‹ La suggestion: son rôle dans l'éducationChapitre 9 sur 20 · CONDITIONS QUI FAVORISENT LES SUGGESTIONS UTILES · texte numérisé non relu

CONDITIONS QUI FAVORISENT LES SUGGESTIONS UTILES

. Le maître doit gagner raffection de ses élèves, tout en s'en faisant respecter. Comment s'obtiennent l'affection et le respect. — IL II doit avoir foi dans son œuvre. — III. Le scepticisme des maîtres est, dans l'enseignement, plus dangereux encore que leur ignorance.

Les règles que nous avons exposées sont surtout des règles de prudence ; examinons maintenant quelles conditions sont requises pour rendre nos propres suggestions profitables et notre enseignement véxitablement fécond.

I. — La première de ces conditions, comme le reconnaissait déjà Montaigne, comme on ne saurait trop le répéter après lui, au risque d'être banal, c'est de se faire aimer. Le maître qui n'a pas su gagner l'affection de ses élèves n'obtiendra jamais, malgré tous ses efforts, que des résultats passagers. Ses conseils et ses exemples pourront frapper l'esprit, mais le plus sou-

lOO LA SUGGESTION

vent ils resteront stériles, car le cœur n'aura pas été ému. Aimons-nous ceux qui nous dirigent et, spontanément, nous sommes portés à leur obéir et à les imiter ; nous sont-ils antipathiques et, malgré nous, nous résistons à l'impulsion qu'ils nous donnent. Il s'établit, en effet, une sorte de lutte dans la conscience où notre sensibilité est intéressée, et presque toujours c'est elle qui l'emporte, même sur les ordres de la raison.

Comment donc se faire aimer des enfants ? D'abord, en les aimant soi-même. Celui qui ne voit en eux que des défauts et des vices et les juge comme autrefois les jugeait La Bruyère (i) ; qui leur donne ses soins, sans s'associer à leurs efforts, sans souffrir jamais de leurs peines et se réjouir de leurs joies ; qui fait consister toute l'éducation dans la punition rigoureuse de toutes les fautes commises, ne craignons pas de le dire, celui-là est venu trop tard dans notre Université trop vieille. Au moyen âge, il eût pu réussir alors que les classes, au témoignage des historiens, toutes jonchées de verges brisées, offraient souvent l'aspect de lugubres prisons; de nos jours, il ne saurait être qu'un éducateur déplorable. — Nous en dirons autant de celui qui, moins sévère, mais plus indifférent, remplit uniquement sa tâche, comme beaucoup de manœuvres rempUssent la leur, pour gagner le salaire

(i) « Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés... ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire : ils sont déjà des hommes. »> (La Bruyère, De Vllomme,)

que lui promet l'État ; il a manqué sa vocation. Dans son intérêt et dans celui de tous, nous ne pouvons que lui conseiller de porter ailleurs ses efforts (i).

De tels maîtres deviennent heureusement de plus en plus rares, et si ceux que nous possédons, surtout parmi les jeunes, pèchent par quelque excès, ne serait-ce pas plutôt par un excès contraire ? Nul ne songe à leur reprocher, sans doute, de trop aimer leurs élèves, mais parfois de les aimer mal, et nous touchons ici à Tun des défauts les plus communs à notre époque, et des plus dangereux, car il sévit dans les familles plus encore que dans nos écoles. On oublie trop, croyons-nous, que Vaffection ne doit jamais aller sans le respect. Jamais les parents n'ont entouré de plus de tendresse leurs enfants, jamais ils n'ont été plus soucieux d'écarter d'eux toute peine ; mais sont-ils aussi soucieux de conserver toujours leur autorité, de réprimander et de punir à propos, dès que l'intérêt et la moraUté des enfants l'exigent ? Nous en doutons un peu. Les pères, les mères surtout hésitent tant à remplir cette seconde partie de leur devoir, ils semblent craindre si fort d'être moins aimés, qu'on se demande si leur conduite est bien exempte d'égoïsme. La véritable affection est plus éclairée, et de telles faiblesses lui sont inconnues. — Or trop souvent, dans nos classes, nous agissons de

(i) « Qui a pratiqué, à quelque degré que ce soit, l'enseignement et n'en a pas compris, n'en a pas senti le charme passionnant, est pour moi sans excuse ; qu'il aille casser des cailloux sur le bord de la route. » (Anthoine, A travers nos écoles,)

même, fermant les yeux sur des fautes même graves cL, par une condescendance coupable, remettant toujours à plus tard la réprimande et le châtiment nécessaires. Qu'en résulte-t-il ? C'est qu'insensiblement notre autorité s'affaiblit : nos élèves nous affectionnent encore, mais ils nous écoutent et nous respectent moins ; nos conseils alors perdent de leur valeur, car, tombant, en quelque sorte, de moins haut, ils f i^appent moins fort et produisent moins d'effet ; aussi notre action morale diminue-t-elle de jour en jour. Il convient donc de se tenir en garde contre les théories sentimentales que, ces dernières années, on a préconisées, peut-être avec un zèle excessif. Au régime de la sévérité outrée, on a voulu substituer celui de la l >ienveillance sans limite et presque du laisser- faire. Pour que nos classes n'aient plus l'aspect de « sombres ij:eôles », on a voulu les rendre attrayantes à tout prix cL transformer les malheureux prisonniers d'autrefois en véritables enfants gâtés. On y a trop bien réussi, au détriment de la discipline ; aussi est-il grand temps de réagir.

II. — Si nous recommandons avec tant d'insistance aux maîtres de se faire respecter, c'est qu'ils ne sauraient autrement conserver leur autorité et que, sans nuiorité, ils sont réduits à l'impuissance. Or un nouveau moyen de s'imposer aux enfants et de les amener l>eu à peu aux fins que l'on poursuit, c'est d'avoir foi dans son œuvre, c'est de mettre toujours au service de convictions profondes une volonté sans défaillance. — L'expérience de chaque jour nous fournit

d'ailleurs à ce sujet de bien précieux enseignements. Voyez le tout jeune enfant lorsque ses parents ou ses maîtres, par des leçons et des exemples, l'initient peu à peu aux règles du devoir : comme il suit attentivement du regard le regard de ceux qui lui parlent, observant tous leurs gestes et toutes leurs inflexions de voix, plus habile qu'on ne le pense à en saisir toutes les nuances. Aperçoit-il en eux des traces d'une entière conviction, et aussitôt il est lui-même convaincu ; mais, si cette conviction ne lui paraît pas sincère, le doute naît dans son esprit, et les suggestions restent stériles. Qui de nous ne se rappelle quelqu'une de ces leçons froides et monotones que, par acquit de conscience, certains maîtres exposent d'un air triste et ennuyé, se souciant peu d'ailleurs des vérités mêmes qu'ils enseignent ? Quel bien font-ils aux enfants ? Ils leur seraient plutôt nuisibles, car ils n'ont pas la foi, cette foi active qui colore nos pensées et les fait vivre. — Dans la vie ordinaire et dans l'histoire, les mômes faits s'offrent à nous plus saisissants et plus éloquents encore. Quels sont* les hommes qui accomplissent les plus grandes choses, qui savent le mieux soulever et s'attacher leurs semblables, provoquer les plus complets dévoûments?Ceux qui sont convaincus ou qui paraissent l'être, car ils mettent au service de leur croyance toute leur énergie. N'estce pas là le secret de l'influence prodigieuse qu'ont exercée sur les peuples tous les fondateurs de religions; qu'ont exercée sur leurs soldats nos plus illustres généraux; qu'exercent encore sur nous tous

y les hommes qui consacrent leur vie à une cause, serait-elle chimérique? Aussi, comme elle est profonde cette parole : « Je vous le dis en vérité : si vous aviez la foi, gros comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : Transporte-toi là, et elle s'y transporterait, et rien ne vous serait impossible. »

D'où vient donc cette puissance suggestive des convictions fortes et fortement exprimées par des paroles et par des actes ? Cette puissance vient d'abord de ce qu'elles nous offrent l'idée non plus sous sa forme abstraite, mais bien sous sa forme vivante, alors qu'elle se subordonne toutes les facultés de l'homme et les entraîne à sa suite vers une même fin. Or se représenter ainsi une idée en même temps que les moyens qui la peuvent réaliser, n'est-ce pas être disposé déjà à la défendre soi-même? — En second lieu, la foi ne va jamais sans un certain enthousiasme qui l'accompagne, et l'enthousiasme est contagieux. Le cœur, en effet, parle encore plus fortement au cœur que l'esprit à l'esprit. L'intelligence seule a bien peu d'influence, surtout sur la foule et sur les enfants, lorsqu'elle n'a point pour auxihaire le sentiment. — Enfin, c'est un fait d'expérience, la conviction ardente exerce sur nous une action analogue à celle de l'hypnotiseur sur son sujet, endormant en quelque sorte la critique et empêchant de naître les idées antagonistes qui pourraient la combattre. C'est là ce qu'ont bien compris tous ceux qui tiennent à se concilier les faveurs du public ; aussi leur première préoccupation est-elle de paraître convaincus. Écoutez les marchands

LES SUGGESTIONS UTILES lOi)

d'orviétan : ce qui semble leur manquer le moins, cest la confiance en leurs recettes ; aussi les chalands ne leur font-ils jamais défaut.

III. — Ces vérités sont-elles suffisamment comprises de tous ? De nombreuses raisons nous portent à en douter. En effet, parmi les critiques sérieuses qui nous sont adressées de côtés différents, il en est une qui revient sans cesse et qui se peut résumer en deux mots: «Jamais nous n'avions eu plus de diplômés; mais jamais, en revanche, nous n'avions eu plus de sceptiques. » Et cette critique, ce ne sont pas des ennemis, mais des amis et des amis de la première heure, qui la formulent : c'est pourquoi elle ne saurait nous laisser indiftv'rents*

Nous n'avons pas à rechercher si la peur du scepticisme n'en a pas fait exagérer le succès. Toutefois, on ne saurait nier que les causes les plus diverses ne l'aient favorisé, et, parmi elles, au premier rang, Vabus de Vanalyse, Jamais, en effet, le goût de Tannotation exacte et précise, la passion du détail, le désir de remonter jusqu'aux éléments simples des choses, n'avaient été poussés aussi loin. En littérature, n'est-ce pas cette disposition d'esprit qui a porté tant d'écrivains à étudier la passion 'avec une subtilité extraordinaire, à en poursuivre les causes cachées jusque dans l'hérédité, l'organisme, l'éducation, les milieux, et à décrire toutes les nuances qu'elle revêt sous ces influences multiples ? En histoire, d'infatigables travailleurs se sont mis en quête de documents nouveaux, et c'est à leur lumière qu'on

cherche à reviser la plupart des jugements précédemment portés et que nous considérions comme définitifs. — En philosophie, à côté des études générales s;ir Tâme et ses facultés, se sont multipliées lesétudes particulières et les monographies où la nature et ["origine de nos fonctions mentales sont minutieusement explorées. En morale, enfin, à la méthode dogmatique qui partait de principes admis, a priori^ fumme certains, on a substitué la méthode historique qui, partant de Tétude attentive des mœurs, des ins" dilutions et des croyances des hommes, s'efforce de nous en montrer la genèse et l'évolution à travers les a^es. Quels ont été les résultats de l'analyse ainsi a[>pliquée dans tous les domaines où s'exerce la pensée liiutiaine ? Au point de vue purement scientifique, ces résultats, il faut le reconnaître, ont été merveilleux (i), Tïiais au point de vue moral et surtout au point de vue dû la vie pratique, des réserves sont nécessaires. C'est qae l'analyse, soit qu'elle porte sur nos propres sentiments, soit qu'elle s'applique aux principes qui ilirigent notre conduite, a presque toujours pourcon- Béquence, si on en abuse, d'affaiblir en nous la sponiuuéité, l'élan et, par là même, l'audace et la conliunce (2). Prendre plaisir à disséquer, en quelque s irte, ses émotions, c'est entraver l'activité et la vie,

(1 ) C'est à l'analyse que nous sommes redevables des plus belles découvertes qui ont été faites dans les sciences expéh mentales, en chimie, en médecine, en biologie.

['S\ Nul n'a ressenti plus cruellement ces effets qu'Amie! cl ne les a mieux décrits : « Par l'analyse, écrit-il, je me guis annule. — Le développement excessif de la réflexion a

étouffer Tenthousiasme, se rendre incapable d'aimer. I En outre, l'habitude de tout soumettre à une critique inflexible, de vouloir tout raisonner, nous rend suspecte toute doctrine. Nous en arrivons à aimer la dialectique pour elle-même ; or, suivant la remarque d'un philosophe contemporain, « rien n'enivre comme la dialectique. Elle ne peut s'arrêter dans ses poursuites, il lui faut sans cesse une proie. Dans son ardeur avide, elle va quelquefois jusqu'à se dévorer elle-même, en défaisant ce qu'elle a fait. Elle ressemble au poulpe des mers qui, pendant l'hiver, se mange les pattes à mesure qu'elles poussent. » Ainsi s'explique que toutes les croyances, tous les systèmes et les principes sur lesquels ils reposent, aient été remis en cause de nos jours. — A la vue de ces violentes luttes d'écoles et des divisions qu'elles produisent, notamment en religion, en métaphysique et en morale, non moins qu'en politique, il n'est donc pas extraordinaire que beaucoup d'esprits, môme excellents, se soient trouvés désorientés et que le doute ait pu les troubler un instant. Comment s'y reconnaître au miUeu de ces affirmations et de ces négations contradictoires? — Mais alors un tel état d'esprit n'offre-t-il pas des dangers ? — Le danger ne saurait être bien redoutable, lorsqu'il s'agit de penseurs isolés ou de simples dilettanti dontl'influence est restreinte;

réduit à rien ou presque rien en moi la spontanéité, l'élan l'instinct et par là même l'audace et la confiance, etc. » (Amiel, Journal intime^ passim.) — Voy. également Bourget, principaux Romans et surtout la préface du D/sc/p/e; Fromentin, Dominique,

mais il n'en est plus de même lorsqu'il s'agit de maîtres ayant charge d'âmes, c'est-à-dire devant préparer à l'Etat non des rêveurs subtils et des dialecticiens émérites, mais des hommes capables de se décider et d'agir. Or, de tels hommes, un maître sans convictions ne les préparera jamais. Comment, par exemple, pourrait-il faire aimer le devoir, celui qui se demande encore si notre respect pour lui n'est pas un reste de superstition surannée, et si notre règle de conduite ne doit pas être le plaisir ou l'intérêt ? Comment ferait-il aimer la patrie, celui qu'ont ébranlé les déclamations bruyantes des internationalistes de toutes nuances et qui doute des droits que la nation a sur nous ? Comment, enfin, parler d'idéal à atteindre, d'abnégation, de dévouement, si l'on ne voit plus dans l'homme qu'un \ automate dont les ressorts se meuvent sous la seule ' impulsion de la fatalité ? Si, malgré ses doutes et par prudence, le maître enseigne encore des choses auxquelles il ne croit plus, quelle autorité auront ses conseils? Quelles convictions fera-t-il naître? — Les enfants, comme nous le remarquions tout à l'heure, sont des observateurs judicieux : aussi auront-ils vile aperçu le vide d'un tel enseignement. Ils n'auront aucune confiance en leur guide, car ce guide n'a confiance ni en lui-même, ni en la doctrine qu'il professe ; son scepticisme plus ou moins dissimulé est ce qui les frappera le plus, peut-être ce qu'ils imiteront le plus volontiers. Alors, si leur nature n'est pas foncièrement honnête, ils apporteront dans la vie, au sortir de l'école, cet esprit soupçonneux et ces habi-

tudes de dénigrement systématique qui semblent se généraliser de plus en plus et sont, à tous les points de vue, )'un des obstacles les plus funestes au progrès de notre pays. C'est pourquoi nous n'hésitons pas à affirmer, — et ce sera notre conclusion, — que le scepticisme des maîtres est^ dans renseignement, plus dangereux encore que leur ignorance.

F. Thomas.

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