‹ La suisse au dix-neuvième siècleChapitre 12 sur 74 · IN NI MA DROZ · texte numérisé non relu

IN NI MA DROZ

du nonce Testaferrata ; puis la rentrée des jésuites, en partie à la suite de In lies très vives, dans les cantons du Valais el de Fribourg; cm lin le démembrement de l'ancien évêché de Constance, qui, contre le gré de l'évêque Dalberg et de l'administrateur du diocèse Henri de Wessenberg, deux esprits libéraux, fut divisé en un évêché de Bàle-Soleure, comprenant les cantons d'Argovie, Bàle, Berne, Lucerne, Soleure, Thurgovie el Zoug, avec siège épiscopal à Soleure, el un évêché de St-Gall-Coire, comprenant les cantons de St-Gall et îles (irisons, avec siège épiscopal à Cuire. Il était question alors de créer un évêché national réunissant ions les catholiques suisses ; cette idée fut malheureusement abandonnée; elle eût remédié à la grande bigarrure qui a existé des celle époque dans l'organisation des diocèses.

Le prosélytisme romain èul pour contre-partie un mouvement de propagande au sein du protestantisme. C'est, pour la Suisse romande, l'époque dite » du réveil », qui vit naitre les réunions religieuses en dehors de l'église officielle, les sociétés bibliques et l'école des missions de Bàle. Des hommes d'une foi ardente, les César Malan, les Bost, aidés par des femmes comme M"" de Krùdener, et par les méthodistes anglais, prirent à lâche de secouer la torpeur du clergé et de ramener les populations à une foi personnelle fondée sur l'étude de l'Evangile. IK lurent l'objet de persécutions de la part des gouvernements, mais comme toujours, l'œuvre s'en trouva fortifiée et elle esi encore aujourd'hui debout. A Zurich, le mysticisme fut poussé si loin qu'on assista de nouveau à des scènes extravagantes, comme celles qui avaient, par exemple, tristement marqué la propagande anabaptiste au XVI" • siècle. A Wildisbuch, deux sœurs Peter se firent l'une fustiger, l'autre crucifier pour imiter Jésus (1824). Malgré tout, c'étaient là des germes de liberté, c'était une protestation de la conscience indi- \ iduelle contre le régime d'oppression dogmatique, qui s'exerçait avec l'aide du liras séculier.

Ces germes el ces protestations se manifestaient aussi dans le domaine politique, car toutes les libertés se tiennent, l'n martyr de sa loi politique fut alors le I)1 Troxler, de Lucerne, condamné à la prison el plus lard destitué de ses fonctions de professeur pour avoir opposé aux doctrines de Haller le restaurateur celles de Milton et de Buchauan. et réclamé une participation plus grande du peuple aux fonctions de l'état, la publicité des débats parlementaires, le droit de

pétition, la liberté de la presse. D'autres hommes répandaient en

Suisse les mêmes doctrines, entre autres les frères Snell, Ions deux émigrés allemands, tous deux professeurs à Baie, l'un, Wilhelm, de droit, l'autre, Louis, de grée. Citons aussi Laharpe, que nous retrouvons toujours ardent et jeune d'esprit ; Charles-Victor de Bonstetten, Paul Usteri, Zschokke, l'historien suisse populaire, Charles Monnard, le continuateur de Jean de Mùller, Jean-Gaspard Zellweger, le fondadeur et le régénérateur de la société suisse d'utilité publique, et d'autres. Du reste, les sciences et les lettres étaient partout en progrès, l'instruction publique en honneur, témoignant d'une aspiration des esprits les plus distingués vers une culture générale supérieure. La société suisse des sciences naturelles date de 1815. C'est aussi l'époque où l'ancienne société helvétique renait de ses cendres (1819) ; où se fonde la société de Zofingue (1819), qui devait exercer une influence si heureuse sur notre vie politique en rapprochant la jeunesse studieuse des cantons autour de la bannière fédérale ; — où se fonde D ■, également la société suisse des tireurs, qui créa les tirs fédéraux, école de patriotisme ardent, parfois excessif dans ses allures; le premier de ces tirs eut lieu à Aarau en 1<S24 ; — où se fondent enfin les premières sociétés de gymnastique et de chant. De nombreux collèges et écoles datent aussi de ce temps-là.

Charles- Victor de Bonstetten.

iprès un dessin de Bûrgdorfer. (Collection fédérale des estampes.)

Cette éclosion de l'esprit libéral et national, stimulé par la presse, qui commençait à s'émanciper, console du spectacle assez sombre que présentait la vie intérieure des cantons. Sous un rapport, le régime en vigueur avait du mérite : il était ménager des deniers publies et remit partout sur pied les finances obérées. St-Gall, par exemple, éteignit en

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dix ans sa dette, qui, en 1819, était de 149687 florins, de telle sorte qu'en 1830 ce canton ne prélevai! plus d'impôt. Le revers de la médaille étail l'absence d'initiative pour les œuvres d'utilité publique. On demandait peu aux contribuables parce qu'on faisait peu <l;ins tous les domaines. C'est le propre des régimes conservateurs d'avoir de bonnes finances, au prix de l'inaction générale, et c'est recueil des gouvernements progressistes d'exagérer les dépenses parce qu'ils veulent tout faire à la fois. Les régimes durables sont ceux qui joignent l'esprit de progrès à la prudence financière.

La charge de l'impôt était du reste mal répartie et k's services publics mal administrés. Celui de la justice laissai! particulièrement à désirer. On le \il dans le canton de Lucerne, où un véritable roman judiciaire se déroula pendant plusieurs années, à l'ébahissement et au scandale de toute la Suisse. Il s'agissait d'une bande de vagabonds, au nombre de vingt-quatre, qui avaient à leur tête une jeune femme, Clara Wendel. et sein frère, et qui s'étaient rendus coupables de nombreux délits dans divers cantons. L'instruction, commencéeà Richterswil (Zurich), fut continuée à Lucerne (1824). Ici, pour mystifier les juges et traîner le procès indéfiniment en longueur, les chefs de la bande s accusèrent de crimes imaginaires, entre autres de la mort d'un ancien avoyer libéral lucernois, Keller, trouvé noyé dans la Reuss en septembre 1816, mort qu'on avait attribuée à une vengeance politique Wendel déclara au juge d 'instruction, sur sa demande, qu'il étail en effet l'auteur de ce crime, et qu'il l'avait commis à l'instigation de deux adversaires de Keller, Pfyffer et Corragioni. Ces deux hommes honorables furent emprisonnés. On alla mêmi jusqu'à soupçonner le nonce apostolique et son secrétaire d'avoir coopéré au crime. Celle affaire passionna l'opinion publique. Il fallut, pour la faire trancher impartialement, la soustraire aux tribunaux lucernois, ce qui l'ut possible en raison de son caractère intercantonal.

Malgré le mauvais vouloir des gouvernements, la revision des constitutions cantonales s'imposait. On voit Schaffhouse, Appenzell-Extérieur. Lucerne. Sl-Call, Zurich, Yaud. Tcssin, en voie d'y procéder en 1829 ; il s'agissait essentiellement de conquérir une meilleure base électorale, la liberté de la presse, la publicité des débats des assemblées délibérantes, la séparation des pouvoirs, des améliorations dans le domaine judiciaire : programme qui. aujourd'hui, parait bien mo-

deste, mais qui n'en rencontrait pas moins alors la plus vive opposition. Toute la vie publique se concentrait d'ailleurs dans les cantons. La diète n'avait ni influence ni force. C'était une autorité de parade. Les députés portaient un vêtement noir et l'épée. Ils étaient entourés de conseillers de légation, de secrétaires, d'huissiers, mais c'était un nuage brillant derrière lequel se cachait la nullité de leurs délibérations. La seule bonne chose que la diète décréta fut la création d'une école centrale militaire, pour laquelle l'Allmend fut achetée, à Thoune

Porte d'Aarberg, a Berne, démolie en 1 330. Par Morilz, père. (Collection fédérale îles estampes.)

(1819). Cette mesure, outre qu'elle développa l'esprit confédéral, produisit d'heureux effets pour l'instruction militaire et permit entre autres de former de bons officiers supérieurs. On continuait du reste à conclure des capitulations avec d'autres pays ; on entretenait des régiments dans les Pays-Bas, en France, à Rome et à Naples. En revanche, la capitulation conclue avec l'Espagne, en 1804, fut dénoncée en 1821 par ce pays. Les partisans du service militaire étranger vantaient ses mérites en le représentant comme une pépinière de bons officiers pour nos milices, en même temps que comme un exemple donné à l'Europe de la bravoure et de la fidélité helvétiques; et il est de l'ait <pie les régiments suisses, par leur bonne tenue, ont généralement

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lait donneur à notre pays. Mais 1rs peuples étrangers ne les voyaient pas moins avec une aversion croissante, et, de leur côté, les patriotes suisses trouvaient que les fils du pays avaient mi eux à faire <|iu' de vivre à la solde «le souverains, dans des milieux dont ils prenaient facilement les habitudes, peu conformes a nos goûts simples cl démocratiques.

Pendant cette période pacifique, l'industrie el le commerce étaienl assez prospères, malgré des années de disette comme le furent 1816 cl 1817, cl malgré les entraves résultant du régime protectionniste, même prohibitif, des pays environnants, surtout de la France, cl aussi de l'union douanière allemande, qui lui fondée à celle époque (1819). C'est en vain que la dicte lit des démarches pour obtenir un régime meilleur. Treize eanlons el demi essayèrent aussi d'user de représailles par un concordat protectionniste, mais il dul être abandonné après deux ans. car il frappait surtout les produits des autres cantons, déjà mécontents de ce que Berne axait institué l'ohmgeld sur les boissons (1815), exemple malheureusement suivi ailleurs. La diète ne réussit pas non plus à doter la Suisse d'un tarif douanier unique, ni à mettre a l'intérieur un peu d'uniformité dans le système monétaire et le système poslal. ou à régulariser la situation des nombreux individus qui, par suite de négligence ou pour des motifs confessionnels en cas de mariages mixtes, avaient perdu leur droit de cité cantonal (Heimatlosenj. Les sessions se succédaient, enregistrant les propositions, leur renvoi aux cantons et l'insuccès final.

Le sol de la patrie, profondément labouré par la charrue de l'invasion, de 1798 à 1815, avait encore besoin délie remué et hersé avant de recevoir la semence définitive du libéralisme. Déjà cependant l'espoir d'une première moisson modeste se laissait entrevoir. l'eu à peu, l'effroi qu'inspirait la sainte-alliance avait diminué. On respirait plus a l'aise dans les divers pays de l'Europe. La presse osait dire davantage. Les peuples s'agitaient sous les liens dont on les avait chargés. Les gouvernements sentaient, surtout en Suisse, la nécessité de rendre la main. Bien que, dans ce pays, la vie politique lût exclusivement cantonale, il s'était créé un esprit fédéral dont le rayonnement se produisait sur l'ensemble du peuple, ('.étaient les fruits, mal mûrs encore, de la période transitoire qui s'étend de 1815 à 1830. Mais cette première récolte allait bientôt pouvoir être cueillie, avant-coureur d'une moisson plus abondante.

II. - Les premières luttes pour lu réforme constitutionnelle.

Bien que notre peuple ait un caractère propre, fortement marqué, qui le rend assez réfractaire aux idées du dehors, il n'en a pas moins généralement subi, dans les phases décisives de son histoire, l'influence des événements extérieurs. Les courants généraux qui remuent une époque ne sauraient passer sans l'atteindre. S'il n'éprouve pas toujours au même degré que les autres peuples les besoins de progrès qui les travaillent, il est rare cependant qu'il n'en soit pas impressionné. Vienne une circonstance extérieure déterminante, il suivra l'impulsion générale, en y apportant toutefois sa prudence innée, qui lui permet de calculer mieux que d'autres la portée de son effort et de garder mieux aussi le fruit de ses luttes et de ses travaux.

Les aspirations libérales qui, comme la sève au printemps, montaient alors de toutes parts dans l'arbre touffu de notre confédération d'états, s'emparaient aussi de l'esprit des nations voisines, particulièrement en France. La démocratie était partout en lutte contre la légitimité ; elle réclamait l'élargissement des bases électorales, la liberté de la presse, la liberté de conscience. Charles X, aveuglé par ses succès militaires en Algérie, ne sut pas comprendre les indications très nettes de l'opinion publique; il voulut se raidir, maintenir un ministère de combat et — comme le disaient ses ministres à l'appui des fameuses ordonnances du 25 juillet l<s;5() — « résister à la démocratie turbulente quia pénétré jusque dans les lois et tend à se substituer au pouvoir légitime ». Il fut puni de sa faute par l'insurrection des 27, 2<S et 29 juillet, les « trois journées glorieuses », comme on les appelle, qui le renversa du trône et qui mit à sa place Louis-Philippe d'Orléans, le roi-bourgeois.

Cet événement, tout à fait imprévu, produisit en Suisse, comme dans toute l'Europe, une sensation énorme. La diète, qui siégeait à

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Berne depuis le 5 juillet, étail précisément occupée à discuter le code pénal militaire applicable aux régiments suisses en France, lorsque lui parvint la nouvelle de la révolution. Elle appril en même temps avec stupeur 1rs pertes subies par le premier de ces régiments, qui avail vaillamment défendu la «'anse royale, et le danger que couraient les trois autres. Leur licenciement, «lu reste, ne larda pas à se produire. La diète se sépara le 7 août, ne sachant quel parti prendre, mais pré-

voyanl bien les conséquences que cet événement ne pouvail manquer d'avoir pour les affaires intérieures. Les libéraux étaient en effet pleins de joie il d'espoir. De toutes parts ils s'organisèrent pour tirer parti de la situation. Leurs vœux, nous les connaissons déjà :

souveraineté du peuple s'exereaul par des élections directes, égalité des droits, séparation des pouvoirs et durée plus courte des Ponctions, publicité

(les débats, liberté de la presse.

( )n voit aussi poindre alors I idée d'une réforme fédérale, mais le sentiment public était qu'il fallait axant tout procéder sur le terrain cantonal. Déjà le Tessin avait pris les devants et re\ isé sa constitution, de mars a juin 1830, sous l'influence de Stefano Franscini, qui combattait l'omnipotence de la famille Quadri, héritière îles mauvaises traditions «les baillis. Les autres cantons allaient suiv re.

Ce qui caractérise ce mouvement, c'est la forme démocratique qu'il revêtit, l'n peu partout ce furent, en effet, des assemblées populaires nombreuses, siégeant sous la voûte du ciel, qui arrêtèrent le texte des pétitions ou des résolutions réclamant la revision constitutionnelle. Quand les gouvernements ou les grands conseils, suivant l'avis im-

Slefa h" i

prudent du vorort de Berne, qui leur avait recommandé, par une circulaire du 22 septembre, de s'opposer aux innovations, faisaient mine de résister ou d'atermoyer ce qui fut le cas du plus grand nombre

une nouvelle assemblée populaire, suivie d'une démonstration plus ou moins menaçante, les amenait bientôt à composition. La première de ces assemblées eut lieu àWeinfelden (Thurgovie), le 22 octobre ; elle comptait 2500 participants. Le principal orateur fut le pasteur Thomas Bornhauser, homme plein d'ardeur pour la cause démocratique; il lit signer séance tenante une pétition, qui fut remise au gouvernement, très déconcerté de cette démarche. Le grand conseil, réuni en session extraordinaire le <S novembre pour en délibérer, aurait bien voulu pouvoir louvoyer, mais un attroupement populaire le contraignit à décider la revision. Et comme on n'avait pas confiance dans sa loyauté, une seconde assemblée populaire, tenue également à Weinfelden le 18 novembre, et qui comptait 3000 hommes, précisa le sens dans lequel la revision devait avoir lieu. L'agitation ne prit fin que lorsque la constitution, élaborée sur ces bases, eut été adoptée par le peuple.

L'Argovie suivit cet exemple. Assemblée populaire le 7 novembre, à Wohlenswil. 3 à 4000 participants. Le grand conseil, réuni à l'extraordinaire le 26 novembre, voulait aussi mettre des bâtons dans les roues en ordonnant l'élection d'une constituante dont le travail devait lui être soumis. Les populations s'irritèrent ; dans la nuit du 6 décembre, 3 à 4000 hommes des bailliages libres, sous les ordres du capitaine Fischer, de Merischwand, entrèrent en armes à Aarau, s'emparèrent de l'hôtel de ville, des arsenaux, et arrachèrent la promesse que la constituante travaillerait librement, que le droit de vote et l'éligibilité seraient étendus et la nouvelle constitution soumise au vote populaire. Tout rentra ensuite dans l'ordre.

Puis, c'est le tour de Lucerne. Assemblée populaire très nombreuse à Soursee, le dimanche 21 novembre ; orateur principal : le procureur général Antoine Schnyder. Mêmes hésitations de la part du gouvernement et du grand conseil qu'en Argovie et en Thurgovie. Même issue.

Vient ensuite Zurich. Assemblée populaire à Uster,le 22 novembre. 1000(1 citoyens. Orateurs : Henri Guyer, de Bauma ; I)1 Hegetschweiler, de Stâfa; Steffan, de Wadenswil. Les vœux, formulés d'abord dans un mémoire rédigé à Kùsnacb par le professeur Louis Snell, puis dé-

veloppés dans ce qu on a appelé le o mémorial d'Uster », sont les mh'mes que iinns avons déjà signalés. Le grand conseil, réuni le 25 novembre, crul sage de s'j conformer, et tout se passa pour le mieux. La journée d'Uster, vu l'importance du canton de Zurich, lil une grande impression sur le reste de la Suisse.

A St-Gall, les questions confessionnelles vinrent compliquer la situation. Le chef des radicaux. Baumgartner, demandait, outre les réformes sollicitées ailleurs, la suppression des différences basées sur la confession, ainsi que la reconnaissance des mariages mixtes. Mûller- Friedberg, par contre, cherchait autant que possible à enrayer le mouvement. Il fut bientôt débordé par les manifestations populaires, dont les principales se produisirent à Walw il. le 4 décembre (2 à 3000 hommes), et le lendemain à Allslatlen i Jlllllh. Ici l'orateur fut Joseph Eichmûller, inconnu la veille et qui obtint un immense sucées. Le '2'2, une constituante était élue. Miïller-Friedberg abandonna le pouvoir, dont il avait fait sans contredit un noble et intelligent usage depuis 1803, pour le plus grand bien de son canton adoptif. (Il était originaire de (ilaiis. i Convaincu de l'excellence des principes libéraux, il voyait avec douleur se produire une évolution, à son i;ré trop rapide, sous l'action des radicaux. Comme il arrive presque toujours, ses craintes étaient exagérées; il faut pourtant reconnaître qu'elles se réalisèrent en partie.

Fribourg traversa aussi une période agitée. Le mouvement libéral partait de Moral cl de la Gruyère. On se plaignait entre autres de ce que l'instruction publique avait été enlevée des mains du Père Girard pour être remise aux jésuites. Le '1 décembre, le grand conseil se réunit sous la protection de troupes, ('ne foule sans armes entourait l'hôtel de ville : en apprenant que la majorité du grand conseil n'était pus favorable à la revision, elle se mil à crier, vive la liberté ! Le commandant des troupes donna l'ordre de sévir; déjà les baïonnettes étaient dirigées contre le peuple, et l'on prétend même que la milice allait faire feu, lorsque l'avoyer île Diesbach se précipita hors de l'hôtel de

ville et annonça que le grand conseil avait crtir. Mais la défiance persistait. '2(11111 hommes en armes s'avancèrent de la Broie et de Moral

jusqu'à Courtepin, à unv lieue de Fribourg, pour appuyer les revendications populaires. La Gruyère s'armait aussi. Devant ces démonstrations, le grand conseil se décida enfin à publier, le 7 décembre, une déclaration tranquillisante portant « Tous les privilèges de lieux et de

naissance son! désormais abolis ; le pouvoir souverain réside dans le peuple; une nouvelle constitution régira le canton ». Il est vrai que cette constitution, élaborée par une constituante élue au second degré, ne fut pas soumise au vole populaire.

A Soleure, le grand conseil ne se montra pas moins rendent ; tout en se prononçant pour la revision, il se refusait à la soumettre au peuple; elle projet élaboré par lui était d'ailleurs peu satisfaisant. Pour vaincre son obstination, les cbefs libéraux convoquèrent une assemblée populaire, qui eut lieu le 22 décembre, à Balsthal, et à laquelle participèrent 2500 à 3000 hommes. Joseph Munsinger, qui avait déjà pris part, avec Karl Schmid, aux mouvements révolutionnaires de 1814, développa le programme démocratique, qui lut accueilli avec un grand enthousiasme. Une prise d'armes se préparait. Le gouvernement jugea prudent de céder.

Dans le canton de Vaud, les choses prirent, à un certain moment, une tournure menaçante. Depuis plusieurs années la revision était demandée, entre autres par Laharpe et Charles Monnard. Mais le gouvernement voulait l'ajourner le plus possible : il objectait que le temps des réformes n'était pas encore venu, qu'il fallait attendre d'avoir une plus longue expérience des institutions actuelles. Le peuple s'impatienta, il pétitionna ; on voulut se borner à lui offrir un nouveau système électoral, il trouva que ce n'était pas assez. Le 18 décembre, à un signal donné la veille par des feux allumés sur les hauteurs, des niasses accoururent à Lausanne, en armes, au son du tambour et du tocsin ; elles entourèrent le lieu des séances du grand conseil, en réclamant à grands cris la revision. Mais comme le grand conseil se refusait à délibérer sous cette pression, la foule consentit, non sans peine, à se retirer sur Montbenon. Bientôt on lui apprit que la revision par une constituante était chose décidée. Des arbres de liberté furent élevés en signe de réjouissance.

Des mouvements semblables se produisirent à Schaffhouse, où des troubles, à Unterhallau, nécessitèrent une occupation fédérale ; à Claris et dans les Rhodes-Extérieures, ainsi qu'à Genève, où la réforme s'accomplit aisément. Par contre, le gouvernement de Berne, qui, comme en 1814, comptait sur une intervention étrangère pour écraser les revendications démocratiques, se montra des plus récalcitrants aux idées nouvelles ; il voulait s'y opposer par la force et se mit à enrôler

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des soldats des régiments licenciés en France, et qu'on appelait les « rouges j, à cause de la couleur de leur uniforme. C'était une mauvaise politique, combattue par l'avoyer Kodolphc de Watteville, l'ancien landamman, qui croyait sage de prendre en mains la direction du mouvemenl pour lui enlever tout caractère agressif. On eût bien l'ait de l'écouter, mais son influence était neutralisée par celle de l'avoyer Emmanuel <le Fischer, président de la diète, homme intelligent, mais d'un caractère entier, qui rappelle à Bien des égards celui de l'ancien avoyer de Steiger. Celle résistance provoqua des troubles dans le Jura, où la tête de Stockmar, chef des libéraux, fut mise à prix ; il y eut aussi de l'agitation dans l'Emmenthal et le Seeland. l'rès de <>(><• pétitions avaient élé remises à l'autorité, qui refusait de s'en occuper et même de les recevoir. I. impulsion démocratique partait essentiellement de la petite ville de Berthoud, dont les chefs libéraux étaient les trois frères Schnell Louis, secrétairede ville : Charles, avocat, et Jean, professeur. Leur propagande incessante produisait une vive effervescence dans tout le canton. A la suite d'une décision du grand conseil du 6décembre, qui chargeait une commission d'examiner les vœux présentés, il sembla que l'opinion allait se calmer, mais l'effet s'en trouva détruit par un arrêté du gouvernement qui interdisait de signer de nouvelles pétitions. L'agitation prit alors un caractère aigu. Afin de détourner

leur parti d'actes de violence, les frères Schnell eurent la bonne idée

■ h réunir une assemblée populaire à Mûnsingen, le 10 janvier 1831, assemblée à laquelle douze à quinze cents hommes prirent part, et qui fixa au gouvernement un délai péremptoire de trois jours pour déférer au vœu du peuple. Celle lois, le palrieial comprit que l'heure de la démocratie avait sonné : il se résigna à subir la revision, mais la plupart de ses membres commirent la faute qui s'expie encore aujourd'hui de refuser de faire partie des nouvelles autorités. Un gouvernement mixte se forma toutefois, dans lequel entrèrent de Tscharncr et de Tavel, Charles Neuhaus et. un peu plus lard. Charles Schnell.

En son nue. huiles ces manifestations avaient eu un caractère plutôt pacifique, et s'étaient terminées d'une manière satisfaisante. Sous l'impulsion des libéraux, bientôt débordés par les radicaux, la démocratie s'était levée pour réclamer ses droits. Ces pétitions ne suffisant

pas, et le peuple n'ayant pas d'autre moyen constitutionnel de faire connaître et prévaloir sa volonté, il avait formé des assemblées, il avait

LA REGENERATION l(i;S

voté drs résolutions, il avait exercé une pression sur ses autorités pour les obliger à en tenir compte. Tout cela, quoique avant un caractère exceptionnel, n'était pas encore révolutionnaire. C'esl ainsi qu'en moins de six mois la réforme constitutionnelle s'était accomplie dans la majorité des cantons, sans troubles sérieux ni effusion de sang. Il ne devait pas en être de même à Schwytz, à Baie et à Neuchàtel.

Avant de nous occuper de ces dois cantons, il convient de caractériser en peu de mots l'œuvre réalisée dans les autres. On peul la définir en disant que c'était l'avènement de la démocratie représentative. St-Gall et Bàle-Campagne seuls avaient fait un pas de plus en introduisant le veto, qui contient en germe notre référendum, et en vertu duquel une loi entrait en vigueur si, dans un délai déterminé, un certain nombre de citoyens n'y avaient pas l'ait opposition. D'un autre côté, Berne et Fribourg étaient restés d'un pas en arrière en conservant l'élection au second degré. Outre la souveraineté populaire, les nouvelles constitutions garantissaient d'une manière assez uniforme la séparation des pouvoirs, la durée réduite des fonctions, l'égalité civile et politique, la liberté de discussion, le droit de pétition et d'association, la liberté de commerce et d'industrie. Mais l'un de leurs joyaux les plus précieux, c'étaient les déclarations quelles contenaient au sujet de l'instruction publique, dont l'état s'engageait à prendre soin, conséquence nécessaire de l'extension des droits du peuple. C'est en effet de cette époque que date surtout le développement réjouissant des écoles primaires en Suisse.

L'ancien pays libre de Schwytz, qu'on appelait le « districtintérieur » ou vieux Schwytz, refusait obstinément aux districts extérieurs : Kinsiedeln, Art, Kiisnaeh, Wollerau, Pfaeffikon, Hurden et la Marche, l'égalité des droits qu'on leur avait déjà promise en 17U.S, avant même la chute de la vieille confédération, et dont ils avaient joui sous la république helvétique et l'acte de médiation. Ce refus avait provoqué, à diverses reprises, les plus vives protestations. Il fut réitéré au mois de novembre 1830. En janvier 1831, les districts extérieurs, las de réclamer, se donnèrent une organisation spéciale, à laquelle Gersau se joignit également. Cette fois-ci, la diète dut intervenir, car le pacte fédéral était violé ; elle lit élaborer, sous ses auspices, un projet de constitution qui

tenait compte des vœux légitimes des districts extérieurs, mais au vote populaire, en août 1831, le district intérieur ayant repoussé le] projet, les autres décidèrent de s'administrera part. La diète était désemparée ; elle se résignaà laisser les choses en l'état jusqu'à nouvel ordre. C'était une situation intolérable, qui devait bientôt amener d'autres complications.

Troupes de Bâle-Ville sous le commandement du colonel Wieland, après ii prise de St-Margarethen.

(D'après une estampe de la bibliothèque de l'université de BdU.)

La ville de Bàle ne se montrait pas mieux disposée que In plupart des gouvernements aristocratiques. Aux réclamations de la campagne, qui pétitionnait pour rentrer en possession de l'égalité des droits, donl elle avait aussi joui sous h. république helvétique et sous l'acte de médiation, le grand conseil opposait une attitude pleine de morgue; ,„, .,,,., meme, au sein de cette autorité, jusqu'à déclarer que h. séparation serait préférable à la condescendance. Toutefois, on avait éla-

boré une constitution qui accordait à la campagne 7'.) députés pour 40 000 âmes, tandis que la ville en obtenait 75 pour ll> 000. Les campagnards, mécontents de cette base inégale, molestés d'ailleurs chaque l'ois que leurs affaires les appelaient à Bàle, prirent la chose eu mauvaise part. Le 4 janvier 1831, une assemblée de 4 à 5000 hommes, en partie armés, se réunit à Liestal et décida de réclamer l'égalité des droits, la représentation électorale sur la base de la population et la constitution soumise au vote populaire. La ville riposta en faisant des préparatifs belliqueux. On s'excitait de part et d'autre. Le 7 janvier, la campagne nomme un gouvernement provisoire, avec Etienne Gutzwiler, notaire à Therwyl, comme chef. On dresse des arbres de liberté. Des communes qui tenaient pour la ville sont envahies. Les campagnards, soutenus par des volontaires d'autres cantons, s'avancent en armes jusque près de Bàle. Mais le colonel Wieland, chef des troupes en partie mercenaires de la capitale, fait une sortie contre eux, les bat complètement dans plusieurs rencontres (du 13 au 15 janvier), entre autres à St-Margarethen, dissout le gouvernement provisoire et occupe Liestal. De nombreux prisonniers, liés de cordes, sont amenés à Baie. La diète intervint par l'envoi de deux commissaires, le landamman Sidler, de Zoug, et le conseiller d'état Charles Schaller, de Fribourg, qui s'efforcèrent de calmer les esprits. Ils recommandaient la revision et l'amnistie. Bien que la constitution élaborée par le grand conseil consacrât une représentation inégale et renfermât en outre une clause exigeant, pour la revision, la majorité des citoyens de la ville et celle des citoyens de la campagne, elle n'en fut pas moins adoptée par (>4U7 voix contre 2583 et approuvée par la diète. Un nouveau gouvernement, ayant à sa tète les anciens bourgmestres Frey et Wieland, fut installé. Malheureusement, ces deux noms signifiaient un programme de résistance opiniâtre à l'esprit démocratique. Sous leur influence, l'amnistie, qui, générale, eût peut-être ramené l'ordre et la tranquillité, ne fut accordée qu'à l'exclusion des principaux chefs du mouvement : Gutzvviler, Jacques Blarer, Plattner, Kummler, Egli, Meyer. C'était renouveler l'état d'agitation. Ces chefs, proscrits, trouvèrent la sympathie et l'appui des libéraux suisses. De part et d'autre on fit des préparatifs pour une nouvelle lutte armée. 2000 citoyens des communes de la campagne signèrent une pétition à l'autorité fédérale pour demander la revision par une constituante ou, à défaut, la séparation d'avec Bàle-

Ville. Le 18 août, trente el un députés des mêmes communes quittèrent leurs sièges au grand conseil. De nouveau, des arbres de liberté Curent plantés à Liestal, à Sissacb, à Waldenbourg. Tous 1rs fonctionnaires originaires de la ville, entre autres bon nombre de pasteurs, lurent cbassés.

Alors, pour la seconde lois. Wieland marche sur Liestal avec un millier d'hommes el quatre canons. Liestal est pris après ùvnx heures

Combat â Liestal, le 21 août 1831.

(D'aptes une graoure du cabinet fédéral des estampes

de combat. Mais le tocsin sonnait partout. Les campagnards se lèvent en niasse el repoussent les troupes adverses, qui doivent se replier sur la capitale (21 août), (iul/wiler el les autres chefs proscrits s'installent derechef comme gouvernement provisoire, à Liestal (25 août). Quatre commissaires fédéraux (Murait de Zurich, Ileer de (ilaris. Sidler de Zoug, Meyenbourg de Scliaffhouse) s'interposent vainement. Ni le grand conseil, ni les communes séparées ne veulent donner la main a un rapprochement. Il fallut faire venir des troupes fédérales:

le 17 septembre, 4000 hommes, sons les ordres du colonel Ziegler, de Zurich, occupèrent le canton ; Gutzwiler el trois de ses collègues furent appréhendés au corps et envoyés à Aarau, puis à Bremgarten, Rien n'y fit. La scission persista, malgré une troisième médiation fédérale tentée par Frédéric de Tscharner, des Grisons. Favorable à la ville, il crut devoir faire consulter le peuple sur la question, posée d'ailleurs insidieusement, de la séparation : 3865 voix se prononcèrent pour le maintien de l'union et seulement <S0!2 pour la séparation, mais la campagne s'était généralement abstenue.

Poussant alors l'obstination à ses dernières limites, la ville de Bàle rompit elle-même les liens qui la rattachaient à la campagne en retirant ses fonctionnaires de 4(5 communes rebelles (22 février 1832) et en fixant à celles-ci un délai jusqu'au 15 mars pour se soumettre. Comme on pouvait le prévoir, elles ne le firent pas, et en conséquence, le 15 mars, le grand conseil déclara que ces communes étaient définitivement exclues du lien cantonal. Ce vote entraînait de graves inconvénients pour les communes fidèles, particulièrement pour Gelterkinden et pour la vallée de Reigoldswil, que les insurgés s'efforçaient par toutes sortes de moyens, y compris la menace, de gagner à leur cause. Le landamman Merk, de Thurgovie, ami des campagnards bàlois, fut envoyé par la diète comme pacificateur. Sa mission demeura stérile. Mécontente, la diète retira la plus grande partie de ses troupes, laissant ainsi imprudemment le champ presque libre à la guerre civile. Elle éclata bientôt. Les mercenaires de la ville, sous le commandement du colonel Bourkhardt, se rendent à Gelterkinden en violant sans façon le territoire badois, et refoulent une demi-compagnie de troupes fédérales qui occupait cette commune. Mais, attaqués par le landsturm de la campagne, ils doivent se retirer (7 avril). Les vainqueurs mettent le feu au village ; plusieurs personnes périssent dans les flammes. Au récit de ces horreurs, la diète envoie de nouvelles troupes et désigne en même temps comme commissaire Charles Schnell, de Berne, qui, à bon droit, était suspect à la ville. Elle refuse de recevoir commissaire et troupes et leur ferme ses portes. Une dernière tentative de médiation, consistant dans une conférence de conciliation qui devait avoir lieu à Zolingue, n'aboutit pas davantage, parce que la ville refuse d'y prendre part. Devant cette attitude intransigeante, la diète se décida enfin à prononcer la séparation provisoire de Bàle en deux états (3 octobre 1832). Mais

la question, loin d'être apaisée, devait prendre, un peu pi us tard, une tournure encore plus fâcheuse.

Nous a\ < mis signalé, dans le précédent chapitre, la situation fausse où se trouvait le canton-principauté de Neuchàtel, en raison du double lien de souveraineté créé par le pacte de l,si.">. Ces événements ne pouvaient manquer d'y avoir leur contre-coup. Tandis que l'aristocratie et la bourgeoisie de Neuchàtel désiraient le maintien intégral du pacte, le peuple, dans sa majorité, appelait de ses vieux l'union complète avec la Suisse. Les libéraux neiichalelois demandaient la revision de leur Constitution cantonale, qui n'était autre que la charte accordée à la principauté, en 1814, par Frédéric-Guillaume III. Il s'agissait axant tout d'obtenir la suppression des » audiences générales », corps représentatif composé' de dix conseillers d'étal et de quatorze notables, dont quatre ecclésiastiques ; de vingt-quatre chefs ou lieutenants de juridiction, et de trente députés des districts, dont quatre de la ville de Neuchàtel. A la | il ace des audiences générales, qui n'avaient aucune initiative, un certain nombre de communes réclamaient l'institution d'un corps législatif, élu directement par le peuple dans la proportion du nombre des sujets de l'état, et jouissant des prérogatives d'un parlement moderne. La bourgeoisie de Neuchàtel se mil à la traverse de ce projet et le ni échouer. Il en résulta de l'agitation. Des arbres de liberté furent plantés au Val de Travers. Le roi de Prusseenvoya comme commissaire le général de Pfuel, qui conseilla au gouvernement de faire des concessions. Un corps législatif fut institué, composé de 10 députés du roi et de 7<S représentants «lu peuple. Il se réunit le 1 1 juillet. Mais les libéraux virenl qu'ils ne pouvaient en attendre des réformes sérieuses, ni surtout la réunion complète à la Suisse. Le 13 septembre, ;!.">() hommes déterminés, la plupart du vignoble et du Yal-dc-Travers, sous la conduite du lieutenant de carabiniers Alphonse Bourquin, de (Morcelles, s'emparèrent du château de Neuchàtel. Dans sa proclamation, Bourquin réclamait la souveraineté du peuple, l'égalité des droits civils et politiques et la réunion à la Suisse. Mais c'était un mouvement mal préparé, manquant île chefs. Il eût fallu avoir un gouvernement pi o\ isoire pour représenter l'insurrection et parlementer avec les commissaires que la diele s'empressa il envoyer: Sprecher, de Bemegg (Grisons), et de Tillier (Berne), et avec le commandant des troupes fédérales d'occupation, le colonel Forrer. Dans leur inexpérience, les

insurgés se contentèrent d'une convention qui portait : « oubli complet du passé, renvoi dans leurs loyers de tous les hommes en armes et remise du château aux troupes fédérales ». On leur avait aussi promis que le pays serait consulté sur la question de séparation d'avec la Prusse et de réunion à la Suisse, seulement cette promesse ne lut pas stipulée par écrit. Le 27 septembre, le château fut évacué.

L'occupation fédérale ayant cessé dès la fin de novembre sans que le pays eût été consulté sur le régime futur, les patriotes irrités lancèrent un nouvel appel aux armes (17 décembre). Le gouvernement avait eu le temps de prendre ses mesures. Ses troupes battirent les insurgés aux environs de Boudry et dans le Val -de-Travers. La Chaux-de-Fonds, restée étrangère au mouvement, mais dont les sympathies républicaines étaient connues, fut envahie, le '21 décembre, par 2500 hommes qui avaient avec eux 13 pièces d'artillerie. Des actes de brutalité furent commis. Plusieurs chefs républicains, entre autres les docteurs Rœssinger et Petitpierre, du Yal-de- Travers, condamnés à mort,

eurent leur peine commuée par le roi, en une détention perpétuelle ; Petitpierre mourut en prison, ainsi qu'un autre insurgé, Henri-Constant Dubois. Rœssinger fut gracié après sept ans de forteresse en Allemagne. D'autres, notamment Bourquin, dont le rôle parait avoir été louche, furent condamnés à mort par contumace. Une réaction violente se déchaîna dans le canton-principauté, dont le gouvernement prit une attitude de plus eu plus hostile à la Suisse, à ce point que le 16 février 1832, le corps législatif décida, par 62 voix contre 18, de demander au roi la séparation du lien fédéral; mais le 20 mars, la diète, par 20 voix, déclara ne pas vouloir admettre cette demande.

Alphonse Bourquin.

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Les commotions politiques que nous venons de décrire avaient produit dans toute la Suisse une scission profonde entre les partisans de l'ancien régime H les libéraux. Si l'Europe n'avail pas été etlt-même remuée parles événements qui suivirent 1830, si. en particulier, la France n'eût eu à sa tête le roi-bourgeois, qui n'en étail pas encore venu à renier sesorigines révolutionnaires, nul doute que la diète n'eût reçu les plus seules admonestations des grandes puissances sur ce <|ui se passait en Suisse. C'était, en effet, le renversement de ce régime oligarchique qu'on s'était datte d'avoir consolidé définitivement en 1815. Heureusement, les circonstances ne se prêtaient pas à une intervention étrangère. Mais les cantons libéraux n'en étaient pas moins pleins d inquiétudes pour l'avenir.

Ils axaient tenu à faire garantir leurs constitutions par la dicte, dont la majorité avait accédé' à leur vœu, bien que cette garantie eut été expressément exclue du pacte de lcSlâ, et bien que les cantons conservateurs déclarassent qu'elle n'impliquait pour eux aucun devoir effectif. Ils eurent ensuite l'idée lâcheuse de Former un contrat de garantie, auquel ils invitèrent tous les cantons à se joindre, mais qui n'en réunit que sept : Zurich. Berne, Lucerne, Soleure, St-Gall, Argovie et Thurgovie (17 mars 1832). A vrai dire, il n'y avait rien là de strictement contraire au pacte : le concordai n'avail rien d'illicite et il de\ ait prendre lin le jour où une constitution fédérale renfermerait les prescriptions désirables sur la garantie des constitutions cantonales Mais il autorisait d'autres cantons à opposera ce « Sonderbuud » libéral, une ligue semblable. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. En novembre 1832, sous le coup de la décision de la diète qui séparait Haie en deux états, îles délégués d Tri, Schwytz, Unterwald, Bàle-Ville et Neuchàtel se réunirent à Sarnen, et résolurent de ne pas prendre part à la dicte si la majorité- admettait une représentation des deux domicantons de Schwytz-Extérieur el de Bàle-Campagne.

Entre temps, la diète axait décidé, en juillet 1832, essentiellement sous l'impulsion des radicaux, entre autres de Casimir Pfyffer, qui axait écrit une brochure à ce sujet, la revision du pacte fédéral. Jusqu'en août 15 '/i Cantons, s'j étaient ralliés. Une commission de 1.")

membres axait été nommée pour élaborer un projet. L'axovcr Edmond

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Pfyffer, de Lucerne, en était le président, le professeur Rossi, de Genève, le rapporteur. Le député de Neuchàtel, Frédéric de Chambrier, le seul représentant, dans la commission, des cantons formant la li^ur de Sarnen, avait pris d'abord une part active à ses travaux, mais il n'avait pas assisté aux dernières séances. Malgré la protestation de ces cantons, la diète n'en poursuivit pas moins ses travaux. La commission termina le 15 décembre 1832 l'élaboration du projet de pacte, qui, à cause de la part éminente qu'y prit le célèbre jurisconsulte Rossi, d'origine italienne mais naturalisé genevois, reçut alors de la part des journaux conservateurs le nom de pacte Rossi, destiné à le discréditer aux yeux des populations comme étant une œuvre d'origine étrangère. Ce projet était infiniment plus libéral que le pacte de 181"). Il centralisait les postes, les monnaies, les péages, l'instruction du militaire ; il proclamait de nouveau la liberté d'établissement, la liberté de commerce et d'industrie, mais surtout il instituait un conseil fédéral permanent de cinq membres et un tribunal fédéral. Le siège des autorités fédérales était Lucerne. Il est vrai que le projet laissait subsister l'an cienne diète, dans laquelle les cantons n'étaient pas représentés proportionnellement à leur importance. Ce fut le motif principal pour lequel les radicaux, entre autres Troxler, Louis Snell, .lames Fazy, l'attaquèrent. De son côté, le clergé catholique s'en prenait à la suppression de l'article 12 du pacte de 1815, relatif aux couvents, et au surplus les conservateurs de toutes nuances trouvaient l'œuvre trop centralisatrice. Sous tant d'efforts, elle devait succomber.

Les cantons avaient été invités à examiner le nouveau pacte et la diète s'était réunie à Zurich en mars 1833 pour prendre connaissance du résultat de cet examen. Conformément à sa décision du 3 octobre 1832, qui prononçait la séparation de Bàle-Ville et de Bàle-Campagne, elle avait admis à siéger la députation de ce dernier demi-canton (11 mars). Donnant suite à leur résolution, les députés des cinq états qui formaient la ligue de Sarnen, se réunirent en diète séparée à Sehwytz, et refusèrent de reconnaître comme valables les décisions prises à Zurich en leur absence. C'était moins encore l'admission de Bàle- Campagne que la revision du pacte qui leur était en abomination; ils prétendaient que le pacte était un traité d'alliance et ne pouvait être modifié que d'un commun accord. Ce point de vue était appuyé par la diplomatie autrichienne, qui avait intrigué auprès des autres cabinets,

mais n'avait obtenu l'adhésion que du gouvernement sarde, lequel accentuait son attitude par la menace de reprendre les communes réunies à Genève. La revision d'ailleurs se présentait mal. N'eut" états l'avaient rejetée en principe: 1rs cinq de Sarnen, Zoug, Appenzell, le Tessin et le Valais. En outre, près de 500 amendements avaient été présentés. Vainement, la majorité essaya de concilier les esprits en atténuant le projet des quinze. Le désarroi se mit dans les rangs des députés. Zoug, le Valais et les deux Appenzell, suivant l'exemple des Sarniens, se retirèrent aussi. D'un autre côté, les radicaux réclamaient une constituante fédérale et visaient à l'unitarisme. Les libéraux modérés seuls, Edouard Pfyffer en tète, appuyaient l'œuvre sortie de ces pénibles délibérations.

C'est dans ces conditions défavorables que le nouveau pacte lut soumis au vote des cantons Dans il ' » d'entre eux, les grands conseils l'approuvèrent, la plupart, il est vrai, sous réserve du vole populaire. Ce vole fut affirmatif à Bàle-Campagne et en Thurgovie. Mais Lucerne, qui vint ensuite, rejeta la constitution par 12 049 voix contre 1448, auxquels il ne servit de rien d'ajouter comme acceptants ceux qui s'étaient abstenus, au nombre de ô.s."»;! (7 juillet 1833). Cet insuccès éclatant, dans le canton même qui devait être le siège de l'organisation nouvelle, décida du sort du projet. Les autres cantons ne jugèrenl pas à propos de s'en occuper davantage. C'était un immense échec pour les idées libérales, un encouragement inespéré pour la réaction.

Elle ne se lit pas faute de vouloir profiter du moment. Prenant prétexte de frottements entre les deux partis, à Kûsnach, le colonel Abyberg, de Schwj l/. envahit cedistricl le 31 juillet, avec 600 hommes et deux canons. Trois jouis après, sous le même prétexte, le colonel Vischer, de Bàle-Ville, marchait sur Liestal avec 1600 hommes et 11 canons Ce lut des i\tu\ parts une grave imprudence Vischer, d'abord,

subii une défaite sanglante à Pratteln, où les campagnards étaient commandés par Jacques de Blarer (3 août) Quant à Schwytz, il ne larda pas à être réduit par l'occupation militaire fédérale. La diète, en effet, devenue subitement énergique, sous le coup de l'émotion publique

produite par cette rupture de la paix intérieure, décida une levée de

18 000 b nés pour occuper les dvu\ canlons i I août i. Quelques jours

plus lard, elle prononçait la dissolution de la ligue de Sarnen et sommait les cantons renitents d'envoyer leurs députés reprendre leur place

à Zurich (12 août). Ils s'exécutèrent l'un après l'autre. Neuchàtel se soumit en dernier lion, sous la menace d'une occupation fédérale mais en réitérant sa demande de sépara lion, qui fut de nouveau repoussée, celle fois avec défense formelleà ce canton d'employer le litre de principauté dans ses rapports avec la Suisse. La diète réussit ensuite à ressouder les deux tronçons de Schwvlz. A Haie, il avait malheureusement coulé trop de sang pour qu'un rapprochement lût de longtemps

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possible. Le partage territorial se lit au détriment de Baie-Ville, pour la raison que les communes rurales demeurées fidèles à sa cause, étaient enclavées dans les autres, et qu'il fût résulté de leur annexion à la ville des frottements et des inconvénients graves.

Cette attitude terme et conséquente de la diète lit une excellente impression à l'intérieur et au dehors. Mais les radicaux Troxler, Jean Schnell, Casimir Pfyffer, Stockmar, Bornhauser, Siegwart-Mûller, et autres, voulaient davantage. Dans de nombreuses assemblées populaires, ils préconisaient la formation de corps-francs qui devaient

marcher sur Bàle el fusiller les membres du gouvernemenl ; ils réclamaient la démolition des remparts de cette ville, La mise en jugement d'Abyberg; ils exigeaient l'élection d'une constituante fédérale. Jean Schnell, député de Heine, proposa à la diète, il est vrai sans succès, la déchéance de ceux de ses membres qui avaient siégé dans la ligue de Sarnen, Ces idées excessives agitaient le peuple. De plus en plus il devenait évident que la réforme fédérale s'imposait Le 10 octobre 1833, la dicte recommanda aux cantons de soumettre la question à nouvel examen; celle-ci ne devait toutefois être résolue que quinze ans plus tard, après uw déchirement terrible.

L'impression que nous laisse l'étude de celle première phase de la régénération nationale esttrès mélangée. Si l'on peut admirer, presque sans réserves, l'impulsion démocratique qui entraîna la majorité des canlons dans la voie des réformes constitutionnelles, on doit regretter l'obstination opiniâtre des conservateurs, non moins que les exagérations incorrigibles des éléments les plus avancés, car ce lurent là, sans contredit, par leur action réflexe, les dru\ causes concomitantes des troubles de Haie, de Neuchalcl et de Schwvlz, ainsi que de l'échec de la réforme fédérale. L'extrême appelle l'extrême, c'est une vérité d'expérience qui scia méconnue fréquemment encore par les hommes politiques de tous les pays, du nôtre en particulier. Les peuples ne peuvent rester stationnaires. Chaque génération a ses problèmes à résoudre. Ceux qui veulent arrêter le mouvement sont non seulement certains d'être renversés, ils ne font que précipiter le courant qu'ils irritent. Mais non moins dangereux sont les esprits excessifs pour qui le mieux est toujours l'ennemi du l)ien ; faute de se contenter des solutions intermédiaires, auxquelles le grand nombre pourrait se rallier, ils poussin! les choses au\ dernières limites, effrayent les esprits modérés et provoquent ces réactions fatales et les contre-coups qui s'ensuivent, et qui, les uns et les autres, conduisent bien souvent les peuples à l'abime

Si l'on eût accepté le pacte Hossi, la Suisse se fût épargné bien des déboires; elle n'en aurait pas moins pu, quinze ou vingt ans plus tard,

les revisions vont vite dans un pays démocratique se donner une constitution au moins aussi avancée que celle de 1848; mais en at-

tendant, elle y eût gagné un développement normal continu au lieu d'une période de troubles angoissants, terminée par la guerre civile. Sans contredit, les éléments extrêmes de droite et de gauche, aussi fautifs, à nos yeux, les uns que les antres, portent la responsabilité des malheurs causés parleur intransigeance. On voudrait pouvoir se dire que ces leçons serviront toujours, et que chaque génération ne se croira pas obligée de les renouveler pour son compte.

La Suisse au X/.V siècle, I

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