détourner leur esprit.

Pour des raisons semblables, il nous faut condamner l'habitude qu'ont certains maîtres de relever sans pitié les moindres peccadilles et de ne louer presque jamais. — A quoi bon, disent-ils, souligner chez nos enfants des qualités qu'ils connaissent trop, si nous ne voulons pas en faire un jour des orgueilleux et des sots ? Poursuivons plutôt leurs travers, qu'ils n'aperçoivent jamais, en les mettant bien en relief, en les grossissant même un peu, et tout le monde y trouvera profit. — Que cette méthode puisse être utile lorsqu'on est en présence d'enfants excessivement vaniteux, la chose est possible ; encore importe-t-il de ne pas exagérer les critiques et de ne pas les renouveler à chaque instant, car elles irriteraient le mal sans le guérir ; mais, dans tous les autres cas, cette méthode n'est que maladroite et dangereuse. Voyons, d'ailleurs, quels peuvent en être les effets. Ses effets sur la sensibiUté sont nécessairement variables suivant les individus et les circonstances, mais ils sont, dans tous les cas, fâcheux. Tantôt elle l'exalte et

Taigrit, suscitant alors une irritabilité et une susceptibilité maladives, voire même de la jalousie et de la révolte. En entendant un maître qui, à chaque instant, semble prendre plaisir à signaler ses faiblesses ; qui, avant chaque exercice, sans un mot d'encouragement* sans un témoignage de confiance, lui prédit un insuccès, comment Tenfant ne serait-il pas indigné? Comment ne prendrait-il pas en haine Tétude qu'on sait si peu lui rendre attrayante ? — Tantôt, au contraire, cette méthode émousse la sensibilité au point de rendre indifférent à tout éloge comme à toute réprimande. — Sur l'intelligence, son action est toujours déprimante. Celui qui a foi dans sa raison et dans son jugement aborde bravement la tâche qu'il s'impose, et son espoir de réussir lui facilite le succès : celui qui doute de lui-même, outre mesure, est d'avance condamné aux échecs: la crainte d'errer l'aveugle et le paralyse ; par cela même qu'il se croit incapable de comprendre, il le devient réellement. C'est là ce qu'avait bien compris Pascal : « L'homme est ainsi fait, remarque-t-il, qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit ; qu'à force de se le dire à soimême, on se le fait croire. » — Enfin, à ce régime, comme l'intelligence, la volonté s'atrophie. Pour que cette faculté soit énergique et ferme, il faut qu'elle agisse et s'affirme en agissant. Plus elle s'habitue à la lutte, plus elle se sent indépendante et libre ; renonce-t-elle à tout effort, s'abandonnant aux impulsions diverses qui la sollicitent, promptement elle s'asservit. Or comment chercher à développer sa

volonté si, par défiance de soi-même, on n'ose prendre une décision et l'exécuter? — Que devient l'homme dont les qualités sont ainsi affaiblies? Quel peut être son caractère ? Celui d'un être veule, sans initiative, soupçonneux et craintif qui obéira toujours aux événements sans être capable de les condamner jamais (i).

(1) IJn auteur contemporain fait décrire ainsi par un des personnages qu'il met en scène les effets de cette triste éducation : « J'ai été élevé, dit-il, par une aïeule, dévote et méticuleuse personne, dont la surveillance tracassière était de nature à tuer chez un enfant toute volonté et toute initiative. Non seulement elle ne me laissait aucune liberté mais elle ne songeait jamais qu'à m'humilier, surtout en présence des étrangers. Se promenait-elle avec moi, par exemple, elle disait bien haut, de telle façon que les pas, sants pussent l'entendre: « Tiens-toi droit, tu as l'air d'ôîre « bossu ; tout le monde se moque de toi ! » ou encore : « Mets « donc ta casquette convenablement sur ta tète ; liens, vois « cette dame qui te regarde. Elle pense : Voilà un petit garçon « bien mal tenu I » Il est difficile d'imaginer l'espèce de honte douloureuse que je ressentais à la pensée que j'étais un objet de moquerie ou qu'une dame émettait sur mon compte de désobligeantes réflexions. Un trouble profond s'emparait de mes sens ; mon petit amour-propre, cruellement blessé, souffrait à me faire crier ; je rougissais, je n'osais plu» lever les yeux ; à chaque personne qui passait à côté de moi j'avais un battement de cœur. — Déplorable méthode d'éducation qui ne pouvait avoir sur une nature timorée comme la mienne que les plus fâcheuses conséquences. Par bonheur, ie ne devins pas misanthrope, mais j'eus une enfance malheureuse et solitaire. Cette solitude exaspéra mon imagination naturellement ardente, et ma sensibilité, sans cesse froissée, m'inspira des besoins d'autant plus impérieux qu'ils étaient réprimés, cultiva dans mon cœur, je puis bien l'avouer, hélas ! une double disposition à l'hypocrisie et à la jalousie. » — Son caractère se ressentit toujours de cette éducation première. « On ne saurait mieux comparer, ajoute-t-il plus loin, le sentiment qui me dominait dans mes rapports avec la société qu'à une peur bizarre

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d'être autrement que les autres, et je souffrais de cette peur à la façon d'un être qui, atteint do quelque vice caché de conformation physique, se demande: ait perpétuellement si on s'aperçoit de son mal. De mèinc qu'enfant je n'osais plus lever les yeux lorsque ma grand'mère m'avait humilié en public, de même, plus tard, je ne pouvais faire un mouvement, ni prononcer une parole, sans m'imaginer aussitôt que tous les rcixards des assistants convergeaient sur moi et qu'il y avait de luonic dans ces regards... J'estime qu'il n'y a pas de si pctil, de si lointain détail de la vie d'un individu où l'observateur ne soit à même de puiser des renseignements utiles. Les sensations de l'enfant se retrouvent chez l'homme, modifiées sans doute par mille circonstances, mais toujours analogues, et, dans telle action capitale accomplie à un moment donné par un individu, vous pouvez percevoir la trace de chacun des états d'àme qu'il a traveisés dans le cours de son existence. » (Marcel Lheureux, les Mal' faisanîs.)

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